lundi 5 décembre 2016

Satanie – Fabien Vehlmann / Kerascoët – éditions Soleil / collection Métamorphose – 2016.


Satanie – Fabien Vehlmann / Kerascoët – éditions Soleil / collection Métamorphose – 2016.



«Savez-vous qu’à ce jour, aucun savant n’a su expliquer la disparition de l’homme de Néandertal, contemporain de notre aïeul, l’Homo-sapiens? Ces êtres avaient pourtant un cerveau plus développé que le nôtre, une musculature d’athlète, une culture déjà élaborée...qu’a-t-il pu leur arriver? La théorie de Constantin est précisément qu’ils se sont exilés sous terre, par esprit d’exploration ou pour échapper à la glaciation qui s’abattait sur l’Europe!»

Constantin, jeune scientifique à l’origine de cette théorie, a disparu depuis plusieurs mois dans les entrailles de la terre, dans lesquelles il s’est plongé afin d’apporter la preuve que cette branche de l’évolution, ayant évolué sous Terre, existe. Ce territoire, il l’assimile à l’Enfer: la «Satanie».

Mué par le désir de le retrouver, mais aussi par la volonté de certain de prouver à leur tour l’existence de ce monde inconnu, une équipe s’enfonce à nouveau dans des profondeurs jamais atteintes. Très vite, ils y découvriront un monde oscillant entre le civilisé, le sauvage mais où règne un constant émerveillement.

Fabien Vehlmann et le duo Kerascoët, poursuivent enfin leur Voyage en Satanie, laissé inachevé en 2011, afin de nous proposer une somptueuse version intégrale de 126 pages.

Satanie est un livre au scénario immensément riche, qui fait une grande place en l’imaginaire et au romanesque. C’est en s’appuyant sur des failles de nos connaissances scientifiques, que Fabien Vehlmann, profite du moindre interstice pour évoquer un monde imaginaire, onirique, grouillant, et finalement porteur de réalité. Le fantastique se déploie, en parallèle à notre monde sans jamais oublier de conserver sa part de mystère, de véracité possible.

Faisant confiance au graphisme des Kerascoët, le récit mêle aventure, exploration, survie, quête initiatique...et purs moments de sidération visuelle. Car le voyage intellectuel est sans cesse doublé par un parcours sensoriel. Il n’est pas rare de s’arrêter un instant afin d’explorer, de se laisser absorber par la contemplation d’un paysage, d’une créature, d’une image dans son ensemble. Ce monde enfoui, en constante mutation, traversé par des accès de violence, mais vivant chaque instant comme unique, est rendu tangible avec grâce par le  duo de dessinateurs.

Reste à remercier la collection Métamorphose, dirigée par Barbara Canepa et Clotilde Vu, de nous avoir permis d’enfin achever cet inoubliable voyage en Satanie.






vendredi 2 décembre 2016

Le remarquable et stupéfiant MONSIEUR LEOTARD – Eddie Campbell & Dan Best – traduction de Martin Richet - éditions Çà et là – 2016.


Le remarquable et stupéfiant MONSIEUR LEOTARD – Eddie Campbell & Dan Best – traduction de Martin Richet - éditions Çà et là – 2016. 

Le nom d’Eddie Campbell est souvent associé à Alan Moore avec qui il a réalisé l’immense livre From Hell. Pour autant, limiter son importance à cette collaboration serait une erreur. Car depuis le début des années 80, Eddie Campbell, dessinateur et scénariste, a inventé certaines des bandes dessinées les plus enthousiasmantes de ces dernières années. Outre deux ouvrages adaptées de spectacles d’Alan Moore, La coiffe de naissance et Serpents et échelles, dans lesquelles il parvient à inventer un élan narratif inédit, on pense bien évidemment à l’autobiographique Alec, réalisée entre 1981 et 2002 et qui est selon nous une des œuvres majeures de l’autobiographie en bande dessinée, un véritable classique dont le champ d’investigation ne cesse de fasciner. Il faut citer aussi Le dramaturge, mêlant classicisme, humour et invention visuelle constante. Chacun de ces livres, publiés en France par les indispensables éditions Çà et là, ne cesse de fasciner par leur propos, mais aussi par leur imposante liberté formelle.

Le remarquable et stupéfiant MONSIEUR LEOTARD est la nouvelle œuvre d’Eddie Cambell. Il nous y raconte la vie rocambolesque d’Étienne, jeune homme ayant revêtu l’identité de son oncle Jules Léotard, trapéziste d’exception à l’importante notoriété. Le récit évoquera dans un élan ininterrompu les crimes de Whitechapel, le conflit franco-prussien, le naufrage du Titanic, l’île du diable ou la création de Superman. Monsieur Léotard et les membres de sa compagnie de cirque, aux étonnants pouvoirs, ne cessent de s’inventer des vies romanesques et aventureuses. A la fois marginaux et super-héros, ils se révèlent fascinants et emplis d’humanité.

Malgré l’extravagance de ce qui nous est conté, on a le sentiment que le livre est sous tendu par la réalité qui mêle faits historiques et romanesques en une même composante. Tout nous y émerveille, mais ne cesse de nous parler de notre monde.

Le graphisme d’Eddie Campbell n’a jamais semblé aussi libre. Travail sur la typographie, mise en page, utilisation des marges, production de fac-similés, couleurs fluides et expressives... tous les moyens offerts par son médium sont exploités avec envie et goût du jeu. Tout comme son héros, il se livre à un numéro d’acrobatie d’une élégance et d’une prouesse rare.

lundi 28 novembre 2016

Kaboom n°1 à 17 - Rédacteur en chef Stephane Beaujean -2013/2016

Kaboom n°1 à 17 - Rédacteur en chef Stéphane Beaujean -2013/2016.


En 2013, avec Kaboom, était -enfin- née la revue critique que méritait la bande dessinée. La même exigence éditoriale aura traversé l'ensemble des dix-sept numéros dont le rédacteur en chef fut Stéphane Beaujean. Aujourd'hui, ce dernier quitte cette aventure en nous offrant un dernier beau numéro, doublé d'un émouvant et pertinent édito, dont nous partageons les convictions. Qu'il en soit ici remercié.

Kaboom n°17, édito de Stéphane Beaujean:

"Après quatre ans d'aventure, c'est mon dernier Kaboom en  tant que rédacteur en chef. Je quitte le navire en ayant beaucoup appris et avec la satisfaction d'avoir participé à concrétiser la revue critique dont je rêvais : des entretiens fleuves, un panorama complet de la création, un style très simple et intelligible, et des débats d'idées. Beaucoup de débats d'idées, notamment sur le dessin, qui reste à mon goût un sujet bien trop peu évoqué dans la critique de bande dessinée. Je remercie tous les journalistes et les auteurs qui nous ont soutenus, la rédaction qui a porté le chantier. J'espère que Kaboom a permis et permettra encore longtemps de rappeler que la bande dessinée mérite qu'on s'y arrête pour réfléchir, et y réfléchir fort. Depuis l'enfance, je traîne le sentiment qu'il y a là un monde à découvrir, et même un monde à habiter. Je quitte Kaboom plus que jamais convaincu par cette idée."

Chroniques de numéros antérieurs de Kaboom:
kaboom n°4
kaboom n°5
Kaboom n°8
kaboom n°11

lundi 24 octobre 2016

Quelques questions à François-Xavier Burdeyron (épisode 2).


Quelques questions à François-Xavier Burdeyron – (épisode 2).
(pour lire l'épisode 1)




6° En mars 1988, tu publie l'ouvrage intitulé L'Age d'or du journal Spirou aux éditions BEDESUP. Les entretiens utilisés y sont tous datés de 1985, soit 3 ans avant la parution du livre. Ce dernier était-il déjà en "projet" au moment des entretiens? Quelle était, en 1985 la finalité de ta démarche? Comment ce livre édité par BEDESUP a-t-il vu finalement le jour?

- Quand j'ai réalisé les entretiens c'était dans le but de les publier dans un volume et le titre était choisi au même moment. L'âge d'or du journal Spirou, je n'a pas pensé à un autre.
Je voulais simplement rencontrer des dessinateurs que j'ai toujours appréciés. Je n'ai pas trouvé d'éditeur tout de suite. J'en ai parlé à Jean-Claude Faur, je crois lors d'une édition du festival BD de Chambéry. Mon projet finalisé lui a plu. L'ouvrage est donc paru chez BEDESUP.



7° Tu dédies ton ouvrage à Jijé et Hubinon, décédés quelques années plus tôt. peux-tu nous expliquer le choix de ces deux auteurs? As-tu eu l'occasion de les rencontrer durant ton parcours?

- J'aurai pu choisir d'autres grands noms. Le choix est vaste chez Dupuis. Mais Jijé et Hubinon sont représentatifs de la BD réaliste classique et j'ai toujours apprécié, notamment Jerry Spring et Buck Danny. Si j'avais publié L'âge d'or du journal Tintin j'aurais dédié celui-ci à Tibet sans doute.

8° Le livre est composé de 9 entretiens distincts dont 5 réalisés de "visu" (Deliège, Mitacq, Piroton, Roba, Will) et 4 par correspondance (Follet, Peyo, Remacle, Sirius). Comment se sont déroulées les prises de contact avec ces auteurs? As-tu essuyé des refus?

- Aucune difficulté à les rencontrer et je n'ai essuyé aucun refus. J'ai contacté ces neuf personnalités via l'attaché (ou attachée?) de presse des éditions Dupuis.

9° Les entretiens épistolaires ont-ils été réalisés d'un seul tenant ou sont-ils le fruit de nombreux échanges? As-tu conservé des "traces" de ces précieux documents?

- Je n'ai pas conservé de traces des lettres envoyées par les auteurs contactés par courrier. Les entretiens ont été réalisés en une seule "prise".

10° Je suis surpris par la modestie qui se dégage de nombre des auteurs interrogés. Surpris aussi que Peyo au sommet de sa gloire accepte ta proposition. L'entretien avec Peyo a-t-il été plus compliqué à obtenir que les autres?

- La modestie est une qualité partagée par tous ces dessinateurs. Peyo m'a répondu aussi rapidement et amicalement que les autres. En ce qui les concerne le talent va de pair avec la modestie. Aucun ne se prenait au sérieux.
11° Le titre du livre semble correspondre à son contenu tous ont conscience d'avoir partagé un "âge d'or" dans lequel il y avait des maîtres admirés (en résumé: Jijé puis Franquin). Piroton est émouvant lorsqu'il dit:"J'ai besoin de me changer les idées parce que je deviens trop nostalgique de certaines choses. Je viens de lire un reportage sur Gillain dans Spirou et quand on parle des bandes dessinées de ses débuts, j'ai vraiment la nostalgie de tout ça. Ca me touche, ça m'émeut." As-tu ressenti joie ou réticence de la part de ces auteurs dans le fait d'évoquer leur passé (sachant qu'en 1988 une partie du catalogue "historique" Dupuis commençait à être sérieusement mis de côté)?
- Tous se sont livrés avec facilité. Aucune réticence. Tous ces auteurs se connaissaient entre eux. Une sorte de fraternité. Sentiment me semble-t-il quelque peu absent chez les jeunes auteurs actuels. A leur époque les illustrés étaient nombreux et permettaient ainsi les rencontres créant de réelles amitiés. Le "règne" de l'album a tué ce lien. Tu parles de 1988 mais les entretiens datent de 1985 et cette année là, tout comme en 1988, le catalogue "historique" était toujours fourni. Chacun des interviewés était bien représenté dans les librairies.

12° Tes rencontres de "visu" se sont faites entre le 17 Septembre et le 18 Septembre pour 5 auteurs: un véritable marathon! Pourquoi ce délai si serré entre les différents protagonistes? Connaissais-tu ces auteurs auparavant? Les entretiens ont-il été réalisés chez les auteurs? Peux tu nous raconter des détails, des souvenirs des anecdotes, concernant les divers protagonistes des ces rencontres?

- J'en ai même profité pour interviewer, entre deux auteurs SPIROU, Yves Swolfs (entretien publié dans un numéro de BEDESUP).








Il n'était pas difficile de réaliser plusieurs interviews dans la même journée. La Belgique est un petit pays et j'avais noté à l'avance la plupart des questions, hormis celles me venant à l'esprit après une réponse obtenue et entraînant une nouvelle interrogation.
Je ne connaissais ces auteurs que de nom. Will, après l'entretien m'a retenu à dîner en compagnie de son épouse, et de ses deux fils. Eric Maltaite dessinateur de BD également (421...) et son autre fils dont j'ai oublié le prénom, libraire spécialisé BD à Bruxelles.


13° La documentation qui illustre l'ouvrage est riche (mini-récits, suppléments, dédicaces...) mais de faible qualité d'impression. Ces illustrations étaient-elles fournis par tes soins ou par les éditions Dupuis? Le nom d'un certain Jean-Pierre Verheyhgen est indiqué également dans les crédits: en quoi a consisté son rôle?


- J.C. Faur s'est hélas servi de photocopies. A ma connaissance il n'a pas démarché Dupuis pour obtenir les films des planches et autres illustrations. Pomme de Roba n'était pas publié par Dupuis, ainsi que Pierrot et la lampe de Peyo. Pomme était paru dans RECORD, mensuel succédant à l'hebdomadaire BAYARD. Pierrot était isuu d'un numéro de BONUX BOX, pocket que l'on pouvait trouver dans les paquets de lessive.
Les crédits mentionnent que les illustrations proviennent de ma collection. Ce n'est pas exact. J'ai simplement indiqué les numéros de SPIROU d'où elles étaient issues. J.C. Faur a pu les retrouver facilement.
Jean-Pierre Verheyhgen? Je dois t'avouer n'avoir jamais lu la page "crédits". Il a fallu que tu la décortiques pour que j'apprenne ce nom qui ne me dit absolument rien. Une connaissance de Mitacq peut-être? Tous deux étant de Waterloo. Qu'a-t-il fait? Difficile de savoir, Faur est décédé en 1997.



14° La couverture du livre a été réalisé par Walthery. Comment s'est faite cette rencontre? As-tu eu des retours des auteurs suite à la publication du livre?




- Je n'ai jamais rencontré Walthery. C'est l'éditeur qui lui a demandé cette illustration. Peut-être bénévole? Un auteur m'a écrit pour me soutenir suite à la critique désastreuse parue dans...SPIROU. Je crois que c'était Will. Ou peut-être Sirius.

15° Le livre est épuisé depuis longtemps, or il s'agit aujourd'hui d'un véritable document patrimonial ne serait-ce que par la rareté des propos rapportés. Il est, par exemple, très compliqué, voire impossible, de trouver un long entretien de Sirius en dehors de cet ouvrage. As-tu déjà été contacté par des chercheurs ou des passionnés désireux de se procurer L'Age d'or du journal Spirou? Des éditeurs t'ont-ils contacté afin d'utiliser ces entretiens comme compléments à des rééditions actuelles de qualité (je pense aux éditions Le coffre à BD par exemple...)?

- Il y a trois ou quatre ans un bibliothécaire belge spécialisé en BD m'a commandé un exemplaire de L'Age d'or . C'est le dernier que j'ai vendu. Je ne sais pas si il est toujours disponible, mais mon ami Louis Cance a utilisé mon entretien avec Mitacq pour un dossier consacré à celui-ci dans un numéro de HOP! Autrement aucun éditeur ne m'a contacté. Mais actuellement je songe à une éventuelle réédition, améliorée (planches reproduites en couleurs) mais je n'ai à ce jour pas encore entrepris de démarche auprès d'un éditeur éventuel.

16° Tu voulais créer ton propre fanzine intitulé Saga dont la couverture restée inédite était réalisée par Jacques Terpant. Etais-tu le seul intervenant de ce nouveau projet? Quelle était la ligne éditoriale envisagée? Pourquoi le projet n'a-t-il pas été mené à terme?







- Je pense que ce projet remonte à1985. Tu peux éventuellement retrouver avec précision l'année sur internet grâce à l'album de Doug Headline et Jacques Terpant New York Inferno . Sa parution coïncide avec la non-parution de SAGA n°1 dont la couverture était consacrée à ce volume. Ce projet n'était pas assez abouti. J'avais quelques illustrations prévus pour les en-têtes de rubriques (INTERVIEW, REPORTAGE...) réalisées par Cocker, un ancien de ROCK & BD,

 ainsi qu'une autre due à Terpant concernant une rubrique "critiques d'albums" que j'aurai tenue.




Je pensais aussi contacter des collaborateurs, peut-être occasionnels tels Louis Cance, Numa Sadoul...Mais ça ne s'est pas fait. Mon but était de réaliser un fanzine un peu "luxueux" - comme PLG PPUR (Plein La Gueule Pour Pas Un Rond) sans le côté élitiste et branché de celui-ci. Je précise avoir collaboré à ce dernier.
Et puis, à l'époque il y avait tellement de fanzines. Un de plus, un de trop? 


jeudi 13 octobre 2016

Le dernier assaut – Jacques Tardi – éditions Casterman – 2016. accompagné d'un cd de 12 titres enregistré avec Dominique Grange et Accordzéam.

Le dernier assaut – Jacques Tardi – éditions Casterman – 2016.
accompagné d'un cd de 12 titres enregistré avec Dominique Grange et Accordzéam. 

 
L'auteur nous a souvent confronté à l'indicible à travers la représentation de champs de bataille, de blessures ouvertes, de gueules cassées ou d'animaux éventrés. Il est un des rares à avoir su imposer son imaginaire au point d'en faire notre référent. En cela, il rend hommage sans cesse aux victimes de la première Guerre Mondiale, tout en acceptant une immense responsabilité. A l'inverse de nombre de publications interrogeant le même sujet, Tardi n'utilise jamais la guerre comme une scène, comme une toile de fond. Son vocabulaire formel tout entier semble être né de cette confrontation. De Adieu Brindavoine en passant par Adèle Blanc-Sec , il en a fait le cœur même de son style. Le dernier assaut affronte à nouveau cette thématique et continue à la maltraiter, à la combattre, à l'extraire de l'uniquement documentaire, pour aller vers le foisonnement. L'incompréhension de Tardi, c'est cette humanité sacrifiée, c'est la guerre elle-même, plus encore que l'histoire et sa chronologie.

mardi 4 octobre 2016

Quelques questions à Nathalie Ferlut à propos de Andersen. Les ombres d'un conteur - (éditions Casterman - 2016).



Quelques questions à Nathalie Ferlut à propos de Andersen. Les ombres d'un conteur - (éditions Casterman - 2016).



Trois années se sont écoulées depuis le dernier ouvrage de Nathalie Ferlut Eve sur la balançoire , dans lequel à la manière d'un conte, elle nous narrait la vie d'Eve Nesbit de Pittsburgh. Cet univers du conte, elle s'y confronte encore aujourd'hui à travers le portrait d'un de ses plus grands auteurs: Hans Christian Andersen. Mais attention, que l'on ne s'y trompe pas, il ne s'agit pas "juste" d'une biographie. Ce que va nous offre Nathalie Ferlut, c'est un livre empli de désir, d'envoûtement et de plaisir à raconter Celui de l'écrivain du XIX bien sûr, mais aussi celui d'une auteure en pleine possession de ses moyens, qui semble s'amuser page après page, et parvient à nous transmettre son bonheur de création, et son émerveillement.

Andersen. Les ombres d'un conteur, nous a donné l'envie de soumettre à son auteur quelques questions, qui, nous l'espérons, vous donneront envie de vous plonger dans cette belle parenthèse dans nos vie.
C'est avec enthousiasme et générosité que Nathalie Ferlut a accepté d'y répondre. Qu'elle en soit ici remerciée.

1° Après votre très beau Eve sur la balançoire (2013 - éditions casterman), narrant six années charnières de la vie de la danseuse de revue Eve Nesbit de Pittsburgh, vous vous confrontez à nouveau à une personnalité "réelle" à travers le portrait de Hans Christian Andersen. Comment est né ce projet autour du mythique écrivain? Et quelles étaient vos intentions en abordant cette personnalité? 
 
J'aime l'oeuvre d'Andersen depuis toujours ou presque: j'ai toujours été une grande adoratrice des contes et les siens sont ceux qui m'ont le plus marqué. Parce qu'ils sont très libres et ne fonctionnent pas forcément sur une trame répétitive, qu'ils n'ont pas tous une fin heureuse ou morale. Et puis ils ont une petite voix très humaine et très réaliste qui dit des choses sans naïveté. Je dois à ces contes certains de mes tics, et de mes obsessions; à leur façon, ils ont toujours fait partie de mon travail. Alors travailler un jour sur Andersen lui-même, c'était une évidence. Lorsque les éditions Casterman m'ont donné le feu vert, d'ailleurs sur un pré-projet qui ne ressemblait pas du tout à ce que c'est ensuite devenu- j'étais à la fois très fébrile et très heureuse. J'ai lu diverses biographies, et des travaux sur sa vie, sa personnalité. J'ai même lu celle de ses autobiographies qu'on trouve en français et c'était assez pénible. C'est un bonhomme passionnant mais complexe et lorsqu'il parle de lui-même, c'est tout en auto-apitoiement, en petites mesquineries et en grandes vexations. Tout cela est enrobé sous une bonne couche de morale chrétienne et de fausse modestie qui dissimule assez mal son penchant naturel pour la vantardise. C'est surtout l'histoire d'un homme têtu et incroyablement persévérant qui se trouve avoir un talent magnifique. Il vient du bas de l'échelle sociale et ce talent, magique, lui permet de devenir l'homme que tout le monde doit avoir lu et qui évolue dans la meilleure société. Mais un peu comme la petite sirène qui ne peut jamais oublier que ses jambes sont factices, il reste éternellement souffrant de ne pas être à sa place. Il visite plus de pays que tous les gens qui l'entourent, rencontre toutes les stars de son monde, vole de théâtres en châteaux, mais il est incapable de marcher dans le monde réel. Il n'est pas Dickens: ni femmes, ni enfants, ni maison bien à lui qui serait son royaume comme les autres hommes. Et donc lorsqu'il écrit sur lui-même, forcément, c'est un peu revanchard. Il se donne un rôle, celui du personnage de conte: maudit par l'amour mais béni par la chance. Parce que dans la bonne société danoise du XIX° siècle, il peut difficilement être autre chose qu'un être bizarre.
Ce qui est magnifique avec lui, quand on essaye de le comprendre, c'est qu'il est tout entier dans ses contes. C'est là qu'il est drôle, courageux, lucide, plein de conscience sociale et de sensualité. Et il y a intégré -presque caché- tous les éléments de sa vie. Certains de ses contes sont, comme lui, pas du tout adaptés au XIX° siècle. Voilà, pour moi, c'est cet Andersen là que je voulais montrer.



2° Le sous-titre d' Eve sur la balançoire était Conte cruel de Manhattan. Nul besoin de préciser le lien indissociable entre votre nouveau sujet et l'univers du conte. De fait votre narration, dans ces deux livres, semble devoir beaucoup plus au conte qu'à la "biographie en bande dessinée" si usitée. Vous semblez en permanence avoir la volonté de nous "conter" une histoire, par épisodes, par touches, plus que de la dérouler de façon linéaire. Pouvez-vous nous dire ce que signifie le "conte" pour vous? en quoi il semble nourrir votre travail et ce qu'il vous permet?

Je n'aime pas trop les biographies linéaires en bande dessinée. C'est un avis qui n'engage que moi mais je trouve que c'est un support qui ne s'y prête pas si bien que ça. C'est un temps de lecture assez court, un album et l'espace y est très réduit pour que le scénario y déploie toute une vie. Alors on se retrouve facilement à aligner des dates et des événements clé, case après case. On n'oublie surtout rien et on fait en courant la tournée des étapes obligées: la naissance, la révélation de la vocation, les échecs, le succès ou l’événement qui bouleverse tout et puis ce qui suit: la mort, la déchéance ou la reconnaissance. On insère de-ci de là une petite citation apocryphe issue de la vraie bouche (du vrai personnage qui a réellement existé), un peu de morale ou de fatalité pour donner un sens à tout ça et voilà. Surtout, le dessin reste surtout coincé par la nécessité de ressembler, toujours aux vrais protagonistes, aux vrais lieux etc... Évidemment, mes premiers découpages, pour Eve ou pour Andersen, ressemblaient à ça et ça m'ennuyait beaucoup. J'ai peut-être été traumatisée par l'Histoire de France en Bande Dessinée! Mais comment faire autrement? La vie des gens même célèbres, c'est en général linéaire. Et comme ça n'a pas de sens, autant lui donner la forme que tout le monde lui connaît: une pente ascendante puis descendante qui va du berceau à la terre.
Alors je trouve que la forme du conte me permet d'introduire quelque chose de ludique, d'absurde mais qui, forcément, va aboutir à quelque belle aventure qui justifiera l'ensemble. Comme quand on est petit et qu'on tente de trouver un sens à ce qui nous entoure. Et puis surtout, une histoire qui se définit comme un conte affiche honnêtement ceci: on ne va pas forcément raconter la vérité, débarrassons-nous de cette idée tout de suite: vous devrez donc y chercher autre chose, dans ce livre, pour le trouver intéressant.
Et pour moi, dispensée de l'obligation bien étouffante d'essayer de coller à la réalité, le travail d'immersion, dans un personnage devient bien plus vivant. Je m'amuse beaucoup, je souffre avec le personnage, je recrée son petit monde et pour moi, c'est plus vivant.



3° Contrairement à votre livre précédent, le travail de mise en couleur a été réalisé en association avec Thierry Leprevost. Votre travail de dessin et de mise en couleur semble tellement intimement lié, pouvez vous nous dire comment s'organise cette collaboration et ce qu'elle a apporté à votre univers? 

Thierry Leprévost n'habite pas très loin de chez moi. C'est un coloriste magicien qui sait rationaliser une planche, la métamorphoser. Lui aussi a parfois un processus de réflexion assez long sur ce qu'il faut faire avec un album: il cherche un concept, une idée générale d'ambiance ou de style qui lui soit vraiment adaptée.
Pour Andersen, une myriade d'incroyables artistes s'est frottée à ses contes et je voulais, évidemment sans les égaler, évoquer ces images, puisqu'elles sont liées aux souvenirs que nous gardons de nos lectures d'enfance. Le hic, c'est que c'est en général de l'aquarelle -une peinture qui part du blanc pour aller vers la couleur, en laissant artistiquement des espace de lumière, non touchés. Et mon travail en couleur est exactement à l'opposé: je pars de la couleur, sombre, de la matière parfois, pour aller vers la luminosité. Et c'est tout ce que je sais faire, hélas. Pour Andersen, nous partions donc d'une idée commune, d'images références. Thierry faisait ensuite une délicate dentelle de couleur avec toute sa minutie d'orfèvre. Et moi, à grands coups de gros pinceaux parfois inspirés, je venais barbouiller son œuvre en prétendant y mettre un peu de contraste. Seules la double planche sur les contes a échappé à cette pastrouille enragée. Thierry en est donc le seul coloriste et évidemment ce sont les deux plus jolies...


4° Une autre différence notable dans ce nouvel opus est l'atténuation de la présence du "gaufrier" bande dessinée.Non seulement les bordures des cases ne sont plus strictement rectilignes, mais surtout l'agencement des images semble évoluer en fonction des propos ou des sentiments évoqués. Une grande liberté émane de ce livre, rappelant un peu les découpages en papier réalisés par Andersen lui-même et auxquels vous offrez un véritable rôle narratif. Cette évolution dans votre réalisation s'est-elle faite préalablement ou cela s'est-il imposé au cours de votre récit? Pouvez-vous nous parler de cette pratique des papiers découpés d'Andersen et pourquoi ce désir de leur offrir tant de visibilité au sein de votre livre? 

Essayer de sortir de mes tics habituels de découpage, de ne pas dire ou montrer les actions et les sentiments avec les même moyens que ceux employés dans mes précédents albums, c'était ma grande obsession. Surtout laisser plus de place à Andersen lui même. Ses papiers découpés, ils sont magnifiques. Le parfait contrepoint à ses œuvres écrites. Quand je les ai découvert, il y a quelques années, j'ai été émerveillée. Ils disent ce que je pressentais : la part de folklore nordique, mais aussi la crudité, l'humour, le rapport à la nature. Et bien sur l'obsession du regard pesant, du dédoublement, du miroir qui ne reflète jamais parfaitement : souvent ses ribambelles offrent des saynètes faussement symétriques où un détail discret fausse l'effet. Intégrer ce travail de papier découpé qui est très éloigné de mon dessin, -très jeté, avec peu de motifs- c'était compliqué mais nécessaire. J'avais l'idée d'une grotte où les murs sont couverts d'ombres projetées, mouvantes, mais ce n'était pas vraiment réalisable en bande dessinée. Donc, j'ai gardé l'idée de l'exploration de cette grotte par le petit soldat mais de façon assez légère. Mon récit est finalement structuré de manière plus littéraire, comme un recueil de contes et l'exploration revient parfois. C'est un jeu où on peut utiliser plusieurs systèmes narratifs : ils ne disent pas tous la même chose, mais leur simultanéité apporte quelque chose de plus complexe. Et pour finir, ces faux papiers découpés (les miens) sont parfaits pour graver dans l'histoire les événements importants, ce qui constituent vraiment la légende du personnage.


5° Au risque de vous surprendre, mais votre travail totalement original, m'évoque une lointaine parenté avec les derniers livres d'un auteur disparu: Will. je pense à La 27e lettre ou Le jardin des désirs ...un même goût pour le conte, une même croyance en la couleur, un mélange inédit entre récit enfantin et adulte, entre classicisme et modernité...Connaissez-vous le travail de cet auteur? Pouvez-vous nous parler de quelques auteurs qui ont été importants dans votre vie de lectrice et de dessinatrice?

Bien vu : c'est deux bouquins que j'ai adoré. Qui m'ont montré que le monsieur qui dessinait Isabelle (je n'aime pas Tif et Tondu) pouvait, avec ses outils habituels, faire un récit adulte, personnel, un peu décousu. Quelque chose d'un peu hippie, même ! Ce qui tombait bien quand je les ai lu, au tout début de ma carrière, puisque je n'avais pas envie, moi de me trouver d'autres outils que ceux que toutes ces années de lecture franco-belge m'avait forgé. Mais j'avais envie de partir sur des chemins plus adultes: j'ai grandi en lisant Wasterlain, certes, mais aussi Arkel, Bidouille et Violette, et toutes les horreurs bien transgressives qu'ont pu pondre Yann et Conrad... C'est un moment charnière dans ce genre de bande dessinée, où la matière qui était un peu rassise devient bouillonnante d'énergie, d'envie de se transformer, de blasphémer ce qu'elle était. Pour moi qui étais une fille, et adolescente, c'est la Patrouille des Libellules, pas celle des Castors, ma matière de base. Ensuite, quels sont mes auteurs fétiches, en bande dessinée, je ne sais pas trop. Il y en a plein et c'est plutôt certains de leurs livres qui m'ont marqué. Je n'aime pas trop le réalisme photographique que je trouve plus proche du roman photo que des spécificités de la bande dessinée (mais évidemment, il y a des exceptions). Je ne suis pas une fétichiste des grands classiques: je trouve qu'il y a bien assez de merveilles qui sortent chaque année, ambitieuses, intelligentes et belles, pas besoin d'encombrer ma bibliothèque et mon temps de lecture avec des vieux ouvrages, certes respectables, mais souvent dépassés. Et bien entendu, là aussi, je fais des exceptions. Mais quand même: la bande dessinée est un art très vivant, diversifié, productif et très inspiré aussi: je crois même que son âge d'or, c'est maintenant, pas il y a trente ou cinquante ans. Alors quel dommage de nourrir à ce point le fétichisme naturel de l'amateur de bd avec autant de rééditions augmentées recolorées, de nouvelles anthologies sous une nouvelle couverture? Sans parler des renaissances de héros qui ont au minimum connu le général de Gaulle et Dario Moreno et qu'on voit revenir de l'au delà pour venir hanter les rayonnages des librairies façon the Walking Dead. Voilà, derrière cette petite sortie de route négative, que dire? Les derniers jolis livres que j'ai lu, c'est Morgane de Stephane Fert et Simon Kansara, Cet été là, de Jillian et Mariko Tamaki, Autumn Leaves, de Jon Mc Naught et aussi Dans les Bois d'Emily Caroll. Et j'espère qu'à leur façon, ils vont m'inspirer de nouvelles chouettes histoires.

lundi 26 septembre 2016

L'essentiel des Gouines à suivre , 1987 - 1998 - Alison Bechdel - éditions Même pas mal - 2016.


L'essentiel des Gouines à suivre , 1987 - 1998 - Alison Bechdel - éditions Même pas mal - 2016.
 

Il faut remercier les éditions Même pas mal de nous faire découvrir aujourd'hui cette série réalisée par Alison Bechdel entre 1983 et 2008, relatant le quotidien de Mo, libraire lesbienne militante et de ses amies. Si l'entame de lecture nous laisse imaginer une suite de "strips" humoristiques autour de son personnage, très vite le livre acquiert une rare cohérence. A l'inverse des livres acclamés d'Alison Bechdel que sont Fun Home (2006, denoël graphic) ou C'est toi ma maman? (2013, Denoël Graphic), construits et pensés afin d'accéder à une perfection narrative "close", L'essentiel des Gouines à suivre parvient à utiliser le meilleur de la forme qu'est le feuilleton, en y puisant un souffle et une progression dans le récit d'une immense liberté. Le quotidien des jeunes femmes nous est conté avec une apparente simplicité, un humour constant mais la force des portraits ainsi que le propos s'enrichit page après page. Tout au long de quelques 200 pages, il sera question de la vie au quotidien, d'amour, de fidélité, de sexualité, d'homosexualité, d'homoparentalité,de mariage, de racisme, de militantisme...des sujets qui interpellent des personnages, toujours attachants, que vous croiserez tout au long de cet ouvrage mouvant. Ce que parvient à saisir Alison Bechdel, au delà de ce désir, commun à nous tous, de pouvoir mener l'existence que l'on souhaite, c'est la vie et le passage du temps. En cela, L'essentiel des Gouines à suivre est sans doute le plus beau livre d'Alison Bechdel.

vendredi 23 septembre 2016

Le suppléant - Fabrizio Puccinelli - éditions Héros-Limite - 2016 (1972) / Vessies et lanternes - Alain Chany - éditions de l'Olivier - 2016 (L'Ordre de dispersion ,1972- Le Cirque d'hiver,1979- Une sécheresse à Paris,1992).


Le suppléant - Fabrizio Puccinelli - éditions Héros-Limite - 2016 (1972) / Vessies et lanternes - Alain Chany - éditions de l'Olivier - 2016 (L'Ordre de dispersion ,1972- Le Cirque d'hiver,1979- Une sécheresse à Paris,1992).


Deux livres qui n'ont de prime abord peu de liens. L'un est italien est n'a jamais été traduit jusqu'à aujourd'hui, tandis que l'autre est français et se compose de l'ensemble de l'oeuvre d'Alain Chany datée de 1972 à 1992. Pourtant, la lecture de ces deux ouvrages éveille vite une proximité. Si tous deux privilégient le format court, ils invoquent tous deux la même nécessité de les lire avec attention, avec assiduité. Non seulement parce qu'ils ne répondent à aucun schéma narratif balisé: l'un semble se construite au fil des rencontres et des lieux, tandis que l'autre se laisse irriguer, et diriger, par sa langue. Mais aussi parce que la beauté de l'écriture qui les anime fait que l'on s'arrête souvent pour la contempler. Car oui, on la contemple, on l'observe, on la répète à haute voix tant elle procure un plaisir évident. Pour autant, elle est de part en part gorgée de sens, d'émotion, et de mélancolie. A aucun moment elle ne se contente de sa propre forme, de n'être que jeu. Avec des registres différents, Fabrizio Puccinelli nous délecte par sa simplicité et son attention au détail, tandis qu'Alain Chany embrasse la grâce et le cynisme dans un même mouvement, les deux écrivains nous offrent d'incroyables instantanés d' eux et de l'époque dans laquelle ils habitent. Sans savoir répondre de façon raisonnée à la question: qu'est-ce que l'écriture?, la lecture de ces deux ouvrages nous en aura laissé entrevoir un magnifique aperçu. 



jeudi 22 septembre 2016

Duel Graphique Blutch vs Catherine Meurisse - 17 Septembre - 2016

Comme l'ombre qui s'en va - Antonio Munoz Molina - éditions Seuil - 2016

Comme l'ombre qui s'en va - Antonio Munoz Molina - éditions Seuil - 2016

Comme l'ombre qui s'en va alterne deux récits ayant comme cadre géographique la ville de Lisbonne. Dans l'un d'eux, Antonio Munoz Molina nous narre son entrée dans l'écriture et un second où il revient sur le parcours de James Earl Ray assassin de Martin Luther King qui se cacha un temps dans cette même ville. Ni roman policier, ni ouvrage "enquête" sur un homme, le livre est avant tout un magnifique hommage à la littérature. L'auteur y décortique son amour pour cette discipline (l'écriture mais aussi la lecture) , l'analyse, la fait vibrer, afin de le rendre tangible et de lui rendre toute sa nécessité. Les passages consacrés au meurtrier en deviennent quant à eux la brillante mise en application. L'écrivain nous laisse entrevoir une psychologie fictive du personnage, transformant des faits réels en éblouissante oeuvre littéraire. Captivant, émouvant, Comme l'ombre qui s'en va est un de ces ouvrages emplis d'instants de grâce, et qui ne peut être le fruit d'un immense auteur dont la croyance en son médium reste intacte.

mardi 20 septembre 2016

Matteo a perdu son emploi - Gonçalo M. Tavares - éditions Viviane Hamy - 2016.

Matteo a perdu son emploi - Gonçalo M. Tavares - éditions Viviane Hamy - 2016.


Surprenant et divertissant, Matteo a perdu son emploi , peut se lire comme un exercice de style dans lequel on ne cesse de tenter d'en découvrir la clé. A travers la mise en scène de personnages dont l'entrée en scène se fait dans l'ordre alphabétique de leur nom, l'auteur joue à tisser des liens entre chacune des histoires qui nous est contée. Chacune faisant partie d'un grand tout, et chacune nous laissant entrevoir la possibilité d'un champ infini de lecture. A la fin de l'ouvrage l'auteur écrit: " Matteo a perdu son emploi pourrait commencer n'importe où. Ce qui ne serait pas possible (...) La hiérarchie par l'alphabet n'est donc pas un jeu d'enfant. Elle peut représenter le salut (ils ont déjà passé ma lettre), une condamnation (c'est moi!), ou encore le temps de la menace suspendu (ils n'en sont pas encore à ma lettre)." Le livre au final se présente comme un petit essai revigorant quant aux possibles de la littérature.

lundi 19 septembre 2016

Cartel - Don Wislow - éditions Seuil - 2016.

Cartel - Don Wislow - éditions Seuil - 2016.


Don Wislow nous revient avec cette suite à La griffe du chien paru en 2007. Pour le lecteur non initié, il convient de préciser que ce nouvel opus peut se lire de façon autonome. On y retrouve les personnages d'Adan Barrera et d'Art Keller, ennemis mortels, dans un Mexique dévasté par la lutte pour le pouvoir entre narco-trafiquants.
Cartel ne se résume pas à ses personnages, tant il apparaît comme un roman monde, fou, brassant histoires individuelles, explications géopolitiques... et de poignants portraits de femmes osant seules se dresser face à cette mainmise de la violence. Si le roman se révèle éprouvant à la lecture, notamment certaines scènes de tortures, il est habité d'une
même beauté, d'un même lyrisme, d'une même lassitude que son lointain cousin cinématographique qu'est L'impasse de Brian de Palma.
Quand le roman noir est à son sommet, il est de la grande littérature.

samedi 17 septembre 2016

Quelques questions à Max de Radiguès à propos de Weegee, serial photographer Max de Radiguès / Wauter Mannaert – éditions Sarbacane – 2016).


Quelques questions à Max de Radiguès à propos de Weegee, serial photographer Max de Radiguès / Wauter Mannaert – éditions Sarbacane – 2016).

Weegee, serial photographer met en scène une partie de la vie de Weegee (1899-1968), photographe connu pour ses vues des nuits de New York. Une partie de son œuvre présente des faits divers sordides avec une certaine complaisance. On pense souvent à la vue de ses clichés aux grands romans et films noirs.

La biographie en bande dessinée est un genre en vogue et ne conduit pas toujours aux albums les plus passionnants. Cependant, les récentes réussites du Glen Gould de Sandrine Revel ou le
Sur les ailes du mondes consacré à Audubon de Grolleau / Royer nous ont convaincu que dans ce torrent de publications biographiques réside d'authentiques lieux de rencontres entre auteurs. Wegee Serial photographer est de ceux là. Sans doute parce qu'il ne se sent pas obligé ne nous fournir une chronologie exhaustive de la vie du photographe. Mais aussi parce qu'il a comme parti pris de faire de la frénésie de la ville son héroïne. Bien sûr il y a de l'ambiguïté dans l'ambition de Weegee, dans sa volonté de mettre en scène les événements les plus effroyables afin d'obtenir le cliché le plus esthétique et vendeur. Au cours d'une page, une réplique de l'intéressé " C'est les gens de mon quartier qui s'entretuent... Il faut bien que quelqu'un en ait quelque chose à foutre" laisse imaginer une intention plus noble et viscérale. Entre insatisfaction chronique, goût pour le sordide, et malgré tout fulgurances poignantes, le portrait dressé par le scénariste Max de Radiguès se révèle une réussite. Quant à la mise en images offerte par Wauter Mannaert, elle parvient à la fois à rendre hommage au photographe tout en dressant une virée sensible dans ce New York désormais mythique.

C'est avec une grande générosité, et gentillesse, que Max de Radiguès, dont nous apprécions particulièrement les livres, a accepté de répondre à nos questions.


1° Comment s'est faite la rencontre avec l’œuvre et la vie de Weegee?

En 2009, j’ai fait un 24h de la bande dessinée à quatre mains avec mon ami Alec Longstreth. On s’était donné comme contrainte de faire un récit qui se passait dans le New York des années 40. On a pris pleins de livres de photos à la bibliothèque dont un de Weegee. Son travail m’a tout de suite surpris par sa violence mais aussi par son humour. J’ai reçu un an plus tard son autobiographie et j’ai tout de su que je voulais essayer d’en faire quelque chose.

2° Il existe actuellement une "mode" de la biographie en bandes dessinées. La vôtre s'en distingue, notamment en évitant la représentation exhaustive du personnage. L'autobiographie de Weegee (éditions Table ronde - 2009) offrait un matériel suffisant pour parler de son enfance, de ses différents métiers... pourquoi ce parti pris de nous conter seulement un "épisode" de la vie du photographe?

J’ai fait énormément de versions du scénario. Dans certaines, je parlais de toute sa vie en ordre chronologique, dans d’autres, j’avais intégré des flashbacks. Mais au final, j’ai décidé de prendre de la distance par rapport à tout ce que j’avais lu et d’essayer d’écrire un récit et non une biographie. Je ne suis d’ailleurs pas trop attiré par les biopics en BD, ce qui m’intéresse c’est de raconter des histoires. Je me suis donc concentré sur la partie de sa vie qui me semblait la plus riche et j’ai écrit un scénario d’après ce que j’avais lu mais sans retourner vérifier mes dires. Je voulais me réapproprier le personnage. Je précise au début du livre que c’est une fiction inspirée par la vie du photographe.

3° Weegee semble partagé entre un "amour" pour sa ville et une volonté démesurée de notoriété. De même, votre livre est à la fois un portrait de cet homme ambigu mais aussi une déambulation majestueuse -et nocturne- dans la ville. Était-ce contenu dès votre scénario initial ou la rencontre avec le graphisme de Wauter Mannaert a transformé votre projet ?



Dés le début, la ville de New York, particulièrement la nuit, était un personnage du livre. Et Wauter s’est emparé de l’ambiance du Lower East Side et de ses habitants avec brio.

4° Pouvez-vous nous expliquer comment se déroule votre travail de scénariste? Avez-vous écrit préalablement un texte très complet à destination de Wauter Mannaert ? Le récit s'est-il modifié progressivement ? Avez-vous participé à l'élaboration du découpage ?...


Comme je le disais précédemment, j’ai fait de multiples versions du scénario (16 versions ?). Au début, je faisais un découpage dessiné que je ne montrais pas à Wauter, je retapais tout à l’ordinateur pour qu’il puisse s’approprier le rythme du récit. Après quelques versions du scénarios, je ne devais plus passer par l’étape dessinée et tapais le tout directement à l’ordinateur.


Depuis une dizaine d'années vous publiez des bandes dessinées pour lesquelles vous êtes à la fois dessinateur et scénariste. A ma connaissance, Weegee est le premier livre où vous endossez uniquement le rôle de scénariste. Ce choix de ne pas réaliser la partie graphique est-il venu de votre propre intention ?

Au tout début, j’ai fait des essais de dessins pour le récit et je me suis vite rendu compte que je perdais beaucoup de la richesse de l’ambiance avec mon dessin qui est très épuré. Il s’est vite imposé à moi-même que si je voulais raconter cette histoire, je devais avoir un dessinateur qui pouvais faire justice au scénario. Wauter est en atelier avec moi et ça s’est fait très naturellement.


6° Vos ouvrages précédents apparaissent pour moi comme des sortes de cousins à ceux de Michel Rabagliati, Pascal Girard... Pouvez-vous nous parler des bandes dessinées qui ont fait que vous avez eu vous-même envie de devenir un auteur ? La bande dessinée d'Amérique du Nord a-t-elle fait partie de votre parcours ?


Une des bandes dessinées qui a été importante pour moi est Shenzen de Guy Delisle. C’est le premier livre de l’Association que j’ai lu et il m’a ouvert la porte vers la bande dessinée indépendante. Et puis, il y a eu la découverte d’auteurs bruxellois du milieu du fanzine comme David Libens. Et enfin, par son intermédiaire, la découverte de la bande dessinée indépendante américaine avec en tête de fil John Porcellino. J’ai aussi vécu 1 an dans le Vermont dans un petit village où se trouve le Center for Cartoon Studies. J’y ai fait plein de rencontres et de découvertes. J’ai d’ailleurs traduit certaines de ces découvertes à l’employé du Moi comme Alec Longstreth, Ken Dahl, Charles Forsman et Joseph Lambert.

jeudi 15 septembre 2016

L'échange - Eugenia Almeida - éditions Métailié - 2016.


L'échange - Eugenia Almeida - éditions Métailié - 2016.


A la suite d'une altercation avec un inconnu, une jeune femme se suicide. Simple fait divers selon la police, mais qui plonge le journaliste Guyot dans une quête obsessionnelle afin de comprendre ce qui a sous tendu ce geste.
Avec L' échange, Eugenia Almeida nous offre un portrait de l'Argentine contemporaine marquée par l'obligation de ne pas convoquer son passé récent, celui d'une effroyable dictature. Chaque individu semble l'outil d'un ensemble, d'un système, qui le dépasse et qu'il ne faut surtout mettre en lumière . "C'est une partie d'échecs, quelqu'un qui observe et découvre que son adversaire est particulièrement maladroit, qu'il ne voit pas la totalité du plateau, qu'il n'a pas de stratégie et qu'il perd des pièces" . On cherche sans cesse à se construire son histoire, mais les zones d'ombres paraissent encore inexpugnables. L'équilibre tout entier d'un pays semble alors reposer sur cette volonté de faire silence. L'échange est un roman paranoïaque passionnant dans lequel la fiction devient documentaire, tant elle nous dévoile par des chemins de traverse la réalité la plus constitutive, et la plus enfouie, d'un pays.


mercredi 14 septembre 2016

Weegee, Serial photographer – Max de Radigues / Wauter Mannaert – éditions Sarbacane – 2016


Weegee, Serial photographer – Max de Radigues / Wauter Mannaert – éditions Sarbacane – 2016


L’ouvrage proposé met en scène une partie de la vie de Weegee (1899-1968) photographe connu pour ses vues des nuits de New York. Une partie de son oeuvre, présente des faits divers sordides avec une certaine complaisance. On pense souvent à la vue de ses clichés aux grands romans et films noirs.

La biographie en bande dessinée est un genre en vogue et ne conduit pas toujours aux albums les plus passionnants. Cependant les récentes réussites du Glen Gould de Sandrine Revel ou le Sur les ailes du mondes consacré à Audubon de Grolleau / Royer nous ont convaincus que dans ce torrent de publications biographiques réside d'authentiques lieux de rencontres entre auteurs. Wegee Serial photographer est de ceux là. Sans doute parce qu'il ne se sent pas obligé ne nous fournir une chronologie exhaustive de la vie du photographe. Mais aussi parce qu'il a comme parti pris de faire de la frénésie de la ville son héroïne. Bien sûr il y a de l'ambiguïté dans l'ambition de Weegee, dans sa volonté de mettre en scène les événements les plus effroyables afin d'obtenir le cliché le plus esthétique et vendeur. Au cour d'une page une réplique de l'intéressé " C'est les gens de mon quartier qui s'entretuent... Il faut bien que quelqu'un en ait quelque chose à foutre", laisse imaginer une intention plus noble et viscérale. Entre insatisfaction chronique, goût pour le sordide, et malgré tout fulgurances poignantes, le portrait dressé par le scénariste Max de Radigues se révèle une réussite. Quant à la mise en images offerte par Wauter Mannaert, elle parvient à la fois à rendre hommage au photographe tout en dressant une virée sensible dans ce New York désormais mythique.

mardi 13 septembre 2016

Le verger de marbre - Alex Taylor - éditions Gallmeister - 2016.

Le verger de marbre - Alex Taylor - éditions Gallmeister - 2016.



Suite à une altercation survenue sur la barge sur laquelle il travaille, Beam tue un homme qu'il ne connaissait pas avant cette courte traversée. S'en suivra une course-poursuite avec la famille du défunt émaillée de nombreuses révélations quant au passé de Beam lui-même.
Roman noir à l'écriture rugueuse, Le verger de marbre vous séduit par la folie de ses personnages, qui semble irradier jusqu'aux paysages dans lesquels ils s'animent. Les thématiques somme toutes assez classiques dans la littérature américaine -filiation, rédemption...- sont magnifiées par une incarnation vénéneuse tout au long de ce terrifiant chant obscur.

lundi 12 septembre 2016

Nos âmes la nuit - Kent Haruf - éditions Robert Laffont / Pavillons - 2016.

Nos âmes la nuit - Kent Haruf - éditions Robert Laffont / Pavillons - 2016.


Un jour, Addie, se décide à aller parler à son voisin Louis afin de lui faire une étonnante proposition: pourquoi ne viendrait-il pas la rejoindre le soir afin de partager des moments ensemble, et surtout d'emplir cette solitude qui les accompagne depuis que chacun, désormais septuagénaire, vit le veuvage. Louis accepte. C'est ainsi, que se tisse lentement une relation entre eux, qui les amènera à devenir complice, à partager leurs quotidiens, mais aussi à raconter leur vie d'avant, avec celui/celle qui a partagé leurs vies pendant de si nombreuses années.
Ce dernier roman écrit par Kent Haruf avant sa disparition est une merveille de finesse autant qu'un bouleversant roman d'adieu. C'est avec pudeur et sensibilité que les deux personnages vont apprendre à se connaître, et à ré-envisager de se confier à l'autre. Livre bilan d'une vie, aussi bien qu'élan vital pour la poursuivre (malgré tout), Nos âmes la nuit est un de ces textes qui sous une apparente simplicité vous accompagne au point de devenir probablement un classique de votre bibliothèque.

samedi 10 septembre 2016

I need you - Nick Cave and the bad seeds - 2016.

Le poison - Charles Jackson - éditions Belfond - 2016 (1944).

 Le poison - Charles Jackson - éditions Belfond - 2016 (1944).

Publié en 1944 aux Etats-Unis, Le poison bénéficie aujourd'hui d'une réédition dans la belle collection Vintage chez Belfond. Charles Jackson y conte avec une acuité sidérante la dérive de Don Birman en proie aux affres de l'alcoolisme. S'éloignant de toute propension au romantisme, ou au lyrisme, qui pourrait naître de cette addiction, telles que lues dans les romans de Charles Bukowski, Dan Fante ou autres maîtres de la littérature américaine. L'auteur se centre sur son personnage et nous laisse vivre avec lui ses trahisons, ses manquements, ses lâchetés...et toutes ces choses qu'il sacrifie au nom de son désir d'ivresse. On quitte l'ouvrage écoeuré, désespéré par tout ce gâchis, mais avec l'intime conviction d'avoir lu un grand livre.


vendredi 9 septembre 2016

M pour Mabel - Helen Macdonald - Fleuve éditions - 2016.

M pour Mabel - Helen Macdonald - Fleuve éditions - 2016.


Submergée par l'annonce du décès de son père, Helen décide de réaliser son rêve d'enfance : acheter un autour, oiseau de proie prédateur. C'est cet apprentissage de la fauconnerie, notamment à travers l'évocation des ouvrages de T. H. White, ainsi qu'un véritable travail d'introspection auquel l'auteur va se livrer.
Étrange livre que ce M pour Mabel, tant il avance masqué. Derrière l'image du rapace choisie pour illustrer la couverture se cache un récit à tiroir, allant du documentaire au récit de deuil, le tout accompagné d'un véritable souffle qui ne se dément jamais. On est séduit et ému par ce portrait à nu, bouleversant témoignage de l'évolution de son auteur.

jeudi 8 septembre 2016

Station eleven - Emily st. John Mandel - éditions Rivages - 2016.

Station eleven - Emily st. John Mandel - éditions Rivages - 2016.


Étonnant livre que ce Station Eleven. On doit à son auteur un des plus beaux polars que l'on ait lu ces dernières années: Dernière nuit à Montréal en 2009. Puis, l'enthousiasme fut moins présent pour ces deux opus suivants: On ne joue pas avec la mort (2010) suivi de Les variations Sebastian (2013). On y retrouvait sa capacité à faire vivre ses personnages, et une atmosphère brumeuse si caractéristique de son travail. Mais au final, on était resté sur une impression un peu vaine dans l'utilisation de ces moyens.
On est donc enthousiaste et inquiet lorsqu'arrive ce nouveau titre.
La surprise vient tout d'abord du fait que l'on est face à un point de départ romanesque proche des films catastrophes américain: une pandémie de grippe s'étend sur l'ensemble de notre planète et provoque mort, désolation et effondrement des fondements mêmes de notre civilisation. Mais que les passionnés de récits narrant la fin du monde soient prévenus, ce livre est avant tout focalisé sur les liens entre les personnages, et sur leur intimité. Ce "cataclysme" apparait dès lors comme un jalon, un "an 1" vers autre chose. Il y a ceux qui se souviennent de l'avant (l'électricité, les avions, un certain confort...) et ceux qui sont nés après. Emily St. John Mandel tisse constamment des liens entre ces différentes périodes et parvient à s'extraire du simple récit de "survie" -même si les passages en questions sont une réussite- afin de nous offrir de beaux portraits d'hommes et de femmes en quête de repères.

mercredi 7 septembre 2016

L'été où nous sommes , nouvelles du Maine - Ann Beattie - éditions Christian Bourgois - 2016.

L'été où nous sommes , nouvelles du Maine - Ann Beattie - éditions Christian Bourgois - 2016.


Se plonger dans un livre d' Ann Beattie, s'est l'assurance de découvrir ce que peut nous offrir de mieux un recueil de nouvelles. Toutes se révèlent porteuses d'un monde en soi, d'une totale complétude, qui fait de chacun de ses ouvrages une véritable pièce d'orfèvre. Par ces portraits  toujours lumineux, quelles que soient les failles qui les animent, elles parvient à nous captiver tout en ne laissant jamais de côté la sociologie des personnages qui s'animent. Pas d'intrigue, ni de dénouement spectaculaire, juste l'assurance d'être au plus près des êtres et de leurs sentiments. La légèreté qui traverse l'ensemble des nouvelles est au final porteuse d'une immense émotion. 


mardi 6 septembre 2016

La sainte famille - Florence Seyvos - éditions de l'Olivier - 2016.

La sainte famille - Florence Seyvos - éditions de l'Olivier - 2016. 

Trois ans après le bouleversant Garçon incassable, Florence Seyvos nous revient avec un nouveau roman intitulé La sainte famille. A travers l'évocation des souvenirs d'enfance de Suzanne, l'auteur va nous offrir un texte d'une subtile beauté. On est sans cesse partagé entre un sentiment de confort, d'apesanteur, lié à ce survol d'années passées, et de douleur tant les liens entre chacun y ont parfois été fragiles. Le texte baigné de grâce d'un bout à l'autre parvient à camper des personnages inoubliables. Comme à son habitude, l'art de Florence Seyvos, est de faire confiance non seulement en la force de l'écriture, mais aussi en la capacité du lecteur d'aller au delà de ce qui est raconté. Ainsi, le roman d'apparence simple semble très vite se déployer vers une richesse émotionnelle intense et inexprimable.

Une sorte de cousin littéraire de la chanson Mon enfance de Barbara dans laquelle on entendait:

"Pourquoi suis-je donc revenue
seule au détour de ces rues?
J'ai froid, j'ai peur, le soir se penche.
Pourquoi suis-je venue ici,
où mon passé me crucifie?
Elle dort a jamais mon enfance. "

lundi 5 septembre 2016

Les bottes suédoises - Henning Mankell - Seuil 2016.

 Les bottes suédoises -  Henning Mankell - Seuil  2016.

                    « les arbres sont beaux en automne
                    mais l'enfant qu 'est il devenu
                    Je me regarde et je m'étonne
                    de ce voyageur inconnu
                    de son visage et ses pieds nus. »

                    J'arrive où je suis étranger - Louis Aragon


    Le dernier roman d' Henning Mankell, décédé en octobre dernier. Les amateurs de l'auteur suédois avaient salué la parution en  2009  de  les chaussures italiennes  ; roman que l'on pouvait qualifier d'existentiel, tournant autour de  Fredrik Wedlin, médecin retraité, suite à un grave incident professionnel, vivant sur un îlot plein nord, dans une petite maison construite par son grand  père. Les réflexions de Wedlin nous faisaient irrémédiablement penser à Mankell. Que mettait il de lui dans ce personnage à la fois rustre et attachant? On savait qu'il écrivait , ou écrirait, une suite à ce roman, et il nous l'offre à titre posthume. Une merveille d''écriture, de construction narrative...et d'humanité.
Wedlin a soixante-dix ans, sa maison sur l'île vient de brûler, détruisant tous les souvenirs d'une vie...ainsi que les chaussures italiennes. Moment propice à un retour sur sa vie et ce qu'il en reste : « cette broche appartenait à la merveilleuse paire de souliers que m'avait offerte autrefois Giaconelli, l'ami de ma fille , le maître bottier des fortes de Hälsingland. C'est à cet instant que j'ai compris que j'avais réellement  tout perdu. De mes soixante-dix ans de vie, il ne restait rien. Je n'avais plus rien. »

 Petit à petit le roman sa construit sur un dialogue entre un homme prenant conscience de son âge, ses premières faiblesses,  tant affectives que  physiques et  une enquête sur les causes de l'incendie .

On est à la fois surpris et heureux de la conclusion, surtout la phrase ultime de Mankell / Wedlin :

« L'automne serait bientôt là.mais l'obscurité ne me faisait plus peur. »