lundi 23 décembre 2013

Tokyo-Montana Express – Richard Brautigan – éditions 10/18 – (1980) 2013.


Tokyo-Montana Express – Richard Brautigan – éditions 10/18 – (1980) 2013.


Un véritable émerveillement que ces courts textes mêlant humour, imaginaire à couper le souffle et mélancolie constante.

«Je les avais quittés aux environs de minuit et j'étais à descendre une rue sombre et silencieuse qui conduisait à la maison lorsque j'aperçus un arbre de Noël abandonné à côté d'une bouche d'incendie.
L'arbre avait été dépouillé de ses décorations et gisait là, tristement, tel le soldat mort après la défaite. Une semaine auparavant on avait pourtant dit du héros.»

samedi 21 décembre 2013

Et quelque fois j'ai comme une grande idée – Ken Kesey – éditions Monsieur Toussaint Louverture- (1964) 2013.


Et quelque fois j'ai comme une grande idée – Ken Kesey – éditions Monsieur Toussaint Louverture- (1964) 2013.


Un livre monde pour une lecture inoubliable. Un des grands livres d'une vie de lecteur.

« On y trouve en général une poignée d'habitations éparpillées comme des petites boîtes autour d'une scierie, le plus souvent près d'une rivière, avec une conserverie sur les quais, qui aurait besoin d'un nouveau plancher. La grande-rue est un ruban d'asphalte humide qu'éclaboussent les néons des bars. S'il y a un feu rouge, c'est plus un étalage de richesse qu'une précaution routière...»

jeudi 19 décembre 2013

Bob Dylan by Greil Marcus – Galaade éditions – 2013.


Bob Dylan by Greil Marcus – Galaade éditions – 2013.


Déjà auteur du passionnant Mystery Train, Greil Marcus nous revient avec un voyage subjectif et indispensable à travers le mythe Dylan.

«Blood on the tracks» révèle la vacuité et le manque d'audace des disques que l'on considère de nos jours comme géniaux; il revendique sa propre voix, et d'un bout à l'autre de l'album, cette voix est tout un monde. Blood on the tracks prouve que Dylan est un défricheur parce que au cœur de la ville il peut découvrir des rues oubliées et leur donner une vie nouvelle.»

mercredi 18 décembre 2013

Du vide plein les yeux - Jérémie Guez – éditions La Tengo – 2013.

Du vide plein les yeux - Jérémie Guez – éditions La Tengo – 2013.


Jérémie Guez nous propose un roman qui évite toute surenchère dans l'intrigue ou dans les actes commis. Cette modestie -loin des clichés- rend ce polar crédible et attachant.

«Un samedi soir normal près de la gare du Nord. Plusieurs toxs en manque qui parlent tout seul, entre deux hurlements, un type menotté au radiateur et escorté par deux policiers cagoulés de la BRI, un autre encore bourré dont on sait qu'il s'est fait péter le nez dans une bagarre ou s'il a fait son affaire tout seul en trébuchant sur le trottoir...C'est sans fin. Des galériens de tous bords. Dont la vie n'a de vie que le nom.»

mardi 17 décembre 2013

Le livre du roi - Arnaldur Indridason - Métailié


Le livre du roi - Arnaldur Indridason - Métailié- 2013.


Indridason s'attaque à un nouveau genre littéraire, le roman gothique, et réussit son coup d'essai. Si vous avez aimé les premiers livres de Perez Reverte comme  le tableau du maître flamand  ou  le club Dumas , si vous avez la nostalgie des grands romans de Jules Verne, alors lisez ce livre.
Une partie de l'Edda poétique, recueil de sagas nordiques, a disparu depuis plusieurs siècles. Depuis tout ce temps, des chercheurs essaient de suivre à la trace les pérégrinations de ces huit pages manuscrites essentielles à l'histoire islandaise. Des intérêts opposés s'affrontent jusqu'à aujourd'hui.
Deux personnages s'épaulent tout au long du livre : un vieil universitaire spécialiste des sagas nordiques, le Professeur, et un étudiant venu d'Islande à l'université de Copenhague pour parfaire ses études nordiques. Face à eux des réseaux nationalistes allemands qui ont été mêlés au nazisme et s'intéressent de très près aux recherches du professeur et son élève.

lundi 9 décembre 2013

Quelques questions à Etienne Davodeau concernant le réjouissant Le chien qui louche, éditions Futuropolis – 2013.


Quelques questions à Etienne Davodeau concernant le réjouissant Le chien qui louche, éditions Futuropolis – 2013.


Depuis 1992, Etienne Davodeau nous propose des albums généreux, empreint d'humilité et d'engagement dont la narration à l'apparente simplicité ne cesse de nous enchanter. Autant d'albums que l'on a envie de prêter, de faire circuler tant ce que l'auteur nous raconte nous laisse à penser qu'une solidarité entre les gens n'est pas qu'illusoire.
Le dernier album de Davodeau intitulé Le chien qui louche vient de paraître et s'inscrit dans une collection en coédition entre les éditions Futuropolis et les éditions du Louvre. Dans ce nouvel opus l'auteur parvient une fois de plus à exprimer toute son humanité, son humour et la singularité de son œuvre.
De ce plaisir de lecture est née l'envie de poser quelques questions à Etienne Davodeau afin non seulement de découvrir les «dessous» de ce nouvel album, mais également d'aborder l'aventure des Ignorants, ses projets...
C'est avec une grande générosité que l'auteur a accepté cette demande en nous fixant un rendez-vous téléphonique. Et c'est donc avec une grande joie que nous vous proposons l'intégralité de la retranscription de cette conversation qui a eu lieu le 21 Novembre 2013.



1- Votre nouvel album Le chien qui louche est le 9ème album de la coédition Louvre/Futuropolis. Vous succédez ainsi à Nicolas de Crécy, Marc-Antoine Mathieu, Liberge, Yslaire, Araki, Durieux, Prudhomme et Bilal. Pouvez-vous nous raconter la genèse de ce projet? Existe-t-il des contraintes, un cahier des charges ? Cette «invitation» vous a-t-elle permis de découvrir un Louvre que vous n'imaginiez pas?

Pour moi, ce n'est très clairement pas un travail de commande contrairement à ce que je peux lire parfois dans les articles concernant mon livre. C'est moi qui ai voulu participer à cette aventure, et ça dès le jour où j'ai lu le tout premier livre de cette collection, celui de Nicolas de Crecy. Au départ, les éditions du Louvre et les éditions Futuropolis ont entamé cette collaboration en envisageant un livre chaque année. Quand j'ai dit que je voulais participer à la chose, il y avait déjà plusieurs livres prévus. Ça m'a permis de réaliser Lulu femme nue et Les ignorants qui étaient déjà en chantier, et puis j'ai pu enfin prendre mon tour (en quelque sorte) il y a deux ans. Les contraintes sont extrêmement simples car il n' y en a qu'une : faites de la bande dessinée au Louvre. C'est absolument une carte blanche. Et si ça n'était pas une carte blanche, ça aurait été sans moi, puisque j'ai besoin de latitude et de liberté quand je fais un livre. Je me suis quasiment empêché de penser à cet album à l'avance. J'étais de toute façon occupé par mes livres précédents. Je lisais avec intérêt les autres livres publiés dans cette collection. Je me suis mis à réfléchir au récit lui-même sur place. En fait, la chose plaisante qui m'a attiré, c'est que pour faire ce livre on vous donne un badge annuel qui est une sorte de laissez-passer absolu. On peut aller où on veut quand on veut au Louvre, il n'y a pas de restriction. On peut aller dans les salles fermées, ou même le mardi quand c'est fermé... J'y ai passé une nuit par exemple. Donc l'idée que nous propose le musée du Louvre, c'est de vous donner un vrai accès total au musée pour qu'on s'en imprègne et qu'on s'imagine une histoire. Moi j'ai beaucoup déambulé comme ça quelques jours en regardant ce qui se passait, et puis l'histoire est venue progressivement.

2- Le tour de force de votre album est de faire de cette contrainte -parler du Louvre- un nouvel et bel album de Davodeau. Dès la première planche, vous prenez le contre-pied du projet en nous faisant prendre un bus à l'arrêt «Musée du Louvre» qui nous emmène à la campagne, près d'Angers. Plus loin, dans des planches muettes, vous nous faites passer de la Victoire de Samothrace à la foule qui l'entoure. Puis une sculpture du Louvre représentant une femme de dos en marbre évoque six pages plus loin la nudité et la beauté de Mathilde (un des personnages principaux de la BD). Une confusion entre art et quotidien qui se marie joyeusement lorsque Joseph, le frère de Mathilde, s'installe comme dans sa baignoire dans le bassin de Luigi Valadier de la salle du manège du Louvre. Pouvez-vous nous raconter avec quelles intentions vous avez abordé cet album?

Une des premières motivations qui m'est apparue, c'est que devant le côté très institutionnel, officiel, un peu monumental du Louvre, l'idée d'un contre-pied m'est venue assez vite. C'est-à-dire installer au Louvre une comédie un peu loufoque. Je suis parti là-dessus très vite. Cette première planche où le personnage quitte son boulot, l'endroit où on va passer une grande partie du livre, est un peu un signal. Ensuite m'est venue l'idée d'un cambriolage au Louvre, mais un cambriolage à l'envers. Qu'est-ce qui se passerait si au lieu de voler, d'extraire, une toile du Louvre, on essayait d'en imposer, d'en importer une ? Dans un second temps, comme je passais pas mal de temps sur place, je me suis intéressé aux surveillants. Qui sont ces gens qui ont un métier très singulier puisqu'ils passent 8 heures par jour dans un des plus beaux endroits du monde, ils voient passer devant eux des millions de personnes par an venus du monde entier ? Et, on ne les voit pas. Ils sont invisibles. Personne ne leur parle, personne ne les regarde. On passe devant eux, parfois à quelques centimètres, sans leur adresser la parole. Alors j'ai commencé à leur poser des questions sur leur façon de travailler, leur relation à cet endroit particulier, aux œuvres, au public. J'ai demandé aux gens des éditions du Louvre si je pouvais interviewer une quinzaine de surveillants que j'ai rencontrés dans un bureau, ceux qui voulaient bien venir me voir, qui en avaient envie tout simplement. Certains d'entre eux étaient déjà mes lecteurs donc cela facilitait le contact. De ces quinze rencontres, j'ai récupéré pas mal de notes qui concernent la vie quotidienne des surveillants. Après ça, j'ai demandé à pouvoir passer quelques jours avec eux, c'est-à-dire passer la journée complète de l'ouverture jusqu'à la fermeture, en passant par leur pause, les vestiaires, le réfectoire... comprendre comment s'organise la vie d'un surveillant. Et puis au final l'un d'entre eux est devenu un peu mon référent sur place. Yves est devenu le gars que je harcelais au téléphone quand je dessinais sur une planche et que je me demandais si un surveillant pouvait faire ça ou pas. Au final, même si c'est une fiction, il y a une partie documentaire sur ce qui concerne la vie des surveillants. J'espère, je crois, avoir compris à leur réaction que je n'ai pas trop dit de bêtises sur leur façon de travailler et leur conception du métier. Je sais qu'ils ont reçu le livre, puisque j'ai demandé à ce qu'ils le reçoivent tous dès parution, et pour l'instant je n'ai pas de réponse de tout le monde mais ça semble ne pas les mettre en colère!

3- Un des éléments les plus admirables de vos albums, et qui est pour moi une de vos marques de fabrique, c'est le réalisme de chacun des personnages, la façon dont ils sont campés en quelques traits, quelques dialogues, et la manière dont ils enrichissent et s'imbriquent dans un scénario plus global. On a l'impression qu'il n'y a aucun personnage secondaire. Tout ceci paraît être réalisé avec énormément d'aisance, avec une «apparente facilité», loin d'une quelconque démonstration graphique ou narrative. Pouvez-vous nous parler de la manière dont vous construisez vos albums afin de parvenir à cette efficacité?

La réponse est difficile, d'autant plus que ma position sur le sujet évolue en ce moment. J'ai longtemps pratiqué le scénario de façon assez traditionnelle, c'est-à-dire écrire un scénario, puis le mettre en bande dessinée... et puis il y a eu Les ignorants. Les ignorants, c'est une espèce de jeu un peu idiot qui consiste à proposer un livre à un éditeur sans scénario, ni découpage, ni synopsis, simplement en lui disant : « Je vais bosser un an et demi avec un vigneron. Il ne connaît rien à la bande dessinée, je ne connais rien au vin. Il va m'apprendre en quoi consiste son métier, je vais lui faire découvrir le mien. Je ne sais pas ce qui va se passer. On verra bien ! » Ça, c'est le principe décrit de façon orale à mes éditeurs de chez Futuropolis et je leur ai dit : « Si vous voulez faire le livre, on signe un contrat, mais je ne vous donnerai rien de plus à l'avance. Il ne m'arrivera peut-être rien et auquel cas ça sera pourri mais la seule façon de voir c'est d'y aller. » Et c'est une expérience qui m'a beaucoup intéressé de beaucoup de points de vue. J'ai appris beaucoup de choses sur le vin. On s'est beaucoup baladé, bien amusé... J'ai aussi appris beaucoup de choses sur les vertiges de l'écriture improvisée en permanence. Au sortir de ce livre là, revenir à un scénario écrit à l'avance me semblait tout simplement impossible. Je crois que suis grillé à vie sur ce plan là. Pour Le chien qui louche, j'étais incapable d'écrire tout à l'avance puis de le dessiner ensuite. J'ai mis en place les principaux personnages, globalement l'intrigue et puis je me suis lancé un peu à l'improviste. Moins que dans Les ignorants mais quand même un peu. Pour répondre concrètement à votre question, plus je fais des livres et moins je les écris à l'avance, et plus je laisse les choses venir «à l'arrache», comme ça, quitte à être piégé, à devoir faire demi tour, à être bloqué parfois quinze jours parce que je ne sais pas comment je vais raccrocher le wagon ensuite. C'est comme cela que j'aime bosser maintenant. Les personnages, eux, indépendamment des péripéties, je leur assigne la tâche de devenir indépendants de moi. Au début, je les tracte dans le récit. Je leur dis « tu vas là », « tu fais ça ». Au bout de quelques temps, une dizaine de pages, ils sont à côté de moi, on marche côte à côte. Et puis, à la fin du récit, j'ai l'impression de les suivre. Ils ont acquis une espèce d'autonomie narrative qui fait qu'ils ont des choses à faire et moi je regarde ce qu'ils font et je raconte. C'est un peu «idiot» comme description mais c'est ce qui peut arriver parfois, dans l'hypothèse haute. Il y a des personnages que je dois tracter jusqu'au bout du livre. J'espère simplement que ce n'est pas un personnage principal. Un personnage, comme un être humain, n'est pas prévisible, peut être contradictoire. Il peut être brillant à des moments et pitoyable à d'autres. Pouvoir maintenant faire des livres avec une pagination un peu libre est déterminant. On n'est pas esclave d'un format imposé. La pagination est une liberté importante que nous, auteurs, on a acquis avec le temps.


4- Vous publiez des albums de bande dessinée depuis 21 ans. On peut citer Les amis de Satial, Quelques jours avec un menteur, Rural, Les mauvaises gens, Chute de vélo, Un homme est mort, Lulu femme nue, Les Ignorants... Ce dernier, plus encore que les autres, a connu un succès immense. Vous avez été énormément sollicité (festivals, rencontres, entretiens...). A cela s'ajoute l'adaptation au cinéma de Lulu femme nue, prévue pour le 22 Janvier 2014 et réalisée par Solveig Anspach. Malgré tout vous revoilà avec un nouvel album et de nouveaux projets (Cher pays de notre enfance). Pouvez-vous nous raconter un peu cette aventure de l'après Ignorants, nous dire quelle est votre implication dans ce film adapté de votre travail, et nous parler un peu de ces projets à venir ?

Il est vrai que le livre nous a entraîné dans une espèce de spirale qu'on n'avait pas du tout anticipée. Je dis «on», ça implique l'éditeur, l'auteur mais aussi Richard Leroy qui s'est prêté au jeu avec une certaine souplesse, même s'il n'était pas du tout tenu de le faire. Simplement, ça l'intéressait de voir ce qui allait se passer. Pour lui, la suite du livre était aussi une partie de l'expérience. L'initiation au vin et à la bande dessinée, c'est le sujet du livre. Le livre publié, l'aventure continue en quelque sorte. La vie du livre a été évidemment au-delà de nos espérances les plus insensées : le livre a beaucoup marché, a eu beaucoup de presse... Nous avons eu beaucoup d'invitations. On en a toujours que l'on refuse maintenant presque systématiquement car on ne peut pas faire que ça, même si c'était formidable. Il y a un moment où la promo peut devenir quelque chose d'absurde. On se retrouve dans le rôle de quelqu'un qui répète pour la vingt-septième fois la même chose . On se retrouve dans une sorte de composition, dans un personnage qui s'éloigne de la vérité première des choses. Une sorte d'acteur qui répète un texte. Et donc à ce moment là, moi, j'arrête. Si je ne parle plus vraiment aux gens et que je sens que je répète une anecdote parce que je sais qu'on va me la demander, je préfère arrêter. J'ai l'impression de ne plus être à ma place. Cela peut engendrer des frustrations, je le comprends. Il y a beaucoup de vos collègues qui nous invitent et à qui on dit « non » parce que on ne veut pas tomber là dedans. Et puis on n'a pas que ça à faire. Notre métier, c'est plus de faire des livres que d'en parler. Mais en tout cas, indépendamment de cela, ça a été un beau cadeau. Une aventure pareille sur un livre, cela ne se reproduira peut-être pas. J'aurai connu cela une fois dans ma vie et c'est formidable. Il y a eu un vrai retour des gens qui ont lu le livre, et c'est très gratifiant pour moi. Je ne peux parler à sa place, mais je crois que pour Richard, le fait que son travail de vigneron soit découvert et apprécié comme cela est assez gratifiant. Même s'il a été plus embêté que moi par le succès puisqu'il a été beaucoup sollicité pour vendre son vin à des lecteurs. Il a une éthique absolument intransigeante de laquelle il n'a pas dévié d'un centimètre. « Si on vient à mon vin par autre chose que mon vin, il n'est pas question que j'en vende ». Il n'a pas voulu vendre une seule bouteille de son vin sous prétexte qu'on avait lu le livre avant. Du coup, les gens se heurtaient à un mur. Et il s'y tient encore aujourd'hui. Souvent on nous demandait « ça serait bien de faire une dégustation dans une librairie ». Hors de question. « Mais ça pourrait l'aider, lui faire de la promo... » Hors de question. Il n'a jamais voulu. C'est un garçon extrêmement cohérent et qui a une vraie réflexion sur son projet de vigneron. Une vision très large. Faire du vin, c'est beaucoup plus de choses que de produire une denrée agricole. On est très loin de ça.

La promo des ignorants ne m'a pas empêché de réaliser Le chien qui louche. Il y a un moment où j'ai simplement eu envie de revenir dans mon atelier et de faire de la bande dessinée. C'est un peu mon activité fondamentale de faire des pages de bandes dessinées. On s'est pas laissé envahir par tout cela parce que tout simplement, à un moment, Richard a du vin à faire et moi des livres à faire. Cela fait des journées un peu pleines, mais il n'y a pas eu de problèmes d'agenda.

L'aventure du film Lulu femme nue (en salle le 22 Janvier 2014) a démarré il y a très longtemps, un peu plus de trois ans. Solveig Anspach, la réalisatrice, et Caroline Roussel, la productrice, m'ont contacté. C'est un vrai parcours du combattant. Il faut pour mener un projet dans le monde du cinéma une ténacité et une persévérance qui force l'admiration, surtout pour résister aux coups du sort. A partir du moment où le projet me convenait, j'ai fait ce que j'ai pu pour les aider, mais c'est peu de choses car je ne suis pas du tout du sérail. En tout cas, j'ai été très attentif à ce qu'ils en ont fait. Je suis allé sur le tournage. J'ai même tenu un rôle de figuration. Le film est prêt. On fait quelques avant-premières. Solveig porte le film à bout de bras. Il va bientôt sortir et c'est un film assez différent du livre malgré tout, de mon récit à moi. Mais même si la Lulu du film est assez différente de la Lulu de la bande dessinée, ce sont deux femmes qui portent les mêmes valeurs et qui pourraient être des amies. C'est un expérience intéressante pour moi aussi à ce niveau là.

Quant à mon nouveau projet, Cher pays de notre enfance est le titre retenu pour l'instant mais je me garde encore le droit de le changer. C'est un projet que je ne vais pas mener seul, mais avec Benoît Collombat, reporter à France Inter et notamment auteur d'un livre qui fait maintenant référence sur l'affaire Boulin (le suicide présumé du ministre Robert Boulin à la fin des années 70). Avec lui, on part faire une sorte d'enquête dans le passé de la Cinquième République (en gros les années 70), à l'époque où les juges mourraient sous les balles, les ministres se « suicidaient », ces années un peu sanglantes de la Cinquième République qui sont un sujet sur lequel il travaille depuis longtemps. J'ai le sentiment qu'il y a des choses étonnantes à raconter sur ce sujet là. On a déjà commencé à rencontrer pas mal de témoins, de gens qui nous racontent ce qu'ils ont vus, ce à quoi ils ont assisté à l'époque. On fait une sorte d'enquête dessinée. C'est un livre qui paraîtra chez Futuropolis fin 2015 et dont les premiers chapitres, en tout cas une partie du livre, seront publiés dans La Revue Dessinée fin 2014. C'est d'ailleurs les gens de la Revue Dessinée qui sont à l'origine de notre rencontre. Ils nous ont proposé de nous rencontrer. Je connaissais le travail de Benoît Collombat sur France Inter et lui avait lu mes livres. On s'est rapidement entendu. Et les choses qu'il m'a racontées m'ont rapidement donné envie d'en faire un livre.
Nous avons simplement un plan des éléments dont on veut parler, une liste de témoins que l'on va rencontrer, ou qu'on rencontre déjà, les lieux où se sont passés les événements, et de tout cela nous allons faire des récits en bande dessinée. C'est une nouvelle aventure pour moi puisque je bosse avec quelqu'un qui ne vient pas de la bande dessiné. On dit parfois que je fais un travail de journaliste, mais ce qui n'est pas le cas. Là, on va mettre en friction nos deux métiers. Ce qui m'intéresse moi dans le mode bande dessinée du réel – documentaire, c'est de ne pas répéter, de ne pas m'enliser à faire du Davodeau. Après Rural !, Les Mauvaises Gens ou les Ignorants, j'ai toujours besoin de trouver une autre façon de construire un récit. Je vais bosser avec un journaliste parce que moi je ne bosse pas comme un journaliste. J'essaie de me trouver des difficultés supplémentaires à gérer, en espérant sortir par le haut, en trouvant d'autres modes narratifs que la situation va m'imposer. J'aime cette idée de me mettre dans la situation où je n'ai pas les clés et je vais devoir les trouver.

5- J'ai pu lire avec joie sur votre page Facebook que vous conseillez la lecture du remarquable L'Entrevue de Manuele Fiore (éditions Futuropolis) ou que vous évoquiez le très touchant Dans l'atelier de Fournier par Nicoby et Joub (éditions Dupuis). Je suis parfois tombé sur des photographies de vous dans ce que j'imagine être votre atelier, et on y découvrait en arrière-plan une bibliothèque emplie de bandes dessinées (de vieilles éditions de Spirou à From Hell pour ce que j'arrivais à en apercevoir). Pouvez-vous nous raconter quels furent les auteurs importants dans l'apprentissage du jeune Etienne Davodeau, et quels sont les auteurs qui vous fascinent aujourd'hui?

J'ai grandi dans un endroit où le livre était peu présent, et la bande dessinée encore moins. J'ai développé mon goût pour la bande dessinée vraiment en solitaire. Je n'avais pas de copains dans mon entourage qui avait le même intérêt que moi pour la bande dessinée. Et ce jusqu'à tard, 16 ou 17 ans. Les livres que j'avais môme étaient des choses importantes pour moi. J'ai beaucoup relu les mêmes livres tout simplement parce que j'en avais peu. Comme beaucoup de gens, j'ai été biberonné à la bande dessinée franco-belge classique. Et puis, progressivement, de nouveaux livres m'ont ouvert à d'autres choses. Notamment, par exemple, les livres de Cosey que j'ai découvert à 16 ans. C'était pour moi, à la fin des années 80, découvrir une bande dessinée qui soit autre chose que de l'humour, du gros nez ou de l'aventure à la Blueberry. C'était découvrir une bande dessinée avec des silences, avec des planches très ouvertes, avec des personnages ambigus. Pour moi, à seize ans, des gens comme Cosey ou Crespin ont été importants. Cela m'a donné une sorte d'appel d'air.
Après, plus on pratique la bande dessinée, plus il devient difficile de rester un lecteur qui soit apte à lire tranquillement un album de bande dessinée. Quand j'ouvre un album de bande dessinée, j'ai beaucoup de mal à rentrer dans l'histoire car sur un plan technique, je vois ce qui me plaît ou déplaît, un dialogue dont j'aurai voulu avoir l'idée ou qui me gêne... Il y a un écran technique qui fait que l'on ne peut plus accéder à l'histoire. Chose qui ne m'arrive pas au cinéma. J'en lis quand même pour savoir ce qui se passe, j'en lis tout de même beaucoup. Mais un livre de bande dessinée qui vraiment m'emballe en tant que lecteur, j'en rencontre un par an. On est dedans en permanence. On perd cette capacité à lire de la bande dessinée parce qu'on en fait trop. C'est dommage d'ailleurs. C'est un regret. Il y a des livres bien sûr auxquels je reste fidèle, parce qu'ils ont été important pour moi. Puis de temps en temps, je tombe sur un ouvrage, l'Entrevue de Manuele Fiore par exemple. Là, je viens de lire La propriété de Rutu Modan, j'ai trouvé ça pas mal. Moins bien qu'Exit Wound qui était vraiment bien, mais c'est quand même pas mal!



Nous tenons à remercier Etienne Davodeau, qui a non seulement répondu favorablement à notre demande d'entretien, s'est révélé passionnant dans ses propos mais qui plus est s'est montré d'une disponibilité, d'une attention et d'une gentillesse rare.

lundi 25 novembre 2013

Yeruldelgger – Ian Manook – éditions Albin Michel- 2013.


Yeruldelgger – Ian Manook – éditions Albin Michel- 2013.


C'est avec grand intérêt que l'on découvre à travers ce roman la Mongolie, et sa capitale Oulan-Bator, pays gangrené par une occidentalisation «sauvage» de sa culture et dont la forte implantation chinoise attise les velléités nationalistes. Dès les premières pages, le ton est donné et oscille entre l'horreur des crimes commis, la description minutieuse des lieux -des plaines quasi-désertiques aux égouts comme lieu d'effroi- et un humour malgré tout présent. Avec Yeruldelgger, Ian Manook nous offre une vraie promesse de belle série policière.

mercredi 6 novembre 2013

Les enfants de Sitting Bull – Edmond Baudoin – éditions Gallimard / Bayou – 2013.


Les enfants de Sitting Bull – Edmond Baudoin – éditions Gallimard / Bayou – 2013.

Made in U.S. 2


Couma aco, Alph'art du meilleur album à Angoulême en 1992, avait été l'occasion pour Edmond Baudoin d'évoquer son grand-père du côté maternel, John Carney, personnage solitaire, charismatique et attaché à son arrière-pays niçois. L'auteur nous revient avec un ouvrage nous contant la vie de Félix Louis Baudoin, l'autre grand-père, du côté paternel, né en 1863 et parti à 12 ans vivre une vie d'aventure.

Cette histoire, les lecteurs de Baudoin la connaissent déjà en partie par le mini-album Made in U.S. publié en 1995, dans lequel le grand-père était étonnement nommé Joseph. Nombre d'éléments de cette vie trépidante étaient déjà là: le jeune homme attaché à un mât pour cause de variole, sa participation dans le creusement du canal de Panama, la construction du chemin de fer à travers l'Ouest, sa rencontre avec Buffalo Bill, sa présence à ses côtés lors de la reddition de Sitting Bull... Dans Les enfants de Sitting Bull, foule d'épisodes sont précisés: son poste de vigie à bord d'un baleinier, son travail en compagnie d'indiens Mohawks dans l'édification du pont de Brooklyn, son engagement dans la marine des États-Unis... Ses exploits, dignes des plus grands romans d'aventures, racontés par le père de Baudoin à ses deux fils, faisaient bien évidemment rêver le jeune Edmond et son frère Piero.

Dans les indispensables Entretiens avec Edmond Baudoin, publiés en 2001 aux éditions Mosquito, l'auteur avouait: «Je ne sais pas trop comment m'y prendre avec l'histoire de ce grand-père paternel qui est la plus dingue qui soit. Elle tient du gag. On croirait de l'affabulation». Si cette histoire fascine depuis longtemps Edmond Baudoin, elle l'interroge non seulement sur la véracité des faits, mais surtout sur l'écart possible entre cette mythologie et la réalité. C'est en faisant de ces questionnements son sujet que Les enfants de Sitting Bull se distingue et transcende son aîné Made in U.S.. Si des documents reproduits dans l'album corroborent les péripéties attribuées au grand-père, Edmond Baudoin, malgré son admiration, triture ces histoires, les interroge, en accepte la beauté tout en se refusant à occulter les «jours de rien», qui sans doute étaient loin de l'héroïsme affiché. Avec une terrible question en suspend: «pourquoi ces hommes, dans les semaines vides, auraient-ils été plus beaux que d'autres colonisateurs du monde?» (p63).

Entre ces deux albums, l'auteur a passé trois ans en Amérique, «dans le pays des Mowhaks», découvrant tous ces paysages avec un émerveillement d'enfant, mais également le choc de l'art inuit, et la rencontre avec l'histoire de la population amérindienne que l'on pousse à s'adapter ou à disparaître.

L'homme qui tua Liberty Valence se termine par cette célèbre phrase «Quand la légende est plus belle que la réalité, imprimez la légende». Edmond Baudoin, en questionnant sa mythologie familiale, nous offre à la fois un album pétri d'enfance et d'aventure mais qui se refuse à occulter les à-côtés de cette légende et à en nier les implications contemporaines. Les enfants de Sitting Bull est un des sommets de l’œuvre d'un auteur dont la cohérence ne peut que forcer l'admiration. 

(Article à retrouver dans le prochain numéro de Page ...merci à eux.)

mardi 5 novembre 2013

Les visages de Victoria Bergman tome 1 -Persona - Erik Axl Sund - actes noirs - Actes Sud


Les visages de Victoria Bergman tome 1 -Persona - Erik Axl Sund - actes noirs - Actes Sud.

  
 Encore un écrivain suédois qui nous propose une trilogie qui a connu dans son pays un immense succès. Il ne s'agit pas simplement d'un nouveau policier suédois , mais bien d'une nouvelle orientation.
Une histoire impossible à raconter, car chaque élément doit être découvert à la lecture pour ne pas perdre l'effet de surprise. Disons que le symbole de cette histoire devrait être « le masque », tout le monde joue un autre jeu, et cache quelque chose, ; finalement, méfiez vous de tous les personnages, car que cachent-ils ? Nous pouvons simplement dire qu'il s'agit d'une psychothérapeute qui suit deux cas difficiles de personnalités multiples : un enfant soldat venu du Sierra Leone et Victoria Bergman, qui a subi les pires violences durant son enfance. En arrière-plan, le trafic d'enfants que l'on introduit clandestinement en Suède, de ce fait on retrouve des corps qui n'appartiennent à personne.
Qui est qui et qui devient qui ?

dimanche 3 novembre 2013

Goscinny et moi – José-Louis Bocquet- éditions Flammarion – 2007.


Goscinny et moi – José-Louis Bocquet- éditions Flammarion – 2007.



Goscinny et moi est un ouvrage regroupant de nombreux entretiens avec (principalement) des auteurs relatant leur relation avec René Goscinny. Pour n'en citer que quelques uns: Uderzo, Franquin, Morris, Fred, Jean Giraud, Cabu, Bretécher, Forest, Druillet... mais également pour les non-auteurs Anne Goscinny ou Pierre Tchernia.
Les entretiens réalisés par José-Louis Bocquet -déjà responsable avec Marie-Ange Guillaume d'une passionnante biographie consacrée à René Goscinny- font preuve d'une grande connaissance du travail de l'auteur. On y découvre un Goscinny auteur, mais aussi homme de «pouvoir» au sein du journal Pilote. Le portrait est complet et ne tourne jamais à la célébration. Les contentieux y sont parfois présents, notamment par l'évocation omniprésente de la célèbre «réunion» de certains auteurs du journal Pilote en 1968, parfois avec des griefs sans doute justifiés (Jean-Claude Forest), mais chacun semble vouer un grand respect vis-à-vis de l'homme et de son œuvre. Le livre est remarquable par cette évocation de toute une époque de la bande dessinée et de l'un de ses acteurs clé : René Goscinny.
Au-delà de ce travail «historique», le livre se révèle au fur et à mesure de sa lecture véritablement bouleversant. L'entretien avec Philippe Druillet est à ce titre remarquable.

vendredi 1 novembre 2013

The Main – Trevanian – éditions Gallmeister – 2013 (1976).


The Main – Trevanian – éditions Gallmeister – 2013 (1976).



Dans The Main, on découvre le personnage du Lieutenant Claude Lapointe, enquêtant sur ce qu'il considère comme son territoire: le boulevard Saint-Laurent. Tous les ingrédients «classiques» du polar sont là: un personnage charismatique mais vieillissant, la découverte des drames qui ont ponctuées son existence, sa réticence face à toute hiérarchie, son accompagnement par un jeune flic fraîchement sorti des écoles... Le second personnage de ce roman, c'est la vie grouillante du Main (autre nom donné au boulevard Saint-Laurent) composée de marginaux, de laissés-pour-compte et d'êtres luttant pour survivre.
L'écriture de Trevanian s'y révèle à son meilleur. Non seulement il parvient à rendre tangible le monde qu'il décrit, mais il le transcende et le charge d'une force émotionnelle et poétique peu vue dans le roman noir.

«La neige s'écrase contre la vitrine sombre d'une poissonnerie dans laquelle on aperçoit un aquarium aux parois verdies par les algues. Une carpe solitaire glisse de long en large dans un désespoir halluciné.»

jeudi 31 octobre 2013

Lou Reed Rock and Roll Heart - 1976.



A chanter bien fort!

Annie Sullivan et Helen Keller – Joseph Lambert – éditions çà et là / Cambourakis- 2013:


Annie Sullivan et Helen Keller – Joseph Lambert – éditions çà et là / Cambourakis- 2013:


  Les faits narrés dans cette bande dessinée nous sont déjà connus par un très beau livre de Lorena A. Hickok, L'histoire d'Hellen Keller. Dans ce texte, nous apprenions à découvrir la jeune Helen keller devenue aveugle et sourde suite à une maladie à l'âge de dix-neuf mois. Nous y retrouvions également le personnage d'Annie Sullivan, employée comme préceptrice, qui luttera jour après jour pour que la jeune fille parvienne à établir un contact avec le monde extérieur.
  De cette histoire «vraie», Joseph Lambert invente un récit bouleversant par son propos, bien sûr, mais qui réalise un véritable tour de force en faisant que la forme de sa bande dessinée, malgré une apparente simplicité, révèle un trésor d'ingéniosité qui nous amène à ressentir l'enfermement de la jeune fille et son ouverture progressive à ce qui l'entoure. L'album parvient à nous faire éprouver jusqu'aux sensations les plus intimes, et dépasse ainsi la seule exposition des faits.

mardi 29 octobre 2013

Des comics et des artistes -Christopher Irving (textes) / Seth Kushner (photographies) – préface de Benoît Mouchart – éditions Muttpop – 2013.


Des comics et des artistes -Christopher Irving (textes) / Seth Kushner (photographies) – préface de Benoît Mouchart – éditions Muttpop – 2013.


Tout d'abord, on est séduit par la présence de Benoît Mouchart tant depuis quelques temps, ses propos et ses analyses donnent une vraie perspective à la bande dessinée. Puis, passé la belle préface, on se plonge avec délice dans cette histoire de la bande dessinée américaine contemporaine par ses auteurs. Si la part belle est faite aux comics de super-héros, de Will Eisner en passant par Stan Lee, Frank Miller, Jack Kirby, Jim Lee..., certain des grands noms de la bande dessinée underground sont aussi bien présents avec notamment Art Spiegelman, Harvey Pekar, Jamie Hernandez ou autre Dash Shaw. Le livre se révèle vite passionnant tant il évoque à merveille les œuvres emblématiques des auteurs, mais également leur contexte de création. Sorte de catalogue «d'envie», cet ouvrage est indispensable pour tout individu désireux d'enrichir sa culture comics, mais également pour ceux qui veulent se lancer dans ce monde à la richesse inouïe.

mardi 22 octobre 2013

Un petit retour et autres racontars – Gwen de Bonneval / Tanquerellle - d'après Jorn Riel- éditions Sarbacane- 2013.


Un petit retour et autres racontars – Gwen de Bonneval / Tanquerellle - d'après Jorn Riel- éditions Sarbacane- 2013.


Après la Vierge froide (2009) et le Roi Oscar (2011), Tanquerelle et Gwen de Bonneval nous reviennent avec de nouvelles adaptations de racontars du grand Jorn Riel. Un racontar est selon ce dernier «une histoire vraie qui pourrait passer pour un mensonge. A moins que ce ne soit l'inverse». Outre le plaisir de retrouver ces récits hauts en couleur, les bandes dessinées qui en sont extraites sont porteuses d'une même énergie et d'une même alliance fragile entre beauté des espaces et grotesque parfois des situations. Ainsi dans ce volume, nous découvrirons un frêle canot nommé «la mule» échouant avec son équipage sur le sommet d'un iceberg et dérivant inlassablement un mois durant sans possibilité de s'en dégager. A lire également la lutte acharnée entre un homme et un ours blanc. Tous ces «racontars» bénéficient du talent d'Hervé Tanquerelle. Auteur au parcours de haute volée dont les albums– de La Communauté, en passant par Les faux-visages ou Les voleurs de Carthage- ne cessent de démontrer son aptitude à donner corps à ses récits tout en inventant quelques unes des plus belles trognes de la bande dessinée.

mercredi 9 octobre 2013

Les ombres – Zabus et Hippolyte – éditions Phébus- 2013.


Les ombres – Zabus et Hippolyte – éditions Phébus- 2013.


  Hippolyte, auteur touche à tout dont on attend chaque parution avec désir, nous revient avec Les ombres, sur un scénario de Zabus, adapté de sa propre pièce de théâtre.
Un frère et sa sœur -dont les visages se limitent à de schématiques masques- fuient le Petit Pays qui est ravagé par des cavaliers sanguinaires avides de supposées richesses enfouies. Tous deux vont vers l'Autre Monde. «Là-bas...c'est le pays du bonheur! Là-bas, tu auras une maison avec une rivière qui coule à l'intérieur et qui te donne à boire quand tu as soif (…) Je te le promets.»
Dans ce trajet jalonné de drames, les deux protagonistes se doivent de lutter non seulement pour survivre, mais également pour rester humain. Pour cela, le frère est accompagnée des Ombres, esprits des êtres disparus qui l'obligent à continuer et à raconter la réalité de son parcours. Le récit se terminera par un bouleversant message adressé par celles-ci : «Ne t'en fais pas pour nous maintenant, vis !».
Les ombres est un album à la force exceptionnelle. Graphiquement, Hippolyte s'invente à chaque instant avec le souci de coller au plus près de son propos. Aucune image n'est attendue, aucune scène n'est évidente. La mort d'un personnage, malgré son économie de moyen, devient porteur d'un vrai agglomérat de sensations.
Récit proche d'un conte, d'une fable pour enfant, avec ses scènes de forêts menaçantes, ses ogres, ses sirènes, Les ombres nous parle pourtant avec force de ce qu'est l'exil, de ce que c'est que de devoir s'arracher de son pays, des siens, de vivre avec la peur au ventre et la mort des siens, d'être exploité, trompé, interrogé, soupçonné...
La bande-dessinée Les Ombres – et sa relative abstraction- nous remue bien plus que bien des bandes dessinées de reportages et nous propose un objet dont l'ambition de propos est égale à sa qualité artistique.
Finir et dire que Les Ombres ne se raconte pas, il se vit, et est une de nos plus belles expériences de lecture bande dessinée de l'année 2013.

mardi 8 octobre 2013

Mauvais genre – Chloé Cruchaudet – éditions Delcourt- 2013.


Mauvais genre – Chloé Cruchaudet – éditions Delcourt- 2013.


  La bande dessinée s'inspire de l'histoire vraie de Paul Grappe et Louise Landy qui se marièrent en 1911, puis furent séparés par la guerre. Face à l'horreur de celle-ci, Paul se mutile, déserte puis se réfugie chez sa femme. C'est là qu'il décide, pour échapper aux autorités, de se travestir afin de pouvoir vivre une vie hors de leur appartement. Le secret de son identité, ils le conserveront jusqu'en 1925, date de l'amnistie.
C'est cette histoire, contée dans l'ouvrage La garçonne et l'assassin, que Chloé Cruchaudet nous livre dans un album impressionnant de cohérence. De la rencontre du couple en passant par l'horreur des tranchées, jusqu'à l'ambiguïté des sentiments de Paul devenant progressivement Suzanne...tout y est évoqué avec fluidité, force et sensibilité. Si parfois les personnages cèdent à la volupté, l'inquiétude n'est jamais loin. Témoins ces scènes en forêt qui s'extraient du quotidien et inventent une autre réalité.
Ce qui fait la force de Mauvais genre, au-delà de ses qualités graphiques et scénaristiques, c'est l'incarnation de son personnage principal : Paul/Suzanne. Si dans un premier temps, le travestissement est un «jeu» de couple, très vite Paul/Suzanne prend non seulement l'initiative de ses transformations, mais y prend un plaisir évident. C'est avec une infinie sensibilité qu'on l'observe lissant ses cheveux ou ressentir une étoffe. Lorsqu'il/elle sort de la bouche de métro- devançant ostensiblement sa femme, il/elle est magnifique et sublime l'ensemble du décor.
La bande dessinée finit par cette terrible phrase «Quel gâchis.», car oui toute cette exacerbation est née du terrible conflit et de ses traumatismes. Mais de ce marasme, et le temps d'un album, Chloé Cruchaudet a inventé un personnage flamboyant et terriblement vivant.

vendredi 4 octobre 2013

Comment tirer sa révérence- Malcolm Mackay- éditions Liana Levi - 2013.

 Comment tirer sa révérence – Malcolm Mackay – éditions Liana Levi – 2013.


                                  «Personne ne dure jusqu'au bout.»

Comment tirer sa révérence est le second volet d'une trilogie initiée par Il faut tuer Lewis Winter dont le cadre est Glasgow et le personnage principal le tueur à gages Calum MacLean.

C'est sans lui que démarre ce roman. Jamieson, ponte du milieu, confie à une presque légende du métier, Frank MacLeod et son exceptionnelle longévité, une mission simple : éliminer Tommy Scott, jeune dealer dont l'ambition l'amène à faire de l'ombre à ceux déjà installés. Sauf que ce qui ne devait être qu'une formalité se révèle bien vite un guêpier dont seul le calme et la discipline de Calum MacLean pourront l'extirper. Seulement, une question reste posée : n'est-ce pas faire preuve de sentiment, et donc de faiblesse, que de vouloir sauver celui qui à échoué ?
Tout comme dans l'opus précédent, ce qui éblouit dans le style de Malcolm Mackay, c'est sa propension à nous donner foule de détails quant à la mise en place des événements. Dans cet univers où «tout tourne autour du secret et de l'instinct de conservation», porter attention à la moindre et insignifiante secousse devient vital. Le banal quotidien des protagonistes devient alors porteur d'un suspens aussi intense que les scènes de crimes qui les voient agir.
Frank MacLeod se révèle comme le beau et émouvant portrait de cette «vie à ne rien acquérir». Le final de cette sombre et mélancolique trilogie ne s'en annonce que plus admirable.

mercredi 2 octobre 2013

Mauvaise étoile – R.J. Ellory – éditions Sonatine – 2013.


Mauvaise étoile – R.J. Ellory – éditions Sonatine – 2013.


  Peu épargnés dans leur enfance, Elliott et Clarence sont abonnés aux établissements pénitentiaires pour adolescents dans lesquels ils se débattent pour survivre. Jusqu'au jour où ils sont pris en otage par Earl Sheridan, criminel violent et soumis à ses pulsions, qui tente ainsi d'échapper à la peine de mort. Commence alors une échappée sanglante où villes et commerces deviennent simples terrains de jeux et d'apprentissages.
  Mauvaise étoile est un road-movie captivant qui se plaît à nous surprendre à chaque instant. Les personnages y sont forts et acquierent progressivement leur autonomie. Récit d'initiations croisés mais dont le déterminisme semble annihiler tout espoir de rédemption, ce roman se révèle d'une troublante noirceur.
«Elle n'avait pas été épargnée par la poisse, c'était une certitude. Peut-être qu'elle aussi était née sous une mauvaise étoile. Peut-être qu'ils étaient tous deux nés sous le signe de la malchance, que c'était ce qui les avait rapprochés, et qu'ils étaient destinés à en baver quel que soit le chemin qu'ils prendraient.»