lundi 28 mars 2016

Quelques questions à Camille Jourdy à propos de Juliette - Les fantômes reviennent au printemps (éditions Actes Sud BD - 2016):

Quelques questions à Camille Jourdy à propos de Juliette - Les fantômes reviennent au printemps (éditions Actes Sud BD - 2016):


Sept ans après la révélation que fut Rosalie Blum, Camille Jourdy nous revient avec un nouveau livre intitulé Juliette - Les fantômes reviennent au printemps .

Ce livre, à l'apparente simplicité, se révèle vite comme une lecture essentielle. Si on retrouve l'empathie de l'auteur pour ses personnages, on est admiratif devant la fluidité du récit pourtant composé de nombreuses arborescences. Juliette n'est pas composé d'un unique fil narratif mais des vies des personnages qui le composent. Plus encore que dans Rosalie Blum, tous les protagonistes semblent se livrer à nous, porteurs de leurs parcours, de leurs propres "fantômes". On est abasourdi, mais aussi ému, par le sentiment de "vérité" qui se dégage de chacun d'eux. L'ensemble de ce récit choral est sublimé par le graphisme de Camille Jourdy, où chaque nuance dans la représentation de ses personnages semble porteuse de sens. Une inclinaison de cou, un geste de la main, un regard ou une peau rosissante deviennent les vecteurs les plus efficaces d'un propos. Souvent rien n'y est dit, ni explicité. Pourtant on est sans cesse submergé par l'émotion de voir vivre, et se débattre, ces personnages. Une émotion ni pesante, ni née d'un quelconque misérabilisme, bien au contraire. On rit souvent de ces histoires, mais jamais au dépend de ceux qui la composent. On est irrémédiablement de leur côté. Ces personnages ont leur grandeur, leur beauté.
Juliette - Les fantômes reviennent au printemps fait partie de ces livres qui nous accompagneront longtemps après leur lecture, et vers lesquels on reviendra régulièrement pour retrouver un peu de cette fantaisie qui nous aidera à égayer nos propres existences.

Nous tenons à remercier Camille Jourdy d'avoir accepté de répondre à quelques questions concernant son livre. 
Nos remerciements vont également à Thomas Gabison et Actes Sud BD pour nous avoir permis de rentrer en contact avec l'auteure.
Et puis, lisez Juliette - Les fantômes reviennent au printemps ...c'est tout simplement magnifique.

1° Sept ans se sont écoulés depuis votre dernière bande dessinée (Rosalie Blum tome3 - Au hasard Balthazar - 2009). Avez-vous réalisé d'autres ouvrages durant ce laps de temps? A-t-il été facile de passer à ce nouveau projet?
 

Durant ce temps j’ai réalisé des albums jeunesse. En parallèle de mes bandes dessinées j’ai toujours illustré pour la jeunesse : imagiers, comptines, presse, jouets… Que ce soit pour répondre à une commande ou un projet plus personnel. C’est une autre partie de mon travail qui me plaît beaucoup.
Cela n’a pas été facile de me remettre à l’écriture après Rosalie Blum. Je ne m’attendais pas à ce que les livres de Rosalie aient ce petit succès, j’en ai été très contente bien sûr mais j’avoue que cela m’a aussi un peu bloquée pour écrire ensuite… J’avais tout simplement peur de ne plus y arriver, peur de décevoir… Par ailleurs je venais d’être maman et je me sentais assez peu disponible pour m’investir dans un projet d’écriture.


2° Vos livres sont d'une grande fluidité de lecture, alors qu'ils mêlent nombre de situations et de personnages. Tout ceci paraît à la fois extrêmement spontané et d'une grande précision. Ecrivez-vous l'ensemble de votre livre avant de réaliser vos planches ou avancez vous les deux de concert? 


Ça dépend. Pour Rosalie Blum tout était écrit avant que je ne commence les planches définitives. Quand je dis « écrit » je ne veux pas dire forcément avec du texte, lorsque je note mes idées j’utilise autant le texte que le dessin. Mais disons que pour Rosalie Blum je savais exactement où j’allais, le scénario et l’intrigue nécessitait cela. Pour « Juliette » ça a été différent, j’ai avancé petit à petit. J’ai commencé à dessiner des planches et des scènes entières sans vraiment savoir comment le livre se terminerait, j’avais une idée de l’ensemble de l’histoire bien sûr, mais ce n’était pas précis. je ressentais le besoin d’installer l’ambiance et de faire vivre les personnages petit à petit quitte a reprendre voir recommencer certaines scènes si besoin.


3° Plus encore que dans Rosalie Blum, on ressent l'immense plaisir que vous semblez éprouver dans la réalisation graphique de votre livre. Chaque personnage, par ses attitudes, semble empli de vie, de légèreté … de grâce. Avez-vous ressenti une évolution graphique entre ces deux livres? Était-elle préméditée?

Oui il y a une évolution graphique mais elle n’est pas préméditée, mon dessin change avec le temps et cela se fait tout seul. Pour ce qui est des attitudes des personnages, je passe beaucoup de temps à les travailler afin qu’ils existent vraiment. En fait je m’aide de photos pour les dessiner. Mon compagnon et moi jouons le rôle de tous les personnages, cela m’aide à ce que les attitudes soient plus justes. J’attache beaucoup d’importance aux expressions des personnages. Une fois que j’ai bien en tête mes personnages, qu’ils existent et que je les maîtrise à peu près graphiquement, je peux leur faire jouer les scènes. J’ai un peu l’impression d’avoir des acteurs et qu’ils doivent bien jouer… Lorsque je les dessine j’essaie de ressentir leur émotion et ça passe dans le dessin.


4° Tout comme dans Rosalie Blum, on est subjugué par la beauté et la "fantaisie" de vos planches pleines pages qui ponctuent vos albums. Cette fois, vous y délaissez le contour, le trait, pour nous offrir de splendides pages colorées emplies de textures et de motifs ornementaux. Quelle technique employez-vous sur ces planches ? Diffèrent-elles dans leur conception des autres pages ? Quelle est leur fonction ?

Ces planches pleines pages sont faites à la gouache (pour les autres j'utilise un feutre fin noir pour le trait et de l'aquarelle pour la couleur). J'ai pris beaucoup de plaisir à dessiner ces planches, je les faisais suivant mon envie, pas forcément dans la chronologie du livre. Elles constituent une sorte de pause dans l'album, comme une respiration, elles participent au rythme du récit en arrêtant un peu le temps. Souvent elles représentent les personnages dans une pause figée, un moment de réflexion, de méditation.


5° Dans un dialogue ayant lieu sur un quai de gare en toute fin d'ouvrage, à la question "- Ça va? Tu ris ? " , Juliette répond "Je sais pas...c'est la vie...c'est vous...". Tout est dit du livre à ce moment-là : tout au long de la lecture, on est ému par ces personnages qui se débattent face à leurs vies, mais qui en même temps nous procurent une immense joie à les observer. Les sujets sont profonds, mais semblent abordés sans gravité. Pouvez-vous nous dire quelles étaient vos intentions à travers ce livre ?

Je crois que j’aime parler des choses un peu tristes avec humour. J’ai beaucoup de sympathie et de tendresse pour les gens un peu paumés, les gens pas sûrs d’eux que l’on peut presque qualifier de loosers, bien que ce terme soit trop péjoratif. Leurs faiblesses me touchent. Je suis moi-même une angoissée mais j’essaie d’en rire, beaucoup de mes proches sont comme cela aussi. Les personnages de Juliette sont bourrés de défauts mais c’est aussi cela qui les rends humains et touchants.

6° Votre livre est un merveilleux (dans les deux sens du terme : qui s'écarte de l'ordinaire et qui est admirable) moment de lecture, qui supporte les nombreuses lectures. Vos personnages semblent exister, font désormais partie de nos existences. Sans doute font-ils également partie de la vôtre. D'ailleurs on retrouve, avec bonheur , au détour d'une case, vos personnages de Rosalie Blum. Pourquoi ce clin d’œil à votre "série" précédente ? Est-il difficile de s'extraire de cette longue relation avec vos personnages ? Juliette emprunte-t-il à l'autobiographie ?

Effectivement on peut apercevoir Vincent, Rosalie et Aude dans la scène du concert. Cela me paraissait important de les faire apparaître à un moment donné, comme si je donnais de leur nouvelles. C’est vrai qu’à force ils font un peu partie de ma vie. Ils continuent d’ailleurs leur chemin de leur coté puisque Rosalie Blum vient d’être adapté au cinéma par Julien Rappeneau. Il n’est pas impossible que je les fasse revivre sur une ou deux cases dans de prochaines bande dessinées, cela m’amuserait…

Pour ce qui est de l’autobiographie: non je ne peux pas dire que ce soit autobiographique. Rien n’est vrai, aucun personnage n’existe, mais le ton est… disons… assez familier. Comme je l’ai dit plus haut je suis moi-même une angoissée et la plupart des gens de ma famille aussi, donc c’est un sujet que l’on connait bien. L’expression « dimension tragique » a été trouvée par mon frère et ma sœur pour parler du sentiment d’angoisse. En fait j’emprunte des façons de parler à certaines personnes de mon entourage, (ils le savent….) Pour créer mes personnages j’emprunte des traits de caractère aux gens que je connais, je les mélange je les modifie, mais finalement tous ces personnages sont fictifs. Il y a seulement le petit canard Norbert Magret qui a vraiment existé, il s’appelait juste Norbert, mon oncle l’avait trouvé au bord du canal, il a eu une vie plus heureuse que dans ma BD…


7° Un film Rosalie Blum sort au cinéma le 23 mars. Pouvez-vous nous parler de cette nouvelle vie offerte à votre œuvre ? Êtes-vous intervenue dans ce projet ? Quel effet cela vous fait-il de voir vos personnages sous l’œil d'un autre auteur ?

 
C’est une très belle expérience! J’ai dit OK a Julien Rappeneau pour qu’il adapte ma BD au cinéma après l’avoir rencontré il y a environ trois ans. J’avais aimé la façon dont Julien m’avait parlé de ma BD, je voyais que l’on était sur la même longueur d’onde. Je ne suis pas intervenue dans le projet mais je l’ai suivi par intérêt et curiosité. Julien Rappeneau a eu la gentillesse de toujours me tenir au courant de l’avancée du projet, il m’a fait lire le scénario une fois qu’il a eu fini de l’écrire et nous en avons discuté. Je suis allée à deux reprise sur le tournage, c’était très émouvant d’entrer dans la maison de Rosalie Blum! C’est très étonnant de voir les personnages que l’on a crées, incarnés par de vrais acteurs. Lorsque j’ai vu le film je l’ai vraiment savouré… Julien Rappeneau a réussi à s’approprier l’histoire et les personnages et à en faire son propre film tout en restant fidèle à ma BD. Je suis très contente!


8° Qu'est-ce qui vous a amené à exercer ce métier d'auteur de bandes dessinées ? Y a-t-il des auteurs avec qui vous ressentez une proximité ? 

 
J’ai toujours aimé dessiner et raconter des histoires. Je ne pensais pas que je réussirais à en faire mon métier car tout le monde me disait que c’était trop compliqué. Mes parents m’ont toujours encouragée à faire ce que j’avais envie alors je suis allée aux Beaux-Arts à Épinal puis aux Arts décoratifs de Strasbourg. Rosalie Blum était d’ailleurs mon projet de diplôme.

Je me sens proche de beaucoup d’auteurs mais pas plus en bande dessinée qu’en illustration jeunesse, littérature ou cinéma… Les premières bandes dessinées qui m’ont plu graphiquement ce sont les Tintin que je lisais enfant. Depuis j’ai découvert des tas d’autres auteurs et univers qui m’ont plu et sans doute influencée.

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