mardi 4 octobre 2016

Quelques questions à Nathalie Ferlut à propos de Andersen. Les ombres d'un conteur - (éditions Casterman - 2016).



Quelques questions à Nathalie Ferlut à propos de Andersen. Les ombres d'un conteur - (éditions Casterman - 2016).



Trois années se sont écoulées depuis le dernier ouvrage de Nathalie Ferlut Eve sur la balançoire , dans lequel à la manière d'un conte, elle nous narrait la vie d'Eve Nesbit de Pittsburgh. Cet univers du conte, elle s'y confronte encore aujourd'hui à travers le portrait d'un de ses plus grands auteurs: Hans Christian Andersen. Mais attention, que l'on ne s'y trompe pas, il ne s'agit pas "juste" d'une biographie. Ce que va nous offre Nathalie Ferlut, c'est un livre empli de désir, d'envoûtement et de plaisir à raconter Celui de l'écrivain du XIX bien sûr, mais aussi celui d'une auteure en pleine possession de ses moyens, qui semble s'amuser page après page, et parvient à nous transmettre son bonheur de création, et son émerveillement.

Andersen. Les ombres d'un conteur, nous a donné l'envie de soumettre à son auteur quelques questions, qui, nous l'espérons, vous donneront envie de vous plonger dans cette belle parenthèse dans nos vie.
C'est avec enthousiasme et générosité que Nathalie Ferlut a accepté d'y répondre. Qu'elle en soit ici remerciée.

1° Après votre très beau Eve sur la balançoire (2013 - éditions casterman), narrant six années charnières de la vie de la danseuse de revue Eve Nesbit de Pittsburgh, vous vous confrontez à nouveau à une personnalité "réelle" à travers le portrait de Hans Christian Andersen. Comment est né ce projet autour du mythique écrivain? Et quelles étaient vos intentions en abordant cette personnalité? 
 
J'aime l'oeuvre d'Andersen depuis toujours ou presque: j'ai toujours été une grande adoratrice des contes et les siens sont ceux qui m'ont le plus marqué. Parce qu'ils sont très libres et ne fonctionnent pas forcément sur une trame répétitive, qu'ils n'ont pas tous une fin heureuse ou morale. Et puis ils ont une petite voix très humaine et très réaliste qui dit des choses sans naïveté. Je dois à ces contes certains de mes tics, et de mes obsessions; à leur façon, ils ont toujours fait partie de mon travail. Alors travailler un jour sur Andersen lui-même, c'était une évidence. Lorsque les éditions Casterman m'ont donné le feu vert, d'ailleurs sur un pré-projet qui ne ressemblait pas du tout à ce que c'est ensuite devenu- j'étais à la fois très fébrile et très heureuse. J'ai lu diverses biographies, et des travaux sur sa vie, sa personnalité. J'ai même lu celle de ses autobiographies qu'on trouve en français et c'était assez pénible. C'est un bonhomme passionnant mais complexe et lorsqu'il parle de lui-même, c'est tout en auto-apitoiement, en petites mesquineries et en grandes vexations. Tout cela est enrobé sous une bonne couche de morale chrétienne et de fausse modestie qui dissimule assez mal son penchant naturel pour la vantardise. C'est surtout l'histoire d'un homme têtu et incroyablement persévérant qui se trouve avoir un talent magnifique. Il vient du bas de l'échelle sociale et ce talent, magique, lui permet de devenir l'homme que tout le monde doit avoir lu et qui évolue dans la meilleure société. Mais un peu comme la petite sirène qui ne peut jamais oublier que ses jambes sont factices, il reste éternellement souffrant de ne pas être à sa place. Il visite plus de pays que tous les gens qui l'entourent, rencontre toutes les stars de son monde, vole de théâtres en châteaux, mais il est incapable de marcher dans le monde réel. Il n'est pas Dickens: ni femmes, ni enfants, ni maison bien à lui qui serait son royaume comme les autres hommes. Et donc lorsqu'il écrit sur lui-même, forcément, c'est un peu revanchard. Il se donne un rôle, celui du personnage de conte: maudit par l'amour mais béni par la chance. Parce que dans la bonne société danoise du XIX° siècle, il peut difficilement être autre chose qu'un être bizarre.
Ce qui est magnifique avec lui, quand on essaye de le comprendre, c'est qu'il est tout entier dans ses contes. C'est là qu'il est drôle, courageux, lucide, plein de conscience sociale et de sensualité. Et il y a intégré -presque caché- tous les éléments de sa vie. Certains de ses contes sont, comme lui, pas du tout adaptés au XIX° siècle. Voilà, pour moi, c'est cet Andersen là que je voulais montrer.



2° Le sous-titre d' Eve sur la balançoire était Conte cruel de Manhattan. Nul besoin de préciser le lien indissociable entre votre nouveau sujet et l'univers du conte. De fait votre narration, dans ces deux livres, semble devoir beaucoup plus au conte qu'à la "biographie en bande dessinée" si usitée. Vous semblez en permanence avoir la volonté de nous "conter" une histoire, par épisodes, par touches, plus que de la dérouler de façon linéaire. Pouvez-vous nous dire ce que signifie le "conte" pour vous? en quoi il semble nourrir votre travail et ce qu'il vous permet?

Je n'aime pas trop les biographies linéaires en bande dessinée. C'est un avis qui n'engage que moi mais je trouve que c'est un support qui ne s'y prête pas si bien que ça. C'est un temps de lecture assez court, un album et l'espace y est très réduit pour que le scénario y déploie toute une vie. Alors on se retrouve facilement à aligner des dates et des événements clé, case après case. On n'oublie surtout rien et on fait en courant la tournée des étapes obligées: la naissance, la révélation de la vocation, les échecs, le succès ou l’événement qui bouleverse tout et puis ce qui suit: la mort, la déchéance ou la reconnaissance. On insère de-ci de là une petite citation apocryphe issue de la vraie bouche (du vrai personnage qui a réellement existé), un peu de morale ou de fatalité pour donner un sens à tout ça et voilà. Surtout, le dessin reste surtout coincé par la nécessité de ressembler, toujours aux vrais protagonistes, aux vrais lieux etc... Évidemment, mes premiers découpages, pour Eve ou pour Andersen, ressemblaient à ça et ça m'ennuyait beaucoup. J'ai peut-être été traumatisée par l'Histoire de France en Bande Dessinée! Mais comment faire autrement? La vie des gens même célèbres, c'est en général linéaire. Et comme ça n'a pas de sens, autant lui donner la forme que tout le monde lui connaît: une pente ascendante puis descendante qui va du berceau à la terre.
Alors je trouve que la forme du conte me permet d'introduire quelque chose de ludique, d'absurde mais qui, forcément, va aboutir à quelque belle aventure qui justifiera l'ensemble. Comme quand on est petit et qu'on tente de trouver un sens à ce qui nous entoure. Et puis surtout, une histoire qui se définit comme un conte affiche honnêtement ceci: on ne va pas forcément raconter la vérité, débarrassons-nous de cette idée tout de suite: vous devrez donc y chercher autre chose, dans ce livre, pour le trouver intéressant.
Et pour moi, dispensée de l'obligation bien étouffante d'essayer de coller à la réalité, le travail d'immersion, dans un personnage devient bien plus vivant. Je m'amuse beaucoup, je souffre avec le personnage, je recrée son petit monde et pour moi, c'est plus vivant.



3° Contrairement à votre livre précédent, le travail de mise en couleur a été réalisé en association avec Thierry Leprevost. Votre travail de dessin et de mise en couleur semble tellement intimement lié, pouvez vous nous dire comment s'organise cette collaboration et ce qu'elle a apporté à votre univers? 

Thierry Leprévost n'habite pas très loin de chez moi. C'est un coloriste magicien qui sait rationaliser une planche, la métamorphoser. Lui aussi a parfois un processus de réflexion assez long sur ce qu'il faut faire avec un album: il cherche un concept, une idée générale d'ambiance ou de style qui lui soit vraiment adaptée.
Pour Andersen, une myriade d'incroyables artistes s'est frottée à ses contes et je voulais, évidemment sans les égaler, évoquer ces images, puisqu'elles sont liées aux souvenirs que nous gardons de nos lectures d'enfance. Le hic, c'est que c'est en général de l'aquarelle -une peinture qui part du blanc pour aller vers la couleur, en laissant artistiquement des espace de lumière, non touchés. Et mon travail en couleur est exactement à l'opposé: je pars de la couleur, sombre, de la matière parfois, pour aller vers la luminosité. Et c'est tout ce que je sais faire, hélas. Pour Andersen, nous partions donc d'une idée commune, d'images références. Thierry faisait ensuite une délicate dentelle de couleur avec toute sa minutie d'orfèvre. Et moi, à grands coups de gros pinceaux parfois inspirés, je venais barbouiller son œuvre en prétendant y mettre un peu de contraste. Seules la double planche sur les contes a échappé à cette pastrouille enragée. Thierry en est donc le seul coloriste et évidemment ce sont les deux plus jolies...


4° Une autre différence notable dans ce nouvel opus est l'atténuation de la présence du "gaufrier" bande dessinée.Non seulement les bordures des cases ne sont plus strictement rectilignes, mais surtout l'agencement des images semble évoluer en fonction des propos ou des sentiments évoqués. Une grande liberté émane de ce livre, rappelant un peu les découpages en papier réalisés par Andersen lui-même et auxquels vous offrez un véritable rôle narratif. Cette évolution dans votre réalisation s'est-elle faite préalablement ou cela s'est-il imposé au cours de votre récit? Pouvez-vous nous parler de cette pratique des papiers découpés d'Andersen et pourquoi ce désir de leur offrir tant de visibilité au sein de votre livre? 

Essayer de sortir de mes tics habituels de découpage, de ne pas dire ou montrer les actions et les sentiments avec les même moyens que ceux employés dans mes précédents albums, c'était ma grande obsession. Surtout laisser plus de place à Andersen lui même. Ses papiers découpés, ils sont magnifiques. Le parfait contrepoint à ses œuvres écrites. Quand je les ai découvert, il y a quelques années, j'ai été émerveillée. Ils disent ce que je pressentais : la part de folklore nordique, mais aussi la crudité, l'humour, le rapport à la nature. Et bien sur l'obsession du regard pesant, du dédoublement, du miroir qui ne reflète jamais parfaitement : souvent ses ribambelles offrent des saynètes faussement symétriques où un détail discret fausse l'effet. Intégrer ce travail de papier découpé qui est très éloigné de mon dessin, -très jeté, avec peu de motifs- c'était compliqué mais nécessaire. J'avais l'idée d'une grotte où les murs sont couverts d'ombres projetées, mouvantes, mais ce n'était pas vraiment réalisable en bande dessinée. Donc, j'ai gardé l'idée de l'exploration de cette grotte par le petit soldat mais de façon assez légère. Mon récit est finalement structuré de manière plus littéraire, comme un recueil de contes et l'exploration revient parfois. C'est un jeu où on peut utiliser plusieurs systèmes narratifs : ils ne disent pas tous la même chose, mais leur simultanéité apporte quelque chose de plus complexe. Et pour finir, ces faux papiers découpés (les miens) sont parfaits pour graver dans l'histoire les événements importants, ce qui constituent vraiment la légende du personnage.


5° Au risque de vous surprendre, mais votre travail totalement original, m'évoque une lointaine parenté avec les derniers livres d'un auteur disparu: Will. je pense à La 27e lettre ou Le jardin des désirs ...un même goût pour le conte, une même croyance en la couleur, un mélange inédit entre récit enfantin et adulte, entre classicisme et modernité...Connaissez-vous le travail de cet auteur? Pouvez-vous nous parler de quelques auteurs qui ont été importants dans votre vie de lectrice et de dessinatrice?

Bien vu : c'est deux bouquins que j'ai adoré. Qui m'ont montré que le monsieur qui dessinait Isabelle (je n'aime pas Tif et Tondu) pouvait, avec ses outils habituels, faire un récit adulte, personnel, un peu décousu. Quelque chose d'un peu hippie, même ! Ce qui tombait bien quand je les ai lu, au tout début de ma carrière, puisque je n'avais pas envie, moi de me trouver d'autres outils que ceux que toutes ces années de lecture franco-belge m'avait forgé. Mais j'avais envie de partir sur des chemins plus adultes: j'ai grandi en lisant Wasterlain, certes, mais aussi Arkel, Bidouille et Violette, et toutes les horreurs bien transgressives qu'ont pu pondre Yann et Conrad... C'est un moment charnière dans ce genre de bande dessinée, où la matière qui était un peu rassise devient bouillonnante d'énergie, d'envie de se transformer, de blasphémer ce qu'elle était. Pour moi qui étais une fille, et adolescente, c'est la Patrouille des Libellules, pas celle des Castors, ma matière de base. Ensuite, quels sont mes auteurs fétiches, en bande dessinée, je ne sais pas trop. Il y en a plein et c'est plutôt certains de leurs livres qui m'ont marqué. Je n'aime pas trop le réalisme photographique que je trouve plus proche du roman photo que des spécificités de la bande dessinée (mais évidemment, il y a des exceptions). Je ne suis pas une fétichiste des grands classiques: je trouve qu'il y a bien assez de merveilles qui sortent chaque année, ambitieuses, intelligentes et belles, pas besoin d'encombrer ma bibliothèque et mon temps de lecture avec des vieux ouvrages, certes respectables, mais souvent dépassés. Et bien entendu, là aussi, je fais des exceptions. Mais quand même: la bande dessinée est un art très vivant, diversifié, productif et très inspiré aussi: je crois même que son âge d'or, c'est maintenant, pas il y a trente ou cinquante ans. Alors quel dommage de nourrir à ce point le fétichisme naturel de l'amateur de bd avec autant de rééditions augmentées recolorées, de nouvelles anthologies sous une nouvelle couverture? Sans parler des renaissances de héros qui ont au minimum connu le général de Gaulle et Dario Moreno et qu'on voit revenir de l'au delà pour venir hanter les rayonnages des librairies façon the Walking Dead. Voilà, derrière cette petite sortie de route négative, que dire? Les derniers jolis livres que j'ai lu, c'est Morgane de Stephane Fert et Simon Kansara, Cet été là, de Jillian et Mariko Tamaki, Autumn Leaves, de Jon Mc Naught et aussi Dans les Bois d'Emily Caroll. Et j'espère qu'à leur façon, ils vont m'inspirer de nouvelles chouettes histoires.

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