mardi 22 mai 2012

Charonne - Bou Kadir, 1961-1962, Une enfance à la fin de la guerre d'Algérie – Jeanne Puchol – éditions Tirésias – 2012.


Charonne - Bou Kadir, 1961-1962, Une enfance à la fin de la guerre d'Algérie – Jeanne Puchol – éditions Tirésias – 2012.


8 Février 1962 : une manifestation est organisée à Paris afin de dénoncer les attentats de l'OAS. Celle-ci est réprimée par la police. Des manifestants se réfugient alors dans la bouche de la station de métro Charonne... 9 d'entre eux y trouveront la mort, victimes d'asphyxies ou de matraquages.
Jeanne Puchol s'empare de ce sujet, qui fait déjà sens en soi, afin d'en faire une œuvre de bande dessinée, marque d'une mémoire individuelle mais aussi collective. C'est en naviguant entre témoignages de ses parents, articles d'actualité, mais aussi souvenirs d'enfance que l'auteur relate cet événement imprégné dans notre histoire. A la fois histoire de l'Algérie et histoire du militantisme. Une des grande forces de l'album est de se poser la question de «qu'est ce qu'était l'engagement de ses parents ». Comme écrit sur le monument du Père Lachaise, ces personnes sont mortes en « défenseurs des institutions et des valeurs de la République ». C'est avec maestria et une grande puissance émotionnelle que Jeanne Puchol parvient à rendre le drame du métro Charonne. Graphiquement, ces planches sont d'une grande force. L'auteur en oublie le décor pour se concentrer sur les hommes et les femmes qui constituent cette manifestation : seuls, puis nombreux, puis brandissant des banderoles «non au fascisme», puis faisant face aux forces de police, puis pris de panique, puis sombrant dans la bouche de métro. Les silhouettes s'y découpent sur un fond d'encre. L'auteur, plus loin, s'interroge sur la façon de représenter cette scène. Elle avoue avoir envisagé d'emprunter une scène du Cuirassé Potemkine d'Eisenstein afin d'atténuer la violence, l'inmontrable. Finalement, la solution graphique trouvée est d'une force fulgurante et glaçante sans doute bien plus importante. S'en suivent des représentations géographiques des lieux : rues, parcours, cimetière... L'action est dans les corps, le souvenir dans les lieux. Jeanne Puchol réalise un grand album de bande dessinée, ni didactique, ni manichéen, simplement fort et essentiel. La forme ne s'efface jamais face au propos, elle lutte avec ce dernier.

lundi 21 mai 2012

L'étranger – Albert Camus, accompagné des dessins de Jose Munoz – éditions Futuropolis /Gallimard – 2012.


L'étranger – Albert Camus, accompagné des dessins de Jose Munoz – éditions Futuropolis /Gallimard – 2012.


Chaque parution du dessinateur José Munoz est un événement. L'auteur argentin, Grand prix -au combien mérité- d'Angoulême en 2007, poursuit sa carrière entamée avec son compatriote Carlos Sampayo au milieu des années 70. Depuis, l'auteur a réalisé sans doute une des plus belles séries de l'histoire de la BD : Alack Sinner. Autour de cette série gravitent tout autant de pépites et d'albums complémentaires (Le bar à Joe, Billie Holliday, Carlos Gardel...). Mais l'auteur se fait rare, et rend toute nouvelle parution indispensable au lecteur nourri de son œuvre. Ici, il ne s'agit pas d'une bande dessinée, mais du texte intégral de L'étranger d'Albert Camus, avec des dessins en noir et blanc de José Munoz. Le terme exact employé par Futuropolis/Gallimard est «accompagné des dessins de José Munoz». La phrase ne peut être mieux choisie, tant les dessins de l'auteur se regardent autant que le texte se lit. On peut parcourir l'album juste pour admirer les pleines planches magnifiques où les noirs et blancs s'animent, se confrontent, se déroulent. Munoz n'illustre pas. Son dessin est bien plus fort que cela : il semble s'inventer au fur et à mesure que nous tournons les pages. Non, Munoz ne fait pas de l'illustration. Non, Munoz ne fait pas de l'agrandissement de cases de BD. Munoz sait faire vivre son dessin, au delà de la bande dessinée. Et la mise en page, la qualité du papier, la taille de l'ouvrage, permettent de rendre l'entière mesure du talent de l'immense auteur. Quand au titre du roman, il semble faire écho à un propos de José Munoz contenu dans la préface de Sudor Sudaca (éditions Futuropolis – 1986), faisant référence à sa situation d'exilé argentin : «Nous avons été anglais, italiens, suédois, catalans, suisses, français (…) nous nous sommes dispersés dans des milliers d'identités».


jeudi 17 mai 2012

Allmen et le diamant rose – Martin Sutter - éditions Christian Bourgois – 2012.


Allmen et le diamant rose – Martin Suter - éditions Christian Bourgois – 2012.


Johann Friedrich Von Allmen est chargé de retrouver un certain Solokov disparu avec un diamant rose. Sur cette trame simple, Suter parvient à écrire un roman oscillant entre policier à l'ancienne (on pense souvent à Arsène Lupin dans le ton), et éléments des plus contemporains (ordinateur portable, finance internationale...). La deuxième partie du livre se déroule dans un ancien hôtel de luxe dans lequel chacun des protagonistes s'observe. On est happé dans cette bulle hors-temps par ce ballet savamment orchestré où tout semble se jouer. Le style de Suter possède une élégance folle et nous offre une grande leçon d'écriture. On ne peut s'empêcher de penser à la distinction d'un autre grand créateur, parti lui aussi à la recherche d'un diamant rose : Blake Edwards.

lundi 14 mai 2012

Docteur Poche, intégrale en 3 tomes, éditions Dupuis.


Docteur Poche, intégrale en 3 tomes, éditions Dupuis.


A l'heure où vient de sortir le troisième et dernier tome de l'intégrale de Docteur Poche (en tout cas en ce qui concerne ses années dans Spirou), il est temps de vanter tout le talent de Marc Wasterlain, héros trop méconnu de la bande dessinée. Après avoir été l'assistant de Peyo pour les Schtoumpfs et Benoit Brisefer, Wasterlain se lance en solitaire à partir de 1971 en créant différents personnages : Bob Moon et Titania, Monsieur Bonhomme... puis, en 1975, c'est la création du Docteur Poche pour le journal Spirou. C'est de cette série dont les éditions Dupuis nous proposent une magnifique intégrale en 3 volumes des récits parus dans le journal Spirou de 1976 à 1989 (avec même un inédit de 2011). De prime abord, l'objet est magnifique grâce au choix des couleurs des couvertures et à la qualité du papier et de l'impression. De plus, chacun de ces épais volumes est enrichi d'une foule de documents visuels inédits (croquis, couvertures, photos...), mais également de textes qui nous racontent le parcours de l'auteur et qui accompagnent la chronologie des albums. Ces informations sont un véritable plus pour appréhender la lecture des albums qui suivent. Wasterlain, comme tout grand auteur, infuse son propre parcours au sein de ses albums. Puis arrive la lecture des albums proprement dit. Osons le dire : la lecture de l'ensemble de ces albums, répartis pour leur majorité sur 13 années, décontenance parfois. L'auteur n'a de cesse d'essayer de nouvelles pistes, de nouvelles formes de récits... On passe allégrement du récit fantastique dans des contrées imaginaires (La planète des chats), à un récit purement burlesque et citadin (Le petit singe qui faisait des manières), en passant par le récit mélancolique et intimiste (Karabouilla). Durant ces années au sein du journal Spirou, Marc Wasterlain a inventé des histoires en fonction de ses envies : on y croise des hommes papillons, un zeppelin, des baleines, des clins d'œil aux grands maîtres du journal, des lions géants, une cité abandonnée, la visite d'un musée d'histoire naturelle, des enfants surdoués... C'est cette liberté qui fait de cette série un chef-d'œuvre de la bande dessinée. Wasterlain ne fait pas des albums pour enfants. Wasterlain n'imagine pas des histoires qui devraient plaire aux enfants. Non, Wasterlain, avec Docteur Poche, est un adulte avec ses engagements, ses fêlures (sans en révéler le contenu, Karabouilla est un récit tout en retenue qui vous bouleverse), qui s'attache au monde de l'enfance et de son imaginaire. Ne faisant pas l'impasse sur la réalité, il ne rend que plus beau cet univers romanesque. Docteur Poche est une œuvre importante. Wasterlain en est l'immense auteur.

samedi 12 mai 2012

A boire et à manger – Guillaume Long – éditions Gallimard – 2012.


A boire et à manger – Guillaume Long – éditions Gallimard – 2012.
Tout au long des 140 pages, Guillaume Long nous raconte son amour de la cuisine à force d'anecdotes, de conseils et d'humour. Très vite, on est happé par son talent, par sa capacité à rendre vivant chacun des aliments, chacun des objets... Ce livre n'est pas un livre de recettes de cuisine, mais un véritable travail d'auteur de bandes dessinées. C'est son goût pour le détail et la vie insufflée dans chacun de ses traits -et pas seulement ses idées de recettes de cuisine, même si la salade de courgettes express est délicieuse- qui nous mettent en situation d'observer ce spectacle avec joie et désir. Les nombreux inventaires contenus dans l'ouvrage, qui vont des formes de poissons aux différents modèles de cafetières à l'italienne, rendent à chacun des objets (un souvenir ému au moulin à ail!) ou aliments (ah les variétés de tomates!) une valeur d'exception, de déclencheur d'envie. Avec A boire et à manger, Guillaume Long parvient à nous proposer un très bel album de bande dessinée, et non une simple mise en papier de son blog: http://long.blog.lemonde.fr/
Cependant, ce dernier vous sera certainement très vite nécessaire pour prolonger le bonheur de lecture que procure cet album.

mercredi 9 mai 2012

La muraille de lave – Arnaldur Indridason – éditions Métaillié – 2012.


La muraille de lave – Arnaldur Indridason – éditions Métaillié – 2012.


En l'absence du commissaire Erlendur, un personnage se révéle  : Sigurdur Oli. Ce dernier va à la fois mener son enquête, rendre service à des amis au risque d'être hors-la-loi, et tenter de faire face à la récente séparation avec sa femme. Si les différentes affaires auxquelles il se confronte (chantage, assassinat, pédophilie...) semblent n'avoir aucun lien, très vite elles vont s'imbriquer les unes aux autres. Roman publié en Islande en 2009, la Muraille de lave semble être hanté par la crise financière de 2007. Mais, la grande force du livre, c'est de nous faire ressentir que le traumatisme est plus profond. Comme le dira Sigurdur Oli : « Vous devez considérer tout cela comme un ensemble ». Sans manichéisme, Indridason parvient avec brio à nous prouver que chacune des affaires a au moins un point commun : l'égoïsme et l'individualisme de nos décisions et de nos vies.

Maurice Sendak 1928 / 2012


La douce – François Schuiten – éditions Casterman - 2012.


La douce – François Schuiten – éditions Casterman.


L'album nous raconte une histoire simple : celle de Léon Van Bel, mécanicien-chauffeur de la 12, locomotive impressionnante qu'il surnomme « la Douce » tellement leur lien est devenu fort avec les années. Mais un jour, face entre autres aux eaux qui montent inexorablement, les autorités décident d'en finir avec le rail pour privilégier les airs avec le téléphérique, symbole de la modernité. Sauf que Léon Van Bel refuse de laisser sa machine aux mains des ferrailleurs, et est prêt à tous les stratagèmes pour retrouver et sauver sa « Douce ».
François Schuiten est pour la première fois l'auteur unique de cet album. Avec une carrière débutée en 1977 et de grands succès tels Les Terres creuses (avec Luc Schuiten) et surtout Les Cités obscures (avec Benoit Peeters) dont le dernier volume est sorti en 2008, voici un album unique (one-shot) réalisé entièrement par l'auteur. La première impression est que, sans être forcément à la recherche du « beau » dessin, on ne peut qu'être admiratif devant l'ampleur du travail réalisé par Schuiten. Les dessins sont tout simplement magnifiques. Il suffit de parcourir l'album pour être happé par cet univers aux machineries et décors extraordinaires. Par un dessin, Schuiten sait vous rendre toute la magie, la force et la mélancolie que peut comporter une locomotive. Chaque dessin est bien plus qu'une représentation, il fait sens et est porteur d'une réelle charge émotionnelle. L'album n'en manque pas de moments de bravoures. On peut citer les paysages envahis par les eaux, la ville quadrillée de téléphériques ou le cimetière de voitures. On est émerveillé du début à la fin. La grande intelligence de François Schuiten, pour son premier album en solitaire, est d'avoir simplifié son histoire à l'extrême et de faire confiance à la force romanesque de son dessin. Dans Schuiten et Peeters, Autour des Cités Obscures (éditions Mosquito, 1994), le dessinateur définissait son ambition : « Le plaisir, c'est de lire une vingtaine de pages et de reprendre le lendemain pour faire durer les sensations... Que le lecteur vive un long moment avec l'histoire et qu'elle ne s'efface pas tout de suite de sa mémoire ». 25 ans après La Tour (chef d'œuvre incontestable), l'auteur parvient à nous proposer un de ses tout meilleurs albums... et un album qui ne s'efface pas.