jeudi 26 février 2015

L'homme de Kiev – Bernard Malamud -éditions Rivages - 2015 (1966).


L'homme de Kiev – Bernard Malamud -éditions Rivages - 2015 (1966).



Ce livre, publié en 1966, est une lecture majeure. Dans la préface de cette nouvelle édition, Jonathan Safran Foer distingue les bons romans des chefs-d’œuvre: «Les bons romans nous rappellent également à quel point notre monde va mal. Les chefs-d’œuvre, eux, vont plus loin: ils nous rappellent à notre humanité. Et nous n'avons qu'elle pour réparer le monde». A travers le récit terrifiant de Yakov Bok, accusé injustement de l'assassinat d'un enfant sur le seul motif qu'il est juif, Bernard Malamud nous offre un ouvrage bouleversant sur cet homme qui, dans la Russie des pogroms, refuse d'avouer ce qu'il n'a pas commis et ne cesse de croire, jusqu'au bout de ses forces, en cette part d'humanité qu'il sait enfouie. Yakov semble se heurter à un monde oppressant et absurde, mais dans lequel jamais il n'abdique. Sa réflexion et son éloquence sont ses dernières armes face à la barbarie. C'est cette non-abdication face à l'horreur qui rend L'homme de Kiev si nécessaire.

«Une chose que j'aurai apprise, songea-t-il, c'est que personne ne peut se permettre d'être apolitique, et surtout pas un juif. Impossible d'être juif et apolitique, c'est clair. On ne peut rester assis à se laisser tranquillement détruire.
Puis il pensa: là où l'on ne se bat pas pour la liberté, elle n'existe pas.»

mercredi 25 février 2015

Vernon Subutex – Virgine Despentes – éditions Grasset – 2015.


Vernon Subutex – Virgine Despentes – éditions Grasset – 2015.



Virginie Despentes nous offre une superbe immersion dans les vies de ses personnages à travers le lien qu'invente entre eux Vernon Subutex. Ce dernier, ancien disquaire, récemment sans emploi et sans domicile, erre dans Paris, dérivant d'une ancienne connaissance à une autre, ou découvrant de nouveaux visages. Par l'évocation de ces vies qui se croisent, Virginie Despentes nous offre une cartographie humaine d'une richesse inouïe. Toute rencontre y a son droit de parole et le style de l'auteur s'adapte à celui-ci. Ainsi vont se succéder et se compléter des portraits aussi divers que celui de Xavier, Kiko, Olga, Patrice, Aïcha ou Pamela. Chacun d'eux est plein de véracité, jamais à charge et se dévoile dans toute sa complexité. On est tour à tour surpris, heurté, séduit… et au final sincèrement ému par ce ballet incessant, cette immersion dans notre société et les individus qui la composent.

«Et Vernon s'est retrouvé dehors. Il parvenait là où son chemin le portait depuis des semaines. Il regrettait que la dégradation ne soit pas létale».

mardi 24 février 2015

Le pouvoir du chien – Thomas Savage - éditions Belfond – 2014 ( 1967).


Le pouvoir du chien – Thomas Savage - éditions Belfond – 2014 ( 1967).


L’action du roman se situe dans le Montana des grands espaces. Mais ici, le cow-boy, sa supposée virilité et l'Ouest qu'il évoque, apparaissent comme un mythe dont le souvenir commence à s'effacer. Nous sommes dans l'après-première guerre mondiale et la modernité, avec son confort (l'électricité, les voitures…) et les mondanités qui l'accompagnent, met à mal le désir de vie inchangée souhaitée par certains éleveurs.
On est immédiatement happé par l'écriture de Thomas Savage. En quelques pages seulement, il parvient à camper des personnages inoubliables. On peut citer les frères Burbank, mais aussi Rose, le docteur Gordon ou Peter. Chacun d'eux s'invente sous vos yeux avec une force inouïe. Dès les premiers chapitres, on est bouleversé par la densité et la complexité qui habite chacun d'eux. On se surprend à être ému aux larmes à chaque épisode de leur existence, que ce soit dans les rares espaces dédiés à l'abandon amoureux ou dans les moments les plus douloureux. Le roman est tendu, gorgé de contradictions, de crainte des possibles. Portrait d'un monde qui menace de s'effondrer, où chacun semble chercher sa place, Le pouvoir du chien est un livre immense, un de ceux qui vous accompagnera toute une vie et dont le terrible final ne fait qu'accentuer la beauté.
«-Je ne me soucierai jamais de ce que racontent les gens.
- Peter, sil te plaît ne dis pas tout à fait comme ça. La plupart des gens qui ne s'en soucient pas, oui, la plupart d'entre eux deviennent durs, insensibles. Il faut que tu sois bienveillant, il faut que tu sois bienveillant. Je crois que l'homme que tu es capable de devenir pourrait faire beaucoup de mal aux autres, parce que tu es si fort. Est-ce que tu comprends ce qu'est la bienveillance, Peter?»

lundi 23 février 2015

Les cromosaures de l'espace – livre cd de Vladimir Anselme / illustré par Brecht Evens – éditions Actes Sud Junior – 2014.


Les cromosaures de l'espace – livre cd de Vladimir Anselme / illustré par Brecht Evens – éditions Actes Sud Junior – 2014.



C'est tout d'abord la présence de Brecht Evens qui nous a fait nous intéresser à ce livre-disque. En feuilletant ce dernier, on est très vite enthousiasmé non seulement par la beauté des illustrations, mais également par leur aspect ludique. Chaque page est soigneusement rendue grouillante, organique, prompt à laisser se développer l'imaginaire.
Puis vient le moment d'écouter le disque composé, écrit et réalisé par Vladimir Anselme. Ici, il ne s'agit aucunement d'un disque de chansons entrecoupées de textes mais d'une histoire dans laquelle tout est intimement lié. Véritable œuvre sonore dans laquelle un soin tout particulier a été apporté à chacune de ses composantes. Le texte se révèle d'une inventivité et d'une drôlerie communicative. Les moments de bravoure se succèdent tel que l'épisode 5 intitulé Fuir! ou le 12 La chanson des cosaques de l'espace. Chaque séquence est éblouissante de par l'ingéniosité, la précision et l'attention portées au récit d'aventure. L'univers sonore parvient à inventer une réalité à cette dérive dans l'espace, à la rendre tangible. Quant au travail sur les voix des personnages (du capitaine à Robot-pistolero Robot-factotum), il se révèle à la fois ludique et porteur d'une gaieté évidente.
Véritable petit bijou-ciselé, Les cromosaures de l'espace réussit la prouesse de séduire autant un public enfantin qu'adulte, mais parvient surtout à donner envie à ces derniers d'être -ou de redevenir- les inventeurs de monde qu'ils ont été.

vendredi 20 février 2015

Jack Kirby, king of comics – Mark Evanier – éditions Urban Comics– 2015


Jack Kirby, king of comics – Mark Evanier – éditions Urban Comics– 2015




Après les publications de l'Anthologie Jack Kirby, de l'intégralité de ses Kamandi, d'Omac et du récent Quatrième monde tome 1, Urban nous offre ce nouvel ouvrage, complément indispensable à la découverte de l'immense auteur. On y retrouve tout ce qui fait la force et l'intelligence des publications Urban : qualité des reproductions, mise en avant de documents inédits et originaux, et aussi une volonté didactique/historiographique présente sur l'ensemble de leur catalogue. L'ouvrage lui-même, son rédactionnel, n'est ici pas dépourvu de défauts tant il ne se veut qu'une biographie exempt d'appareil critique, évitant de s'engouffrer dans toutes les zones d'ombres de cette passionnante carrière : le livre prend comme parti celui de l'hommage et de la chronologie. Pour entrevoir d'autres aspects de l’œuvre de Kirby, il est conseillé de compléter cette lecture en se plongeant dans le passionnant Les apocalypses de Jack Kirby de Harry Morgan et Manuel Hirtz (éditions Les Moutons électriques). Cependant ce Jack Kirby, king of comics est de toute beauté et les reproductions (crayonnés, planches…) permettent d'entrevoir l'ampleur du talent de Jack Kirby. Une fois refermé ce bel ouvrage, on a qu'une envie : se replonger dans les albums du maître et se laisser séduire par la force de son graphisme et le foisonnement de son imaginaire. Il faut remercier les éditions Urban d'offrir enfin au lecteur des ouvrages à la hauteur de l'importance de cette œuvre. 

 

jeudi 19 février 2015

Jean-Christophe Menu – Dix ans de platitude- in Kaboom n°8 – février / avril 2015.


Jean-Christophe Menu – Dix ans de platitude- in Kaboom n°8 – février / avril 2015.


Le dernier numéro de l'excellent Kaboom comporte une tribune de Jean-Christophe Menu dans laquelle il se révèle une fois de plus un des acteurs les plus essentiels -et motivants- du monde de la bande dessinée aujourd'hui. Chacune de ses interventions incite à la réflexion, à la mobilisation et nous oblige à nous situer dans notre propre pratique. De Plates-bandes en passant par La bande dessinée et son double, jusqu'à ce Dix ans de platitude, lire les écrits de Jean-Christophe Menu est devenu indispensable.

«A quoi bon se démener pour réaliser, éditer, mettre en valeur un livre de plus, dès lors que le seul espoir de distinction en revient finalement au bon vieux schéma commercial? Disons le net: cela ne fait plus tellement envie. Là est le drame. De là également la joie qui émane des rencontres collectives, des créations spontanées et invisibles, de ce hic et nunc retrouvé entre auteurs. Et nous voilà dans le vrai, un moment, une situation sans enjeu. C'est le Pas de côté de Gébé, le retour. Et l'on aimerait parfois que le système de la librairie soit aussi simple que ça, et que le livre nous y saute au cœur comme un objet vivant et ne nous indiffère plus comme un mur de briques.»

 

mercredi 18 février 2015

Americanah – Chimanda Ngozi Adichie – éditions Gallimard – 2015.


Americanah – Chimanda Ngozi Adichie – éditions Gallimard – 2015.


Découvrir l'écriture de Chimanda Ngozi Adichie, faite d'élégance, de précision et de légèreté, est un véritable enchantement. A travers le destins croisés de deux natifs du Nigeria, Ifemelu et Obinze, pour lesquels on acquiert très vite une sincère empathie, l'auteur parvient non seulement à donner vie à l'intimité de ses protagonistes, mais également à se confronter à des sujets «sociaux» - la race, l'immigration…- sans jamais écarter la complexité de chacun de ces sujets. Malgré les échecs, les compromis et les confrontations à la réalité des faits, le roman semble ne jamais oublier sa fantaisie, son élan vital. Si Americanah est une grande fresque sur notre époque présente, il est aussi une poignante histoire d'amour dont Ifemelu et Obinze sont les nobles personnages.

«-Quand j'ai débuté dans l'immobilier, je voulais réhabiliter de vieilles maisons au lieu de les démolir, mais cela n'avait pas de sens. Les Nigérians n'achètent pas une maison parce qu'elle est vieille. Une grange rénovée de deux cents ans, par exemple, le genre de choses qui plaît aux Européens, cela ne marche pas du tout ici. Mais il y a une raison: nous appartenons au tiers-monde et sommes par conséquent tournés vers l'avenir, nous aimons ce qui est nouveau, parce que le meilleur est encore devant nous, tandis que pour les Occidentaux le meilleur appartient au passé et c'est pourquoi ils ont le culte du passé.»



mardi 17 février 2015

Les coqs cubains chantent à minuit – Tierno Monénembo – éditions du Seuil – 2015.


Les coqs cubains chantent à minuit – Tierno Monénembo – éditions du Seuil – 2015.


Ce nouvel ouvrage de Tierno Monénembo, succédant au très réussi Le terroriste noir, se révèle une errance captivante dans l'histoire et les mythes attachés à Cuba. Évoquant les relations entre la Guinée et l’île, l'auteur se plaît à entremêler ses fils narratifs avec grâce et délicatesse. Véritable hymne au brassage et à la force du récit, l'écriture de Tierno Monénembo y révèle toute sa force poétique.
«A Cuba, l'histoire était alors intime, artisanale, bucolique, aussi bonne à humer que la mariposa, aussi soyeuse et réversible qu'un gant de soie. A ce moment-là, El Palenque, cela valait vraiment la peine de naître.
A ce moment-là, il était permis de rêver.»

lundi 16 février 2015

La divine chanson -Abdourahman A. Waberi – éditions Zulma – 2015.


La divine chanson -Abdourahman A. Waberi – éditions Zulma – 2015.


Les éditions de l'Olivier nous avaient offert l'an dernier les mémoires posthumes de Gil Scott-Heron intitulées La dernière fête (2014). Dans ce texte lumineux, l'auteur de l'inoubliable roman Le Vautour (1970) et de disques qui peuvent être considérés comme des classiques - de Pieces of a man (1971), à I'm new here (2011), en passant par Winter in america (1974)- revenait sur son existence avec une qualité d'écriture et une intensité qui nous avait sidéré.
Abdourahman A. Waberi nous propose un roman dont la source d'inspiration est ce même Gil Scott-Heron, qu'il réinvente à travers le personnage de Sally Kamau-Williams. L'existence de ce dernier, faite de fulgurances et de descentes abyssales, nous est contée par un félin qui jusqu'à son dernier souffle aura été fidèle à son maître.
La divine chanson est loin d'être une redite des mémoires de Scott-Heron. Nul besoin de connaître le travail du chanteur-poète pour être envoûté par l'écriture de Abdourahman A. Waberi. Séduisante de bout en bout, sa prose se révèle concise, incarnée et délicate. On se surprend souvent à relire des phrases pour en apprécier toute leur beauté. A la fois hommage et réflexion sur l'artiste, La divine chanson est une de ces belles lectures qui se distingue par sa musique si singulière.

«Sammy a beau raconter ce trauma dans ses chansons, ses livres et ses entretiens, il ne peut seul briser les fourches du destin, se libérer de sa camisole.»

dimanche 8 février 2015

Lettres de guerre- Jean De La Ville De Mirmont – éditions Cent Pages – 2014 (1917).


Lettres de guerre- Jean De La Ville De Mirmont – éditions Cent Pages – 2014 (1917).




«Une immense plaine grise crevée de trous d'obus et jonchée de cadavres mutilés, français et allemands. Un grand Allemand, privé de tête, dominait de son ombre ma place dans la tranchée. Et l'odeur de tout cela! Mes cauchemars d'enfant ne sont rien à côté. Je vous le conterai plus tard.
(…) Quelques mauvais moments lorsqu'on attend la rafale d'obus. Encore sont-ils rachetés amplement par la joie animale, et d'ailleurs légitime, de se sentir encore en vie après. Mais j'aime mieux les balles. Elles sifflent gentiment et font des blessures propres.»