vendredi 30 août 2013

Né sous les coups - Martyn Waites - éditions Rivages – 2013.


Né sous les coups - Martyn Waites - éditions Rivages – 2013.


 Roman écrit en 2003, Né sous les coups alterne les chapitres intitulés "Avant" et "Maintenant". Avant, c'est 1984 et la grève des mineurs à Coldwell, ville minière du Nord de l'Angleterre, ville fictive mais tellement emblématique, grève que Margaret Thatcher a promis de briser. Maintenant, c'est le début des années 2000 avec cette même ville et ses habitants vaincus tentant de survivre face à l'humiliation, la misère et ses criminels qui ont main mise sur une ville désertée par le gouvernement.
Martyn Waites frappe très fort avec ce premier livre. Roman gorgé de noirceur, Né sous les coups décrit avec force personnages, le désarroi et la violence des rapports sociaux créés par la mise à mort des villes minières du Nord de l'Angleterre. On passe de l'engagement, de la résistance, à la soumission et à la détresse. Les combats ont changé, les hommes eux sont détruits à jamais.

jeudi 29 août 2013

Canada - Richard Ford -éditions de l'Olivier – 2013.


Canada - Richard Ford -éditions de l'Olivier – 2013.


 En 1960, les parents de Dell et Berner commettent un braquage insensé dans le but de mettre fin à leurs difficultés financières et de rembourser leur créancier. Sauf que peu de temps après que le méfait eut été réalisé, la police remonte jusqu'à eux puis les arrête. Deux solutions s'offrent alors aux deux adolescents: l'orphelinat ou la fuite. C'est à Saskatchewan, au Canada, que Dell se réfugiera afin de tenter de se reconstruire auprès d'Arthur Remlinger, propriétaire à forte personnalité et au passé empli de zones d'ombres.
Le livre se divise en deux parties distinctes, quasi égales et d'une même intensité. Dans la première, nous assistons aux événements qui vont conduire à ce geste irréparable : entre relations au sein d'une famille, petits écarts vis à vis de la légalité du père, dévouement de la mère... puis préparation du braquage et tensions qui en résultent. Dans la seconde partie, nous suivons Dell sur le sol canadien, tentant de se reconstruire entouré de marginaux et d'apatrides comme lui.
Le roman est remarquable tant tout y semble puisé dans le réel. Si avec De Sang froid, Truman Capote parvenait à faire accéder le fait divers au rang de la littérature, Richard Ford parvient à gorger sa littérature de véracité. A chaque page de cet impressionnant ouvrage, on a l'impression de lire les mémoires -ô combien bien écrites- de Dell Parsons nous racontant ce que fut son parcours de cette triste journée de 1960 à nos jours. Le ton est d'une sincérité éblouissante. L'écrivain ne fait qu'un avec son narrateur, tandis que le lecteur ne peut être que submergé par ce grand roman.

mardi 27 août 2013

Bent Road - Lori Roy - éditions du Masque – 2013.


Bent Road - Lori Roy - éditions du Masque – 2013.


 En 1967, les émeutes raciales de Détroit provoquent le départ d'une famille vers Bent Road, lieu isolé du Texas. C'est là qu'Arthur, le mari, a grandi et s'était promis de ne jamais y revenir suite à un drame qui a marqué à jamais sa famille. C'est avec sa femme et ses deux enfants qu'il renoue avec sa terre et son histoire familiale.
Ce roman noir atypique nous conte la vie à Bent Road, faite de peur de tout ce qui vient de l'extérieur, mais aussi de sa communauté. A Bent Road, chacun a appris à vivre avec l'autre, se retrouve à l'église, s'entraide parfois, mais surtout chacun connaît des secrets, chacun à son mot à dire sur les autres familles. Chacun sait mais ne dit rien. A Bent Road, on règle les problèmes entre soi, avec comme volonté que rien ne sorte de la cellule familiale. Les apparences doivent êtres conservées et ce quelque soit l'ampleur de la faute à cacher.
Portrait d'une communauté gangrenée par son autarcisme, Bent Road se révèle un roman tendu, où la lenteur ne sert qu'à accentuer les malaises.

lundi 26 août 2013

Le garçon incassable - Florence Seyvos- éditions de L'Olivier 2013.


Le garçon incassable - Florence Seyvos- éditions de L'Olivier 2013.


 Dans ce court roman, Florence Seyvos nous raconte deux histoires en parallèle : celle de Henri, "demi" frère de la narratrice, au corps et à l'intelligence atrophiés, et celle de Buster Keaton, une des plus grandes "stars" du cinéma muet dont le père, dès l'âge de 5 ans, en avait fait l'élément fort de ses spectacles : une poignée attachée dans le dos, Buster était projeté à travers les salles avec une rare violence. Peu de points communs entre ces deux destins, si ce n'est cette façon d'être en déséquilibre, de chuter sans cesse. Le père d'Henri impose à son fils les rééducations les plus pénibles afin d'en faire un enfant "comme les autres" - ce qu'il ne sera jamais -, tandis que le père de Buster Keaton s'est évertué à le rendre différent, à l’abîmer dans son corps et son âme.
Jamais Florence Seyvos n'explique cet étrange parallèle. A aucun moment, elle n'explicite en quoi ces deux destins se répondent. Et pourtant... Si dans un premier temps, on est abasourdi par cette jeunesse de Keaton, on est très vite happé par les expériences et la personnalité d'Henri. Aucune des deux histoires ne prend le pas sur l'autre. Toutes deux révèlent courage, souffrance et marginalité face aux regards des autres et aux destins qui leur sont imposés. Tous deux sont à l'écart de la "normalité".
L'équilibre entre ces deux récits est parfait. Jamais nous ne nous lassons de l'un au profit de l'autre. Chacun s'alimente sans que nous puissions réellement expliciter le pourquoi. La lecture de ce texte magnifique se révèle poignante et fait d'ores et déjà partie des grands moments d'une vie de lecteur.

dimanche 25 août 2013

Le don du passeur - Belinda Cannone - éditions Stock – 2013.

Le don du passeur - Belinda Cannone - éditions Stock – 2013.



A travers ce portrait littéraire du père de l'auteur se dessine un texte tout en nuance et en retenue. Ce livre est tout autre chose qu'une louange à la gloire d'un homme disparu. Ce qui se révèle à travers ces 149 pages, c'est un bouleversant hommage à un être profondément moral, humain et fragile. Comme si Belinda Cannone dressait un sensible éloge de l'impuissance à être ce que la majorité attend de soi.
"Le deuxième fait significatif de cette époque de ma vie tient dans une remarque: " Tu vois, me dit-il un jour que je lui faisais part d'une pensée, cette idée je ne l'avais jamais eue, tu viens de m'apporter quelque chose."

mercredi 21 août 2013

Quelques questions à Nicolas Dumontheuil concernant un des albums essentiels de l'année 2013: La colonne.


Quelques questions à Nicolas Dumontheuil concernant un des albums essentiels de l'année 2013: La colonne.


La sortie de La Colonne – dont nous disons le plus grand bien ici et dans le magasine Page - est indéniablement un de nos plus grands plaisirs de lecteur de cette année 2013. L'album est riche, autant graphiquement que narrativement et marque le retour d'un auteur de tout premier ordre dans le monde de la bande dessinée : Nicolas Dumontheuil. Très vite est née l'idée de lui poser quelques questions afin d'offrir quelques clés supplémentaires pour la lecture de son travail.

L'auteur s'est prêté à ce petit questionnaire avec sérieux et générosité. A la lecture de ses passionnantes réponses, j'ai retrouvé la joie que j'éprouvais enfant à la lecture des entretiens de Franquin dans Et Franquin créa Lagaffe ou de ceux des cahiers de la BD. Tous nos remerciements à lui donc, ainsi qu'à Evelyne Colas de chez Futuropolis qui a rendu tout cela possible.

Voici donc cet entretien qui vous donnera encore plus envie de découvrir La colonne, ainsi que l'ensemble de l’œuvre passionnante de cet auteur majeur.

 
5 questions à Nicolas Dumontheuil.

°De 2007 à 2010, vous avez publié 6 albums de bandes dessinées (3 tomes de Big Foot suivis de 3 tomes du Landais volant)- soit un rythme très soutenu. Puis, plus rien jusqu'en 2013 et ce nouvel album, La colonne. Cette courte absence est-elle à imputer à cette période très intensive qui l'a précédée et à la nécessité de se ressourcer ou est-elle reliée à la complexité du travail à fournir (travail avec un scénariste, références historiques à intégrer, mise en couleur par vos soins...) ?

J'ai enchaîné les Big foot et les Landais volant assez vite, c'est vrai. Ces projets me plaisaient beaucoup, je me sentais porté, je les ai réalisés avec beaucoup de plaisir, et dans un état assez spécial où une intense concentration et une relative décontraction se conjuguaient. Je pensais avoir acquis une certaine expérience qui m'assurerait un genre de "confort", plutôt une aisance dans le travail à l'avenir, et puis patatras: tout a dégringolé quand j'ai dû commencer à dessiner La colonne. Ça ne marchait plus, je n'arrivais plus à dessiner. Ce que je faisais ne me satisfaisait plus.
J'ai ainsi eu une panne qui a duré douloureusement un an et demi, sans que je puisse l'expliquer.
Je pense que c'est parce que pour la première fois je n'étais pas l'auteur du scénar, et mon rôle étant uniquement de dessiner, une certaine pression s'est exercée sur moi. Il fallait que le dessin soit sans défaut. Or, qu'est-ce que cela veut dire au juste?
Mon dessin a toujours été au service d'une histoire, je privilégie l'énergie et l'expressivité, et laisse passer de nombreuses maladresses qui ne me paraissaient pas graves auparavant.
Il a fallu du temps pour qu'un certain naturel revienne, au détriment de la perfection.
Résultat : pas de révolution dans mon dessin, j'ai juste enfin retrouvé ce qui le caractérise: cette expressivité, un côté vivant...

°La grande réussite de La colonne vient, à mon avis, du fait que vous avez réussi à conserver tout ce qui fait l'originalité de votre travail, alors que vous vous confrontiez au scénario d'un autre auteur (Christophe Dabitch). La précision historique incontestable et sans cesse accompagnée de décalages, d'humour, d'éléments grotesques, de rythme qui ne cessent d'enrichir l'histoire (la visite au Directeur des affaires d'Afrique est à ce point exemplaire de l'esprit de la colonne chevauchant un zèbre au moindre détail du décor). Pouvez-vous nous dire comment vous avez réussi ce tour de force? Avez-vous rajouté de votre propre chef votre « touche » au scénario écrit préalablement par Dabitch ou chaque case a-t-elle nécessité des débats entre vous?

Christophe Dabitch avait écrit un scénario assez sérieux, en phase avec le côté dramatique du thème et de l'histoire. Mais il était entendu entre nous que je resterais dans ce que j'aime faire, et que je tirerais l'histoire vers le comique, du moins vers quelque chose de plus ironique, drôle et désespéré, une pantalonnade militaire grotesque, avec des aspects outranciers et surréalistes. 

J'ai donc procédé à quelques changements , j'ai réécrit des textes, rajouté ou rallongé des séquences (dont la visite chez le ministre, entre autres) , changé le ton général. Le texte original de Christophe s'y prêtait, il s'y attendait. Il a approuvé la nouvelle mouture, et en avant, il fallait s'y coller.
Ce ton plus humoristique est important pour moi: plus on rit à un moment, plus l'aspect dramatique de la séquence qui suit sera fort, par contraste. Je crois à ça. Et puis un ton sérieux aurait nécessité un dessin réaliste, et cela ne m'intéresse pas de travailler dans ce sens-là.
J'ai aussi pensé en faisant ces transformations à des films comme Coup de torchon, La victoire en chantant ou Docteur Folamour, qui sont tous des comédies, tout en racontant des histoires qui font froid dans le dos. C'est donc possible...


° La colonne s'inspire de faits authentiques : l'expédition française au Tchad qui se transforme progressivement en machine à massacre. Connaissiez-vous préalablement cette terrifiante page de l'histoire de l'armée française? Avez-vous attaché une large place à la recherche documentaire afin d'être au plus près d'une réalité ou le fait que le narrateur soit l'esprit de la colonne permettait une plus grande liberté dans la représentation? J'ajoute que ce qui distingue La Colonne de bon nombre d'autres parutions «historiques » est que votre album narre des faits précis mais conduit également à une réflexion sur ces faits (la place du tirailleur Souley en est un élément fort).

Je crois que c'est Christophe qui a entendu parler de cette histoire en premier.
Cela a demandé beaucoup de documentation, bien sûr, surtout pour l'écriture. Si cette épisode est peu connu, il y a beaucoup de documents écrits le relatant, plus que de doc visuels. J'en ai quand même trouvé pour m'aider à le dessiner.
On colle aux grandes lignes de cette histoire, mais on prend aussi des liberté avec, et notamment celle de suggérer certaines hypothèses, ou de poser les choses de telle façon qu'il y ait matière à s'interroger. Par le biais de la voix off, qui est celle de l'esprit de la colonne, ou en changeant les points de vue, que ce soit celui de Souley le tirailleur ou des autres protagonistes.
Christophe est aussi journaliste, et cette manière d'aborder l'histoire, la grande et le petite, lui est assez naturelle je crois, ou en tous cas il y tient.

°La mise en couleur de vos albums a été un élément fort dans la découverte de vos albums. La lecture de Qui a tué l'Idiot dans le journal (A suivre) en 1995 révélait à la fois un sens du récit mais également une utilisation originale de la couleur. Lors de vos albums précédents, la mise en couleur n'était plus réalisée par vos soins et votre trait -notamment sur l'indispensable Big Foot- s'était fait plus nerveux, plus libre, plus proche d'une écriture. Aujourd'hui, vous revenez à votre propre mise en couleur et on y sent une véritable jubilation. Pouvez-vous nous préciser ce qui vous dirige dans le choix de réaliser (ou non) votre mise en couleurs, et ce que ces différents choix induisent dans la forme de vos albums?

Quand j'ai abandonné la couleur directe, c'était pour mieux retrouver mon dessin, le trait, le choix graphique, l'incision du papier, choses que j'avais évitées jusque là par mes badigeonnages colorés, qui estompent le trait. 
J'avais envie de me coller à cela: un dessin qui marche, qui soit clair sans la couleur, que la couleur vient seulement renforcer. Ça m'a permis aussi une certaine liberté et spontanéité dans le trait: en N&B, si on se plante on peut "blanquotter", masquer l'erreur. 
Je "jetais" donc mon dessin sur un crayonné très succinct, et corrigeais les erreurs au blanc. Big foot a été fait comme ça, très balancé.
Pour La colonne, j'avais envie de retrouver mes couleurs, mais de manière plus simple, et de telle façon que le trait soit toujours en avant, pas question de flanquer une ombre forte pour endormir une partie du dessin ou du graphisme.
ET puis j'avais envie de me coltiner aux couleurs de l'Afrique, ces lumières, ces ciels "jaunes"...

°La colonne, si je ne me trompe pas, est votre quinzième album en vingt ans. La joie que procure le suivi de votre carrière vient principalement -en plus de la qualité constante de vos albums- du fait que vous semblez sans cesse explorer de nouvelles voix graphiques et narratives. Il y a un « ton Dumontheuil » mais chaque proposition semble guidée par de nouvelles envies de votre part. Votre oeuvre peut rejoindre à la fois des auteurs qui vous sont contemporains (David B, Blain...), des auteurs qui vous ont précédés (Tardi...) que des classiques de la bande dessinée (Morris...)... Pouvez-vous nous parler de quelques uns de vos grands souvenirs de lecteur ?

Il est difficile de parler d'influences, même si elles sont forcément nombreuses, car je n'y pense pas en dessinant.
Ici même de Tardi et Forest a été une claque, (j'aime beaucoup Forest), Lucky Luke est un truc mystérieux que j'aime toujours autant (ah, ce dessin radin et généreux à la fois de Morris!), de Crécy, Blutch, Prudhomme, et j'aime beaucoup Tintin.
Tintin raconte des histoires de course au trésor pour boy scout dont on se fout, mais en fait, il y a comme une sous couche subliminale qui parle de tout autre chose et où grouillent les tourments et turpitudes de l'âme humaine. C'est pourquoi je peux le relire indéfiniment sans m'ennuyer...
Sinon, pour mes dernières BD, je regarde beaucoup Bofa et surtout Georges Grosz.


La colonne - Nicolas Dumontheuil / Christophe Dabitch - éditions Futuropolis - 2013.



«La peur que l'on inspire est notre meilleure arme»      capitaine Boulet (p.28)


La Colonne (tome 1 sur 2) est la nouvelle variation de Nicolas Dumontheuil. Pour la deuxième fois de sa carrière, l'auteur n'est pas seul maître à bord et travaille en collaboration avec le scénariste Christophe Dabitch à qui l'on doit quelques uns des très beaux albums publiés par Futuropolis ces dernières années.

Cela fait vingt ans que Nicolas Dumontheuil nous propose des bandes dessinées exemplaires. La publication de Qui a tué l'idiot ? dans les pages du mensuel (A Suivre), puis sous forme d'album en 1995, reste à ce jour un des plus beaux manifestes publiés par un jeune auteur. Tout ce qui fait l'originalité de cet auteur était déjà là: non sens, mises en page cherchant l'efficacité plus que la démonstration, sens du récit, traits et couleurs soignées tranchant avec les visages et expressions caricaturales... Si le style de Dumontheuil imprégne l'ensemble de ses autres albums, les expériences graphiques et narratives sont constantes. De la couleur directe à des traits griffés, en passant par une schématisation de la ligne, chacun de ses albums, chacune de ses séries, est le territoire d'une remise en cause fascinante.

La colonne s'inspire de faits authentiques : en 1899 deux officiers, Voulet et Chanoine, dirigent l'expédition française au Tchad. Celle-ci mutera progressivement en machine à massacre, bien loin de l'idéologie civilisatrice parfois attribuée alors à la colonisation.

Si les auteurs prennent dès le départ une certaine distance avec leur sujet (Voulet devient Boulet, et Lemoine pour Chanoine), les faits, eux, sont bien là. Nos deux officiers, auréolés de leurs exploits passés en pays Mossi, attendent leur départ pour le Tchad entre salons parisiens, conférence à la société coloniale universelle et maisons closes. La France s'est sentie humiliée à Fachoda (1898) face à son rival anglais. Le Capitaine Boulet s'imagine alors en rassembleur:«la mission ne sera finie que lorsque toutes nos terres lointaines n'en feront qu'une!». Le rêve colonisateur est bien là. La colonne avancera vers son objectif, massacrant et pillant tout individu récalcitrant à son projet.

C'est sous la forme d'un dialogue que nous est contée cette dérive sanglante. D'un côté l'esprit de la colonne, de l'autre Souley, tirailleur survivant. Ce dispositif permet aux auteurs d'insinuer le doute dans chacun des propos, d'intégrer des niveaux de lecture, de l'ironie. Le texte de Christophe Dabitch semble nous rappeler que le devoir de mémoire consiste à rappeler les faits ET à les mettre en débat, en perspective. Le style de Dumontheuil, proche parfois de la caricature (on pense à Daumier ou Grosz), permet de rendre «supportable» ce monde grouillant qui sombre progressivement dans la folie. On assiste à ce spectacle médusé, halluciné et bouleversé.

lundi 19 août 2013

Moi Fatty - Jerry Stahl - éditions Rivages/Noir.(2007) puis 2013 en poche.


Moi Fatty - Jerry Stahl - éditions Rivages/Noir.(2007) puis 2013 en poche.


Roscoe Arbuckle, dit "Fatty", découvert par Mack Senett, fut un des acteurs les plus populaires du cinéma muet de 1913 à 1921. En Septembre 1921, un scandale judiciaire - qui allait finir par l'innocenter- allait détruire sa carrière et le transformer en paria d'Hollywood.
L'histoire de Roscoe Arbuckle nous est déjà connue, entre autres car elle nous est contée dans Hollywood Babylone de Kenneth Anger mais, ici, "Fatty" devient un personnage de littérature. Il nous parle à la première personne, et nous raconte sa terrible histoire : de son enfance faite de brimades en rapport avec son physique -c'est son père qui l'appellera "Fatty"- à son accès à la célébrité, puis sa déchéance liée au procès et au déferlement de haine qui s'en suivit, jusqu'à son hypothétique volonté de redevenir la star qu'il a été. Portrait d'un acteur, d'un milieu (Hollywood en pleine tourmente), mais aussi d'une société américaine qui veut se trouver un bouc-émissaire qui doit à tout prix payer et ce même si sa culpabilité est réfuté. Au final, Moi Fatty est un douloureux livre noir, dérangeant et entêtant.

dimanche 18 août 2013

Heartless – Nina Bunjevac – éditions Ici-même – 2013.


Heartless – Nina Bunjevac – éditions Ici-même – 2013.




Heartless est un recueil de sept courtes histoires ayant comme point commun de nous dresser des portraits de femmes (Selma, Nora, Zorka, Fay...) dont les horizons semblent irrémédiablement se confronter à la brutalité de leur environnement. Les récits oscillent sans cesse entre dérision et profonde émotion. Les chevelures sculpturales de ces femmes aimantes, la vacuité d'un être aimé, jusqu'à l'aspect cartoon de Zorka -personnage mi humain, mi félin – contribuent à créer un spectacle totalement burlesque oscillant sans cesse entre extravagance et sentiments sincères de ces personnages. Graphiquement, le travail de Nina Binjevac déploie cette même dichotomie: sous son trait, ce qui pourrait être vulgaire devient admirable. L'auteur ne recule aucunement à représenter le sordide (scènes d'amour dans des toilettes, avortement, vomissements...) mais toujours avec un dessin fait de précision et de duveteuses nuances. Cette déambulation en noir et blanc se termine par deux courts récits dans lesquels l'auteur aborde son histoire familiale entre Canada et Yougoslavie. Ces treize pages faites de maîtrise, de désarroi et d'émotion rejaillissent sur l'ensemble de l'album et prouvent la singularité de l'auteur.