mardi 25 février 2014

Un feu d'origine inconnue – Daniel Woodrell – éditions Autrement – 2014.


Un feu d'origine inconnue – Daniel Woodrell – éditions Autrement – 2014.


En 1929, dans une petite ville du Missouri, le dancing de West Table prend mystérieusement feu avant d'exploser et de provoquer la mort d'une grande partie des jeunes présents ce soir là. Des années après cet effroyable fait divers, c'est toute la population qui semble s'être construite sur ce traumatisme et sur l'injustice qui en découle.
A travers le portrait de cette ville meurtrie et déchirée, Daniel Woodrell nous offre un roman où chaque phrase est chargée d'émotion, de tension. La toile de fond est faite des abîmes existant entre les différentes classes sociales, sans que jamais le texte ne sombre dans une vision parcellaire. Ce grand récit unit la population de West Table autour d'une même souffrance à surmonter son histoire.

«A force d'avoir été escaladées par les enfants qui jouaient, les branches avaient été dépouillées de leur écorce, ne laissant que des surfaces blanchies qui luisaient en glissant sous le pied et rendaient leur jeu plus dangereux- les enfants tombaient, reniflaient, gémissaient par terre, puis ils se relevaient, secouaient la tête et repartaient à l'assaut de l'arbre.»

mercredi 19 février 2014

Moderne Olympia- éditions Futuropolis / Musée d'Orsay – 2013.


Moderne Olympia- éditions Futuropolis / Musée d'Orsay – 2013.


Depuis 2005 et son Alexandre Dumas - causerie sur Delacroix, Catherine Meurisse nous propose des albums merveilleux, espiègles où l'hilarité se partage à une belle érudition. On a aimé sa série Elza, on s'est délecté en enchaînant la lecture de Mes hommes de lettres et son Pont des arts, on a été surpris en train de rire bruyamment face à Savoir-vivre ou mourir.
Moderne Olympia, réalisé en partenariat avec le Musée d'Orsay, est à nouveau la démonstration de la singularité du talent de Catherine Meurisse. Mêlant avec un enthousiasme frénétique les allusions à la peinture, au théâtre ou au cinéma, elle nous offre un album à l'inventivité folle. Les registres de l'humour y sont balayés les uns après les autres, de l'érudit au satyrique, parfois une réplique va déclencher un irrépressible rire («C'est un noir qui passe devant une pharmacie et qui lit sur la vitrine «oméopathie». Alors, il se dit pauv'Juliette!») souvent un trait, une attitude suscite autant l'admiration que la jubilation (voir la scène d'anthologie où les Officiels et les refusés s'affrontent sur une chorégraphie évoquant West Side Story).
Les dessins ne s'y exhibent jamais mais sont toujours porteurs d'une capacité d'observation et d'une plasticité dignes d'un Reiser ou d'un Goossens. Finir par dire que les albums de Catherine Meurisse sont non seulement parmi les plus drôles de la bande dessinée actuelle, mais sont également la preuve qu'elle est un grand auteur.

mardi 18 février 2014

Le piège de Vernon – Roger Smith – éditions Calmann-Lévy – 2013.


Le piège de Vernon – Roger Smith – éditions Calmann-Lévy – 2013.



Le suspense est présent dès l'ouverture du roman où Vernon Saul, ex-flic devenu agent de sécurité de villas luxueuses, laisse sciemment mourir une fille de quatre ans par noyade. Cette mort ne peut être qualifier de meurtre. Vernon s'est contenté de d'analyser et d'anticiper le déroulement des faits: un père fumant un joint, une mère recevant les faveurs de son amant et une jeune fille jouant trop près de l'eau. Chacun étant coupable par omission.
L'une des principales réussites de ce roman noir réside dans notre tentative incessante de comprendre les intentions de Vernon Saul. Ce dernier se révèle un personnage charismatique et terriblement inquiétant qui erre dans la ville du Cap, et le ghetto des Flats, comme si il s'agissait de son terrain de jeu. Lui seul semble fixer les règles de ses actes et semble se repaître d'une micro société basée sur des inégalités et un déterminisme assommant.

«Elle jette un coup d'oeil furtif à Vernon. Il a repoussé son assiette sans terminer son plat et reste assis, les coudes sur la table, ses larges épaules affaissés, les cheveux devant les yeux, et elle ressent soudain une immense pitié pur cette chose blessée, son fils.»

lundi 17 février 2014

La dernière fête – Gil Scott-Heron – éditions de l'Olivier – 2014.


La dernière fête – Gil Scott-Heron – éditions de l'Olivier – 2014.


Gill Scott-Héron est décédé le 23 Mai 2011. De ce grand artiste, on avait été marqué par la force de son roman noir Le vautour, publié en 1970 et écrit à l'âge de 19 ans. On revient aussi régulièrement à ses disques tels que Pieces of a man (1971) ou son dernier et magnifique opus I'm new here (2011).
Les éditions de l'Olivier publient aujourd'hui les Mémoires posthumes et inachevés de Gil Scott-Heron intitulés La dernière fête. Dès les premières pages, on sait que nous avons affaire à un véritable ouvrage d'écrivain et non à une simple narration des événements qui ont ponctué sa vie. De fait, l'ouvrage commence ainsi : «Aussi loin que remontent mes souvenirs, les mots sont importants pour moi. Leur son, leur construction, leur racine. En raison de cet intérêt, peu d’endroits auraient pu me fournir dans mon enfance une matière première aussi merveilleuse que le sud-est de l'Amérique du Nord». Tout au long de ses Mémoires, Gil Scott-Heron vous subjugue par son sens de la formule, par la concision de son style et surtout par le rythme qu'il parvient à insuffler à chacune de ses phrases.
Quant au propos, jamais il ne se complaît dans un quelconque travers narcissique, écueil condamnant nombre d'autobiographies. Ce que nous raconte Gil Scott-Heron par le biais du parcours d'un enfant noir ayant grandi du Tenessee au Bronx, c'est aussi une autre histoire des États-Unis. L'aspect le plus émouvant du texte est la façon dont l'auteur, sans évacuer la pauvreté ou la ségrégation qui sous-tend une bonne partie de l'ouvrage, s'évertue constamment à narrer ce qui a pu être lumineux dans sa vie: un quasi éloge d'un parcours éducatif qui l'a vu alterner école noire et école blanche mais dont il dit «Je suis très fier de l'éducation que j'ai reçu pendant dix-sept ans au sein de dix établissements». Des gens qui ont cru en lui, on retiendra sa professeure d'anglais «blanche» Nettie Leaf qui appuiera sa candidature à l'école privée de Fieldstom et dont il pensait pourtant qu'elle les poussait à lire une livre qui «était un truc de Blanc pour les Blancs; que ça parlait d'elle, pas de nous». On est également touché par le portrait de sa grand-mère Lily Scott qui l'a élevé dans le Tennessee : «Quand un blanc entrait, il allait droit au comptoir comme si les noirs étaient invisibles. Mais pas avec ma grand-mère.» ainsi que celui de nombre de femmes dont sa propre mère «Nous avons redescendu la colline sans trop parler. Encore une chose qui me plaisait chez ma mère. Le mutisme ne lui faisait pas peur.»
C'est ainsi que se raconte la vie de Gil Scott-Heron, à travers ces moments, et ces personnes, qui furent gorgées d'humanité. De cette vie, dans cette version inachevée, il prend le parti de n'en raconter que «l'exemplaire», «le rayonnant». Le 43ème et dernier chapitre se termine par une bouleversante confession qui témoigne à la fois de la force littéraire de ce texte, mais également de la place toute particulière qu'il occupera désormais dans la bibliothèque du lecteur :
«Il se peut que je n'aie jamais d'autre occasion de dire cela à ces enfants, comme je sais ne leur avoir jamais appris par l'exemple, pour qu'à leur tour ils se tournent l'un vers l'autre en cas de besoin. J'espère qu'il ne fait aucun doute que je les ai aimés, eux et leurs mères, du mieux possible. Et si, inévitablement, cela n'a pas suffi, j'espère que cela aura été compensé par leurs mères, qui furent bien mieux sans moi.» 
 

dimanche 16 février 2014

5 questions à Serge Ewenczyk, créateur des éditions çà et là



        


Alors que le festival de bandes dessinées d'Angoulême vient de se terminer, et que les derniers bilans quant aux albums marquants de l'année 2013 s'achèvent, force est de constater que cette année encore, tout comme les années précédentes, un éditeur a réussi à publier un nombre important de titres qui auront marqué notre vie de lecteur. Ainsi, les éditions çà et là avaient démarré l'année avec le fondamental Mon ami Dahmer de Derf Backderf (prix révélation à Angoulême), suivi du recueil glaçant Tout va bien de Mana Neyestani, de l'important La coiffe de naissance de Alan Moore et Eddie Campbell, des fascinants Le centre de la terre de Anneli Furmark et Le silence de Bruce Mutard, sans oublier le sensible et novateur Annie Sullivan et Helen Keller de Joseph Lambert. Chacun de ces albums, venus d'horizons géographiques divers, nous a apporté non seulement du contenu, de l'émotion, mais nous a également montré un large panel des différentes possibilités du médium bande dessinée. Des propositions motivantes, les éditions çà et là y sont accoutumées depuis leur création par Serge Ewenczyk en 2005. Publiant exclusivement des bandes dessinées d'origine étrangère, on leur doit nombre d'albums importants tels que Pedro et moi de Judd Winick, les Points de vues de Peter Kuper, Alec d'Eddie Campbell, Ma mère était une très belle femme de Karlien de Villiers, Bottomless Belly Button de Dash Shaw, Trop n'est pas assez de Ulli Lust, American splendor de Harvey Pekar, Dessous de Leela Corman... Autant de titres qui font que désormais on lit chaque nouvelle parution des éditions çà et là en sachant que celle-ci va non seulement nous parler d'un possible de la bande dessinée d'aujourd'hui, mais va aussi nous offrir un véritable objet d'émerveillement.
Pour accompagner les palmarès de ce début d'année 2014, il nous est apparu nécessaire de donner la parole aux éditions çà et là, en la personne de son créateur Serge Ewenczyk, tant elles sont devenues en quelques années un des acteurs majeurs de la bande dessinée.
Nous tenons à remercier Serge Ewenczyk qui, à peine sorti du festival d'Angoulême, s'est prêté avec gentillesse et enthousiasme à notre demande.

1 - Les éditions çà et là ont été lancées en 2005, avec comme spécificité d'uniquement publier des bandes dessinées étrangères destinées à un public adulte. Pouvez-vous nous raconter votre parcours et comment vous en êtes arrivé à fonder une maison d'édition de bande dessinée ? Pourquoi ce choix de ne publier aucune bande dessinée francophone ?

J'ai créé les éditions çà et là après un premier parcours professionnel dans l'audiovisuel (de 1993 à 2005). J'étais producteur de dessins animés au sein du groupe Millimages depuis début 2000 lorsque j'ai décidé de me lancer dans l'édition en 2005, poussé par l'envie de faire un travail artisanal, avec un minimum d'intervenants et des enjeux financiers raisonnables (tout le contraire de la production d'animation en somme). Constatant qu'un certain nombre de bandes dessinées américaines que j'affectionnais restaient inédites en France, et comme il y avait déjà près de 200 éditeurs de bandes dessinées en France, j'ai décidé de me consacrer au domaine étranger, à la fois par goût mais également pour distinguer çà et là des autres structures éditoriales.

2 - Depuis 2005, on doit aux éditions çà et là la découverte non seulement d'une bande dessinée issue d'Angleterre et d'Amérique du Nord parmi les plus motivantes de ces dernières années (Eddie Campbell, Dash Shaw, Harvey Peckar, Leela Corman...) mais aussi une ouverture sur une bande dessinée venue d'horizons beaucoup moins usités (pour exemple, l'Australie avec Bruce Mutard, la Suède avec Furmark Anneli, l'Afrique du Sud avec Karlien de Villiers ou l'Allemagne avec Aisha Franz...) nous montrant que la bande dessinée existe à une échelle réellement internationale. Cette diversité de vos propositions nous permet de nous confronter à une bande dessinée parfois hors de nos canons esthétiques. Il me semble que cette pluralité de vos publications est une des vraies originalités de votre catalogue. Pouvez-vous nous expliquer comment se déroulent vos prospections (découverte, achat de droits...) et pensez-vous qu'il y a des pays dont la richesse éditoriale est encore largement sous-estimée en France ?

Au début de çà et là, je me « contentais » d'ailler fouiner chez des libraires à Paris (Au regard Moderne par exemple) ou à New York pour dénicher des titres inédits à publier en France. Au fur et à mesure que l'activité s'est développée et que mon réseau de contacts s'est étoffé, j'ai adopté des approches complémentaires : je vais chaque année à New York à un petit salon de bande dessinée indépendante, le Mocca, où je peux rencontrer auteurs et éditeurs, je me rends une année sur deux à la Foire Internationale du Livre de Francfort où l'ensemble des éditeurs du monde entier viennent présenter leurs catalogues. Angoulême est également un lieu de rencontre incontournable où de nombreux éditeurs et auteurs étrangers sont présents. Je passe beaucoup de temps sur internet à lire les sites étrangers spécialisés en bande dessinée, à fureter sur les blogs des auteurs etc... C'est en tombant par hasard sur la couverture du Elmer de Gerry Alanguilan (Philippines) ou des dessins de Gilad Seliktar (auteur israélien, de Ferme 54) que j'ai pu publier ces livres en France après être entré en contact directement avec les auteurs. Et puis je reçois de plus en plus de projets de la part d'auteurs ou d'agents. Mana Neyestani (Une Métamorphose Iranienne) m'a ainsi proposé son projet par email peu de temps après être arrivé en France, je l'ai quasi immédiatement rencontré et nous avons signé dans la foulée le contrat d'édition, ce titre étant d'ailleurs le premier pour lequel nous sommes éditeur d'origine avec tous les droits, nous avons par la suite vendu les droits en Allemagne, en Italie, en Espagne, au Portugal, et la version anglaise va sortir ce printemps aux États-Unis.
Je ne pense pas que certains pays soient ignorés en France. De fait, la France est le pays où l'on trouve le plus de bande dessinée étrangère, manga, comics américains, BD européennes et de nombreux autres pays. De très nombreux éditeurs indépendants font découvrir aux lecteurs français des auteurs en provenance de pays scandinaves, d’Amérique du Sud, d'Europe de l'Est et bien entendu d'Asie. Il y a peu de bande dessinée africaine publiée en France, mais pour la simple raison que dans la plupart des pays de ce continent il n'existe pas de véritable marché, et donc pas d'éditeurs et peu d'auteurs. Ce qui est d'ailleurs le cas de nombreux pays, dont les rares auteurs de bande dessinées sont obligés de trouver en France leur premier éditeur.

3 - Une autre caractéristique de votre travail éditorial -sauf erreur de ma part- consiste à ne pas publier des ouvrages s'incluant dans une collection. On ne peut pas parler d'un ouvrage «type» çà et là tant vos ouvrages ont des paginations, reliures, formats qui s'adaptent à chacune de vos publications. Pouvez-vous nous expliquer ce parti pris de n'avoir pas un effet «collection» chez çà et là ? Vos formats répondent-ils aux formats d'origine des albums ou sont-ils repensés ? en collaboration avec les auteurs ou non ? La relation existant entre vous et vos auteurs (je pense à l'immense Dash Shaw par exemple) vous a-t-elle amené à suivre certains projets depuis leur origine (avant même leur sortie à l'étranger) ou attendez-vous que le livre existe déjà dans son pays d'origine avant de vous y intéresser ?

Effectivement, c'était un parti pris initial de ne pas « enfermer » des livres dans des formats prédéterminés, ou avec une maquette particulière. Je souhaite choisir pour chaque livre sa taille, son type de façonnage (souple, relié), le type de papier etc. Chaque livre est singulier et je souhaite respecter cette singularité. Dans certains cas, nous reprenons le format et la maquette de la version d'origine à l'identique, lorsque l'auteur en est entièrement satisfait et que je trouve le résultat réussi, comme dans le cas du Bottomless Belly Button de Dash Shaw. Et dans d'autre cas, nous faisons beaucoup de modifications, je dirais d'améliorations, l’objectif étant systématiquement de mieux mettre en valeur le livre. Par exemple dans le cas de Annie Sullivan & Helen Keller de Joseph Lambert, nous avons augmenté la taille du livre de 50%, utilisé un papier de bonne qualité et nous avons demandé à l'auteur de faire une nouvelle illustration de couverture. Idem pour Ma Mère était une très belle femme de Karlien de Villiers (nouvelle couverture) ou L'été des Bagnold de Joff Winterhart (publication au format relié alors que la version anglaise était en souple). Dans tous les cas de figures, ces changements se font bien évidemment en concertation avec l'auteur.
Au fil des années, nous avons accompagné le travail de plusieurs auteurs sur la durée, de ce fait nous sommes maintenant assez souvent en amont des projets et je m'engage « sur plans », avant parution des livres. Je suis donc la réalisation de certains projets, par exemple avec des auteurs comme Dash Shaw, Mike Dawson, Brendan Leach et a fortiori pour les auteurs dont nous sommes l'éditeur d'origine (les prochains livres de Li-Chin Lin, Mana Neyestani ou Karlien de Villiers). Pour vous donner un ordre d'idées, sur les 15 nouveautés de notre programme 2014, 13 sont des titres d'auteurs avec lesquels nous avons déjà travaillés, et nous avons acheté les droits de douze d'entre eux avant qu'ils ne soit terminés (voire commencés).

4 - Les éditions çà et là semblent fonctionner avec une «équipe» de traducteurs. Ainsi reviennent souvent les noms d'Hélène Duhamel, Fanny Soubiran, Fanny Törberg, Aurélie Marque ou Jean-Paul Jennequin. Pouvez-vous nous parler de ce travail de traduction, ce qui fait que tel ouvrage va être proposé à tel ou tel traducteur ? De plus, dans la bande dessinée, et contrairement au roman, le lettrage revêt une importance particulière. La calligraphie est partie intégrante de la proposition de l'auteur, d'autant plus dans les œuvres que vous publiez. Je pense particulièrement à La Coiffe de Naissance qui non seulement a dû demander un travail énorme de traduction de la part de Jean-Paul Jennequin tant le texte d'Alan Moore est riche, mais a nécessité un travail de réécriture graphique de la part de Sorya Lim afin de s'intégrer aux planches de Dave Campbell. Ce travail se fait-il en collaboration avec l'auteur ou naît-il d'une nécessité d'être au plus proche de l’œuvre initiale ?

Je travaille effectivement avec un petit « pool » de traducteurs auxquels je confie les traductions en fonction de leur sensibilité et de leurs envies. Les principaux traducteurs de langue anglaise avec lesquels nous travaillons sont Fanny Soubiran, Sidonie van den Dries et Jean-Paul Jennequin qui ont tous les trois d'impressionnants «palmarès » de traducteurs de bandes dessinées. C'était une volonté pour moi dès les premières publications de trouver des traducteurs professionnels dont le style d'écriture me plaisait et qui maîtrisaient la principale contrainte de la traduction de bande dessinée, à savoir qu'il faut impérativement faire tenir le texte traduit dans la bulle, alors que le français est une langue moins concise que l'anglais. Jean-Paul Jennequin est l'un des meilleurs anglicistes que je connaisse dans le milieu, et il présente la particularité d'être également un grand spécialiste de la bande dessinée anglo-saxonne, ce qui fait de lui le traducteur idéal pour des ouvrages comme ceux de Eddie Campbell (pour sa série autobiographique des Alec) ou Alan Moore (pour La Coiffe de Naissance et l'une des nos prochaines parutions, Serpents et Echelles).
Pour ce qui concerne les autres pays, je travaille régulièrement avec Kirsi Kinnunen qui est la grande ambassadrice de la bande dessinée finlandaise en France, et plus ponctuellement avec d'autres traducteurs pour les autres langues (allemand, italien, hébreu).
Le lettrage est une étape très importante pour nos publications puisque nous devons systématiquement le refaire, sauf dans les très rares cas de livres sans paroles (les Points de Vues de Peter Kuper » et B+F de Gregory Benton). Plusieurs options s'offrent à nous : créer une police de caractères d'après le style d'écriture de l'auteur et réaliser ensuite le lettrage avec cette police (New School de Dash Shaw). Ou alors demander à une lettreuse d'imiter le style d'écriture de l'auteur et de réaliser le lettrage du livre « à la manière de », c'est le cas pour L'été des Bagnold de Joff Winterhart. Le travail de lettrage manuel de Sorya Lim sur La Coiffe de Naissance est effectivement remarquable, elle arrive remarquablement bien à imiter le type d'écriture de Eddie Campbell tout en gérant les contraintes de place. Ou bien encore, si l'auteur a le temps, nous le payons pour refaire le lettrage lui-même en français, c'est ce que nous avons fait récemment avec Sept Saisons de Ville Ranta et Annie Sullivan & Helen Keller de Joseph Lambert.

5 - Les éditions çà et là ont été primées à plusieurs reprises lors de l'édition 2014 du festival d'Angoulême : Derf Backderf pour Mon ami Dahmer, prix révélation, Joseph Lambert pour Annie Sullivan et Helen Keller, prix de la différence et Joff Winterhart pour l'Eté des Bagnold, prix Aargh!. Juste avant le festival d'Angoulême, vous publiiez sur le blog des éditions çà et là le bilan 2013 de votre maison d'édition sous le titre Bilan 2013, mi-figue mi-raisin... Malgré le fait que vous aviez publié, selon moi, parmi les plus beaux albums de cette année écoulée, vous écriviez dans cet article: «Comme nous publions, dans l'ensemble, des livres « difficiles » et que les ventes de fonds (livres publiés il y a plus d'un an) sont de plus en plus basses pour de nombreux éditeurs, nous sommes tous « condamnés » à avoir chaque année au minimum un succès (chacun à son échelle) pour financer les échecs des autres livres et nos frais généraux. Cela a toujours été le cas dans l'édition, mais ce phénomène s'est singulièrement accentué ces deux dernières années(...)». On connaît aujourd'hui les difficultés rencontrés par nombre d'éditeurs «indépendants», des Requins Marteaux à Atrabile. Pouvez-vous nous expliquer ce qui vous a poussé à publier ce texte d'une totale honnêteté et qui a l'intérêt d'expliquer clairement et de manière chiffrée ce qu'est la vie d'un éditeur exigeant ? Pour finir, pouvez-vous nous parler du label Délirium qui publie Corben, Pat Mills ou les somptueuses anthologies Eerie et Creepy ? En quoi se distingue-t-il du catalogue çà et là ? Pouvez-vous nous dire quelques mots quant à son accueil public à ce jour?

Cela fait quelques temps que l'envie me taraudait de donner des informations chiffrées sur nos ventes, mais je n'avais jamais pris le temps de le faire. Je trouve en effet très curieux que les chiffres de ventes réelles de livres soient cachés, alors que dans les autres secteurs culturels comme le disque ou le cinéma on peut avoir très facilement accès à ces informations. Ma motivation première est qu'il me semble important que les gens intéressés par notre métier (qu'il soit lecteurs, libraires ou auteurs) aient connaissance de la réalité des ventes de bande dessinées, qu'ils aient des ordres de grandeur en tête. La plupart des gens qui me demandent des chiffres sont surpris par la faiblesse des ventes, et je pense que cela est dû essentiellement à la communication biaisée sur ce thème, en gros on ne parle dans les médias que des énormes ventes, alors que 90% des bandes dessinées se vendent à moins de 10 ou 15 000 exemplaires et que les ventes moyennes sont d'environ 1500/2000 exemplaires. En communiquant ouvertement sur les ventes réelles de toutes nos sorties 2013, j'essaie de donner des repères et je dis aussi qu'il faut être lucide sur le potentiel commercial – dans la période actuelle - de certains de nos titres, quelque soit leur qualité intrinsèque.

Le label Delirium a été monté conjointement par çà et là et une autre société, 360 Media Perspective, pour publier de la bande dessinée de patrimoine et de genre (horreur, guerre), pour des titres qui n'avaient pas spontanément leur place dans le catalogue de çà et là, comme La Grande Guerre de Charlie et les Eerie et Creepy. Ces titres étant publié dans un format franco-belge (grand format cartonné), et visant un public plutôt amateur de bande dessinée classique, contrairement aux titres publiés par çà et là qui s'adresse à des lecteurs de tous horizons. L'accueil a été très bon, notamment pour La Grande Guerre de Charlie de Mills et Colquhoun qui a trouvé son public et qui est devenue l'une des séries de références sur la Grande Guerre. A partir de mars 2014, Delirium va devenir autonome et sera piloté uniquement par 360 Media Perspective, le label ayant trouvé sa vitesse de croisière, et les parutions çà et là ne nous laissant plus beaucoup de temps pour faire autre chose.

jeudi 13 février 2014

Top réalité – Donald Westlake – éditions Rivages – 2014 (2009).



Top réalité – Donald Westlake – éditions Rivages – 2014 (2009).




Un nouveau Dortmunder dans lequel Donald Westlake (1933/2008) prouvait une fois de plus qu'il était un auteur toujours en prise avec le monde qui l'entourait. En 1997, avec Le Couperet, il nous avait offert un grand roman noir sur la société capitaliste et sur la nécessité d'être toujours plus efficace afin de rester compétitif quelque soient les moyens pour parvenir à nos fins. Ici, Westlake s'intéresse à la télé réalité et à cette volonté des chaînes de télévision de scénariser le banal quotidien d'individus afin d'en faire un spectacle. Afin de relancer ses audiences, une chaîne de télévision a alors l'idée de montrer ce qui n'a jamais été montré jusqu'alors : la préparation puis la réalisation d'un braquage. Ils proposent à Dortmunder et son équipe, contre salaire, de les filmer en train de commettre leur forfait. Bien évidemment comme dans toute la série des Dortmunder, initiée en 1970, ce simple synopsis sera loin d'être respecté à la lettre.
Donald Westlake publiait des romans depuis 1960. Épousant tous les genres du roman noir, des plus sombres aux plus humoristiques, chacun de ses romans – même les plus anecdotiques- dévoilent une apparente facilité d'écriture et un sens des dialogues qui ne peuvent que laisser admiratif. Ce quinzième opus des Dortmunder ne déroge pas à la règle et s'il n'est pas un sommet de l’œuvre du grand auteur, il n'en est pas moins un vrai bon moment de lecture fortement recommandable.

«Tu sais quelle impression ça me fait? demanda Dortmunder.
-Non, répondit Kelp qui semblait intéressé. Laquelle?
-D'être un de ces types qui tournent dans une autobiographie qui n'est pas la leur.» Il montra la table, les chaises, les murs. «Nous n'avons rien fait et c'est déjà un mensonge.»