vendredi 15 janvier 2016

Quelques questions à Michel Rabagliati suite à la parution de Paul dans le Nord - éditions La pastèque (2015).



Comme nous l'écrivions dans un article précédent à l'occasion de la parution de Paul dans le Nord : "Démarrée en 1998, la série québécoise des Paul de Michel Rabagliati est tout simplement une des plus belles lectures qui nous aient été donné à lire " et plus loin :"Oui, pour moi, Paul est actuellement la plus belle des séries."  
Cette admiration pour le travail de Michel Rabagliati et l'envie de la partager nous ont alors donné l'envie de réaliser un entretien avec l'auteur québecois. C'est grâce à la bienveillance des éditions de La Pastèque que notre mail lui est parvenu. Les réponses qui nous revinrent alors furent non seulement passionnantes à lire, rassurantes quand à l'avenir de la série (ouf !), et surtout tendent à démontrer que parfois l'auteur et son œuvre partagent une même cohérence. 
Enfant, j'étais fasciné par le livre d'entretien de Numa Sadoul avec André Franquin Et Franquin créa Lagaffe… et c'est cette même joie que j'ai éprouvée à la lecture des réponses de Michel Rabagliati.
Nous tenons à remercier les éditions de La Pastèque pour leur enthousiasme face à notre demande, et bien évidemment Michel Rabagliati.

1- La publication des albums de la série Paul démarre en 1999. S'agissait-il de votre premier travail "professionnel" lié au monde de la bande dessinée ? Quel a été votre parcours et comment est né ce projet de série ? Aviez-vous l'envie dès le premier livre de transformer cette histoire en "série" ? Pourquoi cette déclinaison des titres autour du nom de Paul ?

J'avais déjà tâté de la BD étant enfant dans les années 60 et 70. En gros je m'amusais à copier mes auteurs préférés, Franquin et Uderzo, sur la table du salon en regardant des dessins animés américains en même temps à la télé. J'ai fait quelques essais, durant une vingtaine d'années, quelques planches assez médiocres, je dois dire, des planches à moitié finies, des histoires avortées de quelques pages. Puis après mes études en graphisme en 1980, j'ai oublié la BD pour me concentrer à ma carrière de graphiste et d'illustrateur de presse. Ce n'est qu'à l'âge de 38 ans que l'idée de m'y remettre m'est revenue. Probablement due à l'émergence de nouvelles BD pour adultes qui m'ont interpellées chez Drawn & Quarterly à Montréal surtout. J'adorais le travail de Julie Doucet, de Chester Brown et de Seth. J'ai débuté une sorte de BD improvisée autobiographique très simple avec un personnage qui me ressemblait. Je lui ai donné un nom neutre, un nom de monsieur tout-le-monde : Paul. S'il avait été une fille je l'aurais baptisé Marie, qui pour moi est l'équivalent féminin neutre de Paul. Le premier titre, Paul à la campagne, est un évident clin-d'œil aux titres extra simples qui étaient autrefois choisis (probablement par les éditeurs) pour des titres jeunesse. Martine à la mer, Tintin au Congo. On ne se creusait pas trop la tête à l'époque avec les titres. Que fait le personnage? Il va en Amérique? Bingo! Tintin en Amérique, et puis voilà. Non, je ne voulais pas faire une série. Au Québec à la fin des année 90, il n'y avait aucun éditeur BD dans le marché, c'était le calme plat, surtout après la mort en 1995 des deux seuls hebdomadaires locaux où il était possible de publier de la BD, Croc et Titanic. J'ai fait Paul à la campagne entre deux illustrations de presse pour tuer le temps à mon atelier, c'est tout. Le hasard a fait que deux jeunes libraires de Montréal, Martin Brault et Frédéric Gauthier, qui publiait leur premier collectif BD en 1998 (Spoutnik) ont vu mon travail et ils ont décidé de le publier. Je ne croyais vraiment pas que cette collaboration allait durer 17 ans!

2- On ne peut pas parler de "série" au sens strict, car chacun de vos albums correspond à un tout et surtout s'amuse à jouer avec la chronologie du personnage: Paul à la campagne (1999) se déroule à la fin des années 60, tandis que Paul à Québec (2009) se situe au début des années 2000. Quant à votre nouveau titre, Paul dans le Nord, il s'intéresse au seizième anniversaire de votre personnage durant les Jeux Olympiques de Montréal en 1976. Qu'est-ce qui vous guide dans l'élaboration de vos albums et qui fait que vous ne vous contentez pas de suivre une chronologie classique ? Une question que l'on peut se poser à la lecture de vos albums est de savoir si Paul est vraiment Michel Rabagliati ? En d'autres termes, Paul est-elle une série autobiographique ?

Il s'agit avant tout de puiser dans mes souvenirs et dans ma petite vie ordinaire, pour voir s'il y a matière à narration intéressante pour un lecteur extérieur. Oui Paul est autobiographique (à 85%) mais ces histoires personnelles ne sont pas formatées comme un journal. Ce sont, la plupart du temps, des événements réels de ma vie (ou de la vie d'amis) qui sont réarrangés dans leur chronologie pour fabriquer un fil conducteur. Donc, la plupart des événements sont vrais mais c'est le calendrier des événements qui est faux. Or, l'ordre des albums n'a pas d'importance pour moi. Mes albums ne sont d'ailleurs pas numérotés. On peut débuter par le sixième et suivre avec le deuxième. Ce sont des tranches de vie qui sont complètes et sans suite. Comme souvent dans les romans policiers, les enquêtes sont complètes et on nous dit rarement en quelle année elles se déroulent. On peut lire tous les Maigrets dans le désordre, ça n'a pas d'importance. Ensuite, par rapport au choix d'une histoire, je suis souvent guidé par ce que j'ai envie de dessiner. Beaucoup de scènes urbaines ? De la campagne et des bois ? Je suis heureux de pouvoir alterner les époques sans être contraint à une chronologie spécifique, j'aime cette liberté. Paul sera encore jeune, mais il sera plus vieux aussi.

3- Ce qui impressionne dans votre travail, c'est la manière dont la simplicité des formes s'accompagne d'un sens du détail époustouflant. Le dessin, ainsi que le découpage, y sont bien plus qu'une illustration du propos. Pour exemple, on peut citer des planches muettes de Paul à Québec où toute la famille se retrouve en voiture après être allée rendre visite au beau-père de Paul en centre palliatif. Ces pages sont parmi les plus bouleversantes qui m'aient été données de lire dans ma vie de lecteur de bande dessinée. De même qu'aujourd'hui, la page d'ouverture de Paul dans le Nord, développée ultérieurement dans le livre, nous le montrant allongé sur son lit sous le regard de sa mère attristée, parvient à dire énormément sur les affres de l'adolescence mais aussi sur la relation qui se joue entre ces deux personnages. On imagine que l'élaboration de vos livres exige une lente approche. Comment se déroule l'élaboration d'un album de Paul ? Exécutez-vous un "story-board" très détaillé, laissez-vous une place pour l'improvisation, des images s'imposent-t-elles à vous avant même l'écriture ...? En d'autres termes, pouvez-vous non raconter l'élaboration d'un de vos ouvrages?

Pour ma part, je ne commence jamais à travailler avant d'avoir le canevas l'histoire complète en tête du début à la fin. Les gens me demandent en ce moment si je travaille sur quelque chose. Oui je travaille sur quelque chose, mais je n'ai pas touché à un crayon depuis cinq mois. Ça ne me sert strictement à rien de commencer à ébaucher des trucs dessinés avant d'avoir capturé l'histoire dans ma tête et dans mon corps. Pour moi, l'histoire est le morceau le plus important. C'est 85% de la matière BD. Sans avoir le sentiment d'avoir une histoire potable à raconter, je ne bouge pas un seul crayon, je ne taille pas une seule pièce de papier. Une fois l'histoire prête, je l'écris en synopsis mais pas trop détaillé (5 pages pour un album de 150 planches environ). Ce synopsis m'accompagnera pendant deux ans et je le raturerai, je le modifierai au fil des mois, tâchant de raffiner mes mises en scènes, mes propos, y apportant à tout moment des notes et des améliorations. Je passe ensuite au découpage où tout est possible au niveau de la mise en scène, des cadrages et des dialogues. J'avoue que c'est l'étape la plus intéressante et la plus créative, car généralement, mes découpages premiers sont assez finaux, je ne les modifie pas beaucoup. Les étapes suivantes seront généralement déjà plus ennuyantes: 2ème crayonné pour raffiner les modelés et dessiner les décors avec plus précision et finalement l'encrage, étape technique, mais pas très créative ou il est bon d'aller s'acheter des nouvelles musiques à découvrir!

4- Il semble que dans cet album, Paul dans le Nord, quelques éléments de votre "vocabulaire" graphique ont été bousculés : des planches en couleur font leur apparition, tandis que les scènes de tempête sont homogènes à votre style graphique, tout en y apportant une nouveauté. Pouvez-vous nous parler un petit peu de ces scènes, de leur réalisation mais aussi du projet qui les animait ?

J'avais surtout envie avec Paul dans le Nord d'aborder cette tranche d'âge (15-16 ans), généralement assez courte mais très intense, où l'on veut s'affranchir de ses parents et du noyau familial. Une force nous pousse à pagayer dans le sens contraire du courant, parce qu'il le faut et c'est tout. J'ai une fille de 20 ans qui vient de sortir de cette zone trouble et j'ai profité de cette expérience récente en tant que père pour la copier-coller au personnage de Paul. Donc Paul c'est un peu ma fille Rose dans cette histoire. Boudeuse, butée, têtue et impolie, oui, elle l'a été avec nous, et on peut en rigoler maintenant. J'ai adoré dessiner Paul à cet âge précis, avec son air renfrogné et ses boutons. Un âge ou rien ne semble se dérouler à notre goût et où on ne sait où l'on va. Pour ce qui est du dessin, pour moi, tout est dans la continuité ici, je n'ai pas vraiment conscience d'avoir bousculé quelque chose. C'est idiot, mais je pense rarement au dessin en dessinant, ce qui m'importe, c'est la mise en scène. Je tiens à avoir les meilleurs cadrages possibles pour maintenir le lecteur au bout de ma ligne et ne pas le perdre dans des mises en pages trop compliquées ou non justifiées. C'était la première fois que j'illustrais une tempête de neige canadienne. Grâce à l'ordinateur, j'ai pu placer des fichiers blancs (la neige) par dessus le tout au moment de la mise en page, ce qui donne un effet de vision troublée comme on en connaît ici lorsqu'il neige très fort à l'horizontale. Les pages couleurs illustrent un rêve d'épuisement complet. C'est la première fois que je colorise des pages en série régulière. Je voulais ce rêve psychédélique, avec des couleurs acides et laides. Paul fait un rêve à la Little Nemo (hommage ici à Winsor McCay), il se réveille d'ailleurs en bas de son lit dans le dernière case comme le personnage de McCay.

5- Cette année est sorti au Québec un film adapté de Paul à Québec. Pouvez-vous nous dire en quoi a consisté votre participation à ce projet ? Quel a été l'accueil fait au film et aurons-nous une chance de voir ce film en France ?

J'ai co-scénarisé le film avec un réalisateur qui était de mon choix, François Bouvier. L'écriture à deux était une expérience nouvelle et enrichissante pour moi. Nous avons travaillé par à-coups durant trois ans sur le scénario, pour finalement obtenir le feu vert des institutions Sodec et Téléfilm Canada en juin 2014. Le tournage de 31 jours s'est très bien passé, François a fait un travail remarquable et nous avons obtenu une excellente réponse du public et de la critique. Beaucoup de familles québécoises se sont reconnues en la famille Beaulieu, illustrée dans le film. L'histoire banale d'une mort annoncée, somme toute, mais qui a rejoint beaucoup de monde. Ce que j'ai surtout apprécié en tant qu'auteur initial, c'est le ton du film. Il est très semblable au livre. Les producteurs ont eu un grand respect pour mon travail BD (même si c'est une œuvre inspirée de la vie ordinaire) et n'ont pas cédé à la tentation de faire plus rigolo ou plus sexy ici ou là. Le traitement est resté très sobre et respectueux de celui que l'on trouve dans mes livres. Seulement pour ça, je suis très fier du projet. Je ne sais malheureusement pas s'il ira en France en grande diffusion, il n'a pas encore de distributeur chez vous.

6-Je crois avoir lu quelque part qu'il s'agissait peut-être du dernier Paul. Je profite de cet entretien pour vous dire que je ne suis pas du tout d'accord avec cette idée. Paul, ainsi que tous les personnages qui traversent son existence, font désormais partie de la vie du lecteur. Je ne suis pas pour que les séries durent éternellement (loin de là) mais dans votre cas je fais une exception. J'avoue que l'idée de ne plus avoir de nouvelles de Paul -et de tout son entourage- de temps en temps m'attristerait… Paul dans le Nord est-il vraiment le dernier Paul ? Avez-vous déjà de nouveaux projets en tête ?

Mes propos ont été mal interprétés par certains journalistes. Ce que j'ai dit, c'est que que Paul dans le Nord est sans doute le dernier récit où l'on voit Paul enfant, ou dans sa jeunesse. Je crois qu'il y aura d'autres Paul, mais il aura sans doute la quarantaine passée, car j'ai le sentiment d'avoir balayé dans tous les coins en ce qui concerne les histoires de jeunesse du personnage. Je n'aime pas inventer des péripéties fictives et je n'ai pas eu la vie d'un fils de diplomate, ce qui fait que ma jeunesse se résume en gros à ce que j'ai raconté dans mes albums où Paul est jeune. La vie simple et assez joyeuse d'un jeune montréalais dans les années 60, 70 et 80.

7-Vous êtes un auteur Québecois. On est surpris -pour un lecteur français- de voir que les bandes dessinées qui vont ont donné envie de faire ce métier soient franco-belges. Vous citez ainsi, Franquin, Tintin, les reliures du journal Spirou… Pouvez-vous nous parler des bandes dessinées qui ont fait que vous avez eu vous-même envie de devenir un auteur ? La bande dessinée américaine a-t-elle fait partie de votre "formation" ? Avez-vous des lectures récentes qui ont été importantes pour vous ?

Oui bien sûr, ce sont les auteurs du journal Tintin, Spirou et Pif qui m'ont donné envie de faire de la BD. Il faut savoir qu'au Québec, les super-héros américains sont quasi absents des rayons des kiosques à journaux et des bibliothèques contrairement au (ROC) Rest Of Canada et des États-Unis. La distribution franco-belge pour la jeunesse était toute puissante ici dans les année 60-70 (elle était de plus approuvée par le clergé, lui aussi, tout puissant!). Lorsque j'avais 10 ou 11 ans, je m'amusais à copier Franquin comme un dingue, je l'adorais, je l'adulais! Mais on se rend bien compte à cet âge qu'il ne suffit pas de dessiner des bonshommes pour faire de la BD, il faut préparer des histoires, les découper etc. Sinon, on ne va nulle part. Et ça, pour un gosse de 10 ans, c'est un peu abstrait. Alors on abandonne rapidement et on continue à ne faire que des bonshommes en vrac.

J'ai réalisé, beaucoup plus tard, que le métier d'auteur BD en était justement un d'auteur. Pour faire de la BD, il faut être écrivain avant tout, ensuite on se sert de son talent de dessin (immense, moyen ou pauvre, selon les cas) pour raconter notre histoire. Beaucoup d'auteurs ont réussi avec un système graphique très dépouillé et simple, c'est la preuve que le spectaculaire du dessin n'est pas si important dans le calcul. J'aime cette démocratie possible entre le dessin et le texte et j'aime l'intelligente indulgence du lecteur de BD et surtout sa créativité. Il se fabrique lui-même ses décors quand il n'y en a pas, c'est assez fabuleux!

Mais pour en revenir à mes influences, c'est certainement comme je le dis plus haut, du côté de l'Amérique, qu'à 38 ans, m'est revenu le goût d'explorer le médium. Les choses bougeaient aux USA et au Canada anglais en BD au début des années 90. Maus de Spiegelman avait fait un bruit immense. Des auteurs comme Daniel Clowes, Chris Ware, Charles Burns publiaient des trucs jamais vus. Ici au Canada anglais : Chester Brown, Seth, Debbie Drechsler, Julie Doucet, Maurice Vellekoop, Joe Matt proposaient des récits personnels très aboutis. En Europe naissaient de nouvelles maisons d'édition, L'association, Atrabile, Rackham, 6 pieds sous terre etc. Tout cela était très inspirant. On sentait très bien une vague nouvelle en BD et cela m'a paru très excitant. Ce vent nouveau m'a simplement donné envie d'embarquer dans ce train qui passait, d'essayer quelque chose qui me changerait de mes illustrations de presse. Je n'ai rien inventé avec Paul, j'ai simplement vu cette opportunité d'expression en dehors des publications habituelles pour la jeunesse. Ce choix de carrière s'est avéré positif, aujourd'hui, je ne fais que de la BD, et j'avoue que dans le monde actuel des médias écrits, ce tournant est arrivé à point nommé, je bénéficie d'une liberté que je n'avais jamais encore eue en tant que créateur. Pour moi c'est un véritable cadeau de la vie.

1 commentaire:

  1. Merci Bruno pour ce partage très intéressant...je t'embrasse...Annick alias Madame

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