dimanche 15 octobre 2017

Quelques questions à Aude Mermilliod concernant Les reflets changeants- éditions Lombard 2017.

 Quelques questions à Aude Mermilliod concernant Les reflets changeants- éditions Lombard 2017.


Dans Les reflets changeants, Aude Mermilliod invente  une narration toute en délicatesse dans laquelle tout semble irrigué par un véritable sentiment de vie. Du quotidien ordinaire, elle parvient à extraire une dramaturgie à l'intensité constante. Si l'été du pays niçois irradie le récit de sa langueur et de sa monotonie, c'est dans la captation des détails -souvent silencieux- que naissent les plus belles émotions: une ombre sur un visage,un corps s'essayant à la séduction, un paysage parcouru... Durant l'ouvrage, il sera question d'existences blessées, de rancœurs nées de la guerre d'Algérie, d'attentes déçues, d'incapacités à devenir celui qu'il faudrait être. Mais ce que parvient par dessus tout à orchestrer Aude Mermilliod, c'est le ballet incessant des corps qui semblent, à l'image de la couverture, s’évertuer à atteindre un état d'apesanteur tant espéré. Jamais l'ouvrage ne s’embarrasse d'explications ou de jugement. Les personnages y vivent au risque de s'y perdre. Les reflets changeants fait partie de ces livres rares qui vous rappellent que la beauté existe, même dans la plus apparente banalité.

C'est avec une grande générosité, et gentillesse, qu'Aude Mermilliod,  a accepté de répondre à nos questions. 


1° Vous proposez depuis quelques années un blog consacré au voyage intitulé La fille voyage. Les reflets changeants est votre première bande dessinée publiée. Pouvez-vous nous dire s’il s’agit de votre première « envie » de réalisation d’une bande dessinée ? De par son côté contraignant, solitaire, le fait de réaliser une bande dessinée peut sembler assez éloigné d’une vie de « globe-trotter ». Avez-vous pu mener de front les deux activités ?

Bonjour ! Alors non, j'avais déjà fait quelques planches avant de me lancer dans Les reflets changeants. Mais rien de bien bien sérieux, c'était plus des laboratoires personnels. Le premier vrai projet, c'est vraiment ce premier album. 
Concernant les voyages, ils en ont pris un sacré coup depuis que je suis devenue autrice à temps plein ! Ce n'est malheureusement pas possible de concilier mon mode de voyage, à savoir assez lent, et le fait de faire une bande dessinée dans un temps donné. Effectivement, on est bien plus seule face à ses planches que dans la blogosphère, où les retours et les échanges sont permanents. 

Les reflets changeants se déroule sur la Côte d’Azur, de Nice à Villars-sur-Var. A la différence de beaucoup de bandes dessinées, ce lieu géographique est représenté avec méticulosité (paysages, mais aussi rues, commerces…) sans jamais tomber dans la vision « touristique » attachée à cette région. Pour peu que l’on connaisse celle-ci, le cheminement des personnages semble totalement vraisemblable. Pouvez-vous nous expliquer ce qui vous a amené à situer votre histoire dans cet espace géographique ?

La genèse de ce livre est la fin de vie de mon grand-père, et lui et ma grand-mère vivaient à Cannes. Je me suis alors replongée dans mes souvenirs d'enfance, j'ai mélangé tout ça avec des voyages plus récents à Nice, et peut-être que mon vécu de voyageuse qui prend son temps pour regarder a fait le reste. C'était de toutes façons bien plus naturel de dessiner la Côte d'Azur que n'importe quel autre lieu, mes racines viennent de là-bas.


3° On découvre à la fin de l’ouvrage que «cette histoire est librement inspirée de la vie de mon grand-père, ce sont ses mots qui figurent dans le journal intime d’Émile». Pour autant, votre livre, nourrit de ce vécu, est une fiction dont la narration est élégamment construite. Avez-vous envisagé de proposer une autobiographie, en tout cas une véritable biographie de votre grand-père avant d’avoir recours à la fiction ? Pourquoi ce choix ?

Ce sont surtout les circonstances de la fin de vie de mon grand-père qui m'ont semblé avoir un potentiel narratif fort, mais surtout en y ajoutant des regards différents, venant d'époques différentes. Un drame ordinaire vu et vécu par trois personnes qui n'ont rien en commun. Mais mon grand-père ferait à lui seul un très bon personnage, avec de l'empathie on peut faire de chacun un héros ou un anti-héros. 

4° Une des grandes beautés de votre livre –outre de laisser le temps à la contemplation- est le travail non seulement sur la gestuelle des personnages, mais aussi –ce qui est plus rare- sur la grâce ou la pesanteur des corps. La couverture du livre en étant une élégante illustration. Avez-vous conscience de l’importance de ce fait dans votre travail ? En partagez-vous l’analyse ? Réalisez-vous nombres de croquis préparatoires –d’après modèles ou non- afin de vous accaparer vos personnages avant la réalisation proprement dite ?

Merci beaucoup de cette remarque ! Pour moi il était primordial que les personnages soient crédibles, qu'ils soient beaux dans leurs impuissances et leurs puissances. Je ne suis pas émue par les personnages dont les corps sont trop parfaits, trop jolis, il me faut un peu de rugosité. C'est par une foule de petits détails que l'émotion arrive jusqu'au lecteur, les corps sont le véhicule de tout ça.



5° Une lecture récente vous a-t-elle particulièrement séduite ?

La bande dessinée que j'ai lu récemment et qui m'a particulièrement plu est Bâtard, de Max de Radiguès. Il réussit dans ce livre à se servir de tous les éléments du film road-movie américain, mais grâce à son trait et justement aux personnages nuancés et complètement crédibles, on ne s'ennuie pas une minute, on est touchés, ça fonctionne super bien. 


vendredi 6 octobre 2017

L'inconnu - Anna Sommer - éditions Cahiers dessinés - 2017

L'inconnu - Anna Sommer - éditions Cahiers dessinés - 2017 


Une femme alerté par des pleurs découvre un bébé abandonné. Elle décide de ne pas prévenir la police et de l'élever à l'abri des regards. De ce geste inattendu, Anna Sommer parvient à développer un récit fait d'intrigue et de séduction.
Le quotidien d'Hélène est bouleversé lorsqu'un jour dans une cabine d'essayage de sa boutique de vêtements, elle découvre un nourrisson en pleurs, laissé là à l'abandon. Contre-toute attente, elle décide non seulement de conserver le bébé, mais de le cacher à son entourage en s'en occupant dans son arrière boutique. Lorsque le soir, elle rejoint son compagnon Antoine, elle ne peut se décider à lui confier ce qui est devenu son secret. Au moment où tout prétexte est l'occasion de rendre visite au nouveau né, il est hors de question de bouleverser cette relation privilégiée qui va s'installer jour après jour entre la femme et le bébé. De toute manière, Antoine ne souhaite plus être père. Il prétend même que: "dans le fond, je ne suis pas malheureux d'être resté sans enfant! Il ne nous manque rien, je trouve...au contraire" . Ce qu'omet de raconter Antoine, c'est que lui-même vit une double vie: professeur, il se plaît à consommer une relation adultère avec une de ses jeunes élèves.
Nous avions eu la joie de découvrir le travail d'Anna Sommer avec l'inaugural Remue-ménage publié par l'Association en 1992, s'en suivi d'autres publications au sein des passionnantes éditions des Cahiers dessinés depuis 2002. A chaque fois, elle associait avec talent une dissection sans fioriture des sentiments les plus intenses à un graphisme incisif et totalement maîtrisé. Il est peu de dire qu'en quelques ouvrages l'auteure nous était devenue indispensable. Avec L'inconnu , Anna Sommer nous offre une bande dessinée dont le scénario méthodiquement construit, à la violence sourde est contrebalancé par un trait bien plus arrondi qu'à son habitude. La séduction opère tout au long d'un livre qui semble se déployer sans effort, ni accroc, à l'image des cases qui s'effacent pour laisser respirer chacune des planches proposées. L'art de la mise en page mis en œuvre ici ne peut que prêter à l'admiration. Si l'auteur semble chercher la juste ligne, essayant sans cesse de réduire son intervention à l'essentiel, elle parvient à incarner totalement ses deux personnages principaux que sont Vicky et Hélène. Toutes deux s'écartent d'une morale convenue pour devenir des êtres de chair et d'émotion. La véritable prouesse du livre est là: parvenir à embrasser dans un même geste une recherche graphique exigeante et un récit totalement fascinant. 
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mercredi 20 septembre 2017

Idéal standard - Aude Picault - éditions Dargaud- 2017

Idéal standard - Aude Picault - éditions Dargaud- 2017

 

Claire, infirmière en néonatologie, est une jeune femme indépendante et dynamique. Seule ombre à cette existence : la difficulté à rencontrer le véritable amour, celui qui lui donnera envie de s'essayer à construire un couple. La vie amoureuse de Claire n'est que suite de rencontres sans lendemain. Mais un jour, en la personne de Franck, elle s'imagine enfin accéder à ce standard de vie qu'elle a si souvent désiré. 
Si la carrière d'Aude Picault a démarré avec la publication de Moi je dès 2005, elle est un auteur qui compte depuis l'important Papa publié par l'Association en 2006. De Transat, en passant par Fanfare ou Parenthèse Patagone, nombre des parutions de l'auteur ont été dès lors source d'enthousiasme et d'émerveillement. Dans Idéal Standard, l'auteur parvient à dérouler son récit avec une fluidité peu commune. De même que les vignettes s'exemptent de cadre, la narration toute entière semble s'enchaîner avec grâce et délicatesse. Les notes colorées (jaune, rose, bleu) sont utilisées avec parcimonie et dessinent une partition qui entraîne notre lecture. Les décors succincts (parfois en pleine page) parviennent à esquisser des lieux habités, hautement sensoriels. Quant à la gestuelle des personnages, elle est emplie d'humour, mais aussi d'élégance et de sensualité, fruit des heures passées sans doute à chercher le "juste mouvement" pour des personnages que l'on devine aimés. Livre après livre, le trait d'Aude Picault s'apparente de plus en plus à une écriture. Elle en possède la rigueur et la souplesse. Son récit - chronique d'une jeune femme d'une trentaine d'années - a la clairvoyance de ne jamais se heurter à un projet trop balisé. Tout y semble pensé, réfléchi, répété, tout en conservant dynamisme et spontanéité. Souvent, Aude Picault parvient à y allier des contraires telle la mélancolie et l'humour, la fougue et la fragilité. C'est par une invention constante dans son trait et dans la conception de son scénario que l'auteur nous offre un des plus savoureux moments qu'il soit.
 
 

mardi 19 septembre 2017

Intempérie - Javi Rey - d'après le roman de Jesus Carrasco - éditions Dupuis - 2017

Intempérie - Javi Rey - d'après le roman de Jesus Carrasco - éditions Dupuis - 2017


Dans une Espagne désertique où le soleil et la lumière semblent réduire en poussière la moindre trace de vie, un jeune garçon fuit, sans but. "Il s'éloignait du village, de l'alguazil et de son père. cela lui suffisait". L'alguazil, c'est le représentant de l'ordre lancé à ses trousses entouré de ce qui semble être une meute d'hommes affamés. En chemin, l'enfant rencontrera un vieux berger, peu disert, qui le nourrira, le soignera et lui apprendra certaines règles élémentaires de survie. Malgré le risque encouru, jamais il ne cherchera à savoir le pourquoi de cette chasse à l'homme.

Si le récit prend comme décor l'Espagne rurale, il la désincarne ou plutôt il la réinvente en espace quasi abstrait, au plus près de l'os. Une terre aride, exsangue qui ne porte plus que les stigmates d'une vie passée. Les rares individus qui la peuplent sont devenus des chasseurs en proie à la plus effroyable des bestialités. L'humanité n'y est présente que par la relation qui s'établit progressivement entre le vieil homme et l'enfant. Aux corps boursouflés, amincis, contusionnés répond la délicate mais infime attention portée à la gestuelle des deux fugitifs. Mêlant avec brio la splendeur des couleurs à un graphisme d'une netteté ciselée, Intempérie nous évoque par son récit un autre grand livre de l'année, La terre des fils de Gipi. Tous deux semblent hantés par un même monde déshumanisé, sombrant dans une brutale et terrifiante violence, et dont les victimes seront nos enfants.


In Undertow - Alvvays - 2017.

dimanche 10 septembre 2017

Charlie Chan Hock Chye, une vie dessinée – Sonny Liew – éditions Urban – 2017.

Charlie Chan Hock Chye, une vie dessinée – Sonny Liew – éditions Urban – 2017.


Mêlant documents d'époque et narration d'une grande fluidité, la  biographie  d'un des plus grands auteurs de bande dessinée de Singapour nous permet non seulement de découvrir l'histoire d'un homme mais aussi celle d'un pays.

Charlie Chan Hock Chye est né en 1938 à Singapour et a mené toute sa vie durant une existence marquée du sceau de la bande dessinée. S’il a aujourd’hui dépassé les 75 ans, son amour pour le médium reste intact, et c’est avec une véritable jubilation que nous parcourons la trajectoire de cette histoire parallèle d’une bande dessinée encore trop méconnue. La biographie de l’auteur, mise en forme par Sonny Liew, mêle avec brio extraits des publications d’époque, peintures, photographies et autres esquisses afin de nous dresser le portrait le plus complet de celui qui fut « peut-être (…) destiné à devenir le plus grand dessinateur de BD de Singapour. ». A l’image des chefs-d’œuvre autobiographiques de Tezuka ou Mizuki, au-delà du destin individuel, c’est le récit de l’histoire d’un pays tout entier qui va se révéler à la lecture de l’ouvrage. Un pays où la liberté d’expression n’a cessé d’être remise en cause et où le travail d’auteur de bande dessinée consiste aussi à témoigner des situations les plus critiques.
La vie de  Charlie Chan Hock Chye, de par sa persévérance, son abnégation et sa foi en la bande dessinée, est un bouleversant témoignage. De l’influence inaugurale de Tezuka au strip animalier en passant par le récit de super-héros, la science-fiction, l’autobiographie… toute sa création a accompagné les multiples ramifications du « 9ème art ». Chacune de ses publications, si elle se soumettait à la loi du divertissement, n’omettait jamais d’intégrer un second niveau de lecture plus social ou politique. Il est délectable que les clés de chacun des récits nous soient offertes par des mises en perspective des multiples documents d’époque. Cette Vie dessinée est d’autant plus impressionnante qu’elle n’est en fait qu’un faux inventé avec talent par l’auteur malaisien Sonny Liew. Non, Charlie Chan Hock Chye n’a jamais existé et pourtant il prend vie avec force dans cet ouvrage.  Avec une méticulosité inouïe et une palette graphique étonnante, Sonny Liew parvient à agrémenter le parcours de son personnage en l’illustrant avec nombre de faux documents dont la patine, la texture, semble prouver leur existence. On est souvent émerveillé par la découverte d’une couverture d’un fascicule d’époque sur lequel le temps semble avoir laissé ses traces. De l’hommage à l’histoire de la bande dessinée (Tezuka, Spider-man…), en passant par une description minutieuse des changements politiques qui ont jalonné l’existence de Singapour, l’auteur parvient avant tout à créer un récit dont le rythme, à l’image de l’appétence de son personnage, ne s’amoindrit jamais. 
Chronique également disponible sur Planète BD.com

 

samedi 9 septembre 2017

Le coin de la BD, Rencontre avec Fred Bernard

Le coin de la BD, rencontre avec Fred Bernard, mardi 26 septembre à 18h.


 
Immense auteur de livres pour enfants (La reine des fourmis a disparu, La comédie des ogres …) récompensés par des prix prestigieux (Prix sorcières, prix Goncourt jeunesse…), Fred Bernard nous offre également depuis presque 15 ans des bandes dessinées faites d’aventure, d’érudition, de sensualité et de goût du voyage. Fil rouge de sa carrière, la saga de Jeanne Picquiny ne cesse de nous enchanter à  chaque relecture. Récemment, l’auteur s’est également essayé avec succès à la bande dessinée « documentaire » avec notamment l’autobiographique Chroniques de la vigne, conversations avec mon grand-père. Alors qu’il publie en cette rentrée un nouvel opus intitulé Gold star mothers (scénario de Catherine Grive), venez rencontrer Fred Bernard afin d’évoquer une œuvre déjà riche et attachante.

Ados-Adultes/
Gratuit/
(arriver 5 min à l'avance, durée 1h environ)

Le SingulierS Médiathèque
3, BOULEVARD JOSEPH ROSSELLI, 69220 Belleville (Rhône)


mercredi 6 septembre 2017

Les reflets changeants - Aude Mermilliod - éditions Lombard - 2017

Les reflets changeants - Aude Mermilliod - éditions Lombard - 2017
 
Sous le soleil estival de la Côte d'Azur, les vies d'Elsa, Jean et Emile, n'ont que peu de chance de se croiser... et pourtant! Une chronique du quotidien toute en grâce offerte par la lauréate du Prix Raymond Leblanc de la jeune création 2015.
Elsa, jeune fille d'une vingtaine d'années, s'interdit de vivre des moments simples tant elle veut croire en une histoire d'amour qui pourtant semble sans issue. Jean, lui, est conducteur de train, et parvient à prendre goût à la vie uniquement lorsqu'il a la garde de sa fille. Mais même ce rôle lui paraît parfois dénué de sens. Quant à Emile, il avoisine les 80 ans, vit avec sa femme aimante et évolue dans un suffocant silence depuis qu'une chute pendant la guerre d'Algérie lui a ôté l'audition. Rien ne semble unir les destins de chacun de ces protagonistes, si ce n'est un espace géographique proche: la Côte d'Azur, de Nice en passant par Cannes et le village de Villars-sur-Var. Mais, de quai de gare en déplacement ferroviaire, inexorablement, les personnages vont être amenés à se croiser, à partager un instant la déambulation de l'autre. Tous cherchent un déclic à une existence qui leur semble avoir perdu toute signification.

D'un récit choral, parfois si usité, Aude Mermilliod réussit à extraire une narration toute en délicatesse dans laquelle tout semble irrigué par un véritable sentiment de vie. Du quotidien ordinaire, elle parvient à extraire une dramaturgie à l'intensité constante. Si l'été du pays niçois irradie le récit de sa langueur et de sa monotonie, c'est dans la captation des détails -souvent silencieux- que naissent les plus belles émotions: une ombre sur un visage,un corps s'essayant à la séduction, un paysage parcouru... Durant l'ouvrage, il sera question d'existences blessées, de rancœurs nées de la guerre d'Algérie, d'attentes déçues, d'incapacités à devenir celui qu'il faudrait être. Mais ce que parvient par dessus tout à orchestrer Aude Mermilliod, c'est le ballet incessant des corps qui semblent, à l'image de la couverture, s’évertuer à atteindre un état d'apesanteur tant espéré. Jamais l'ouvrage ne s’embarrasse d'explications ou de jugement. Les personnages y vivent au risque de s'y perdre. Les reflets changeants fait partie de ces livres rares qui vous rappellent que la beauté existe, même dans la plus apparente banalité.
Chronique également disponible sur Planète BD.com
 

mardi 5 septembre 2017

GOLD STAR MOTHERS - Catherine Grive / Fred Bernard - éditions Delcourt - 2017

GOLD STAR MOTHERS - Catherine Grive / Fred Bernard - éditions Delcourt - 2017 


Au début des années 30, le Congrès américain organise des pèlerinages à destination de la France afin de permettre à des femmes de se rendre sur la tombe de leurs époux ou de leurs fils morts sur le sol français durant la première guerre mondiale. C'est ce voyage empli de mélancolie que nous conte Gold Star Mothers à travers les personnages de Jane Smith, Anna Platt, Clara Throckmorton, Mrs Hartfield et tant d'autres femmes unies dans un même deuil. 
Le livre se découpe en quinze journées durant lesquelles on suit l'avancée inexorable des protagonistes vers ce recueillement tant souhaité.

Le tour de force de l'ouvrage, au-delà de la découverte d'un fait historique, est de ne jamais sombrer dans une douleur exacerbée. Toutes ces femmes dans cette traversée semblent être emplies d'une même dignité, d'une même tenue. L'absence des êtres célébrés peut sembler lourde et douloureuse mais elle s'accompagne constamment d'un sentiment de temps suspendu, d'attente, où chaque sensation est palpable. C'est cette parenthèse, mêlant aventure collective et individuelle, que parviennent à nous conter avec élégance Catherine Grive et Fred Bernard. 

mercredi 23 août 2017

Michel Plessix (1959 /2017)

Michel Plessix (1959 /2017)
 
J’ai découvert le travail de Michel Plessix en 1991- lors du festival de bande dessinée de Solliès-Ville. J’avais alors 14 ans et étais passionné par la bande dessinée. Ma première dédicace fut sur le premier tome de la série Julien Boisvert intitulé Neêkibo. J’eus la chance par la suite de faire dédicacer les deux tomes suivants : Gris noir et Jikuri. A chacune de ces –brèves- rencontres, Michel Plessix prenait non seulement le temps de réaliser une superbe dédicace, mais également d’échanger avec le dessinateur de BD amateur que j’étais. A l’époque, j’ai été marqué par ces dédicaces : Michel Plessix traçait tout d’abord un cadre rectangulaire dans lequel il dessinait avec méticulosité un personnage en premier plan, se découpant devant un vaste panorama. Puis, d’une belle écriture, il parachevait son geste d’une courte phrase  ponctuée de sa signature. Comme je le disais, j’éprouvais tant d’admiration pour ses dédicaces que je recopiais moi-même ce schéma lorsqu’une rare personne de ma classe de lycée souhaitait que je lui donne un de mes propres dessins.
Car oui, Julien Boisvert est avant tout pour moi un souvenir de lycée.  Outre le fait qu’avec ce personnage, je découvrais un personnage bien plus complexe que ses allures de boy scout ne pouvaient laisser imaginer, j’y découvrais aussi des histoires d’amitié, d’amour, d’abandon, de rapport au père et de trahison. Le tout était servi par un graphisme qui, sous les mêmes apparences bonhommes que son récit, se révélait grouillant de vie, de détails, de désir. Ne se figeant jamais, Michel Plessix ne cessait de faire évoluer son trait, de le perfectionner, de se confronter à de nouveaux effets de mises en pages jusqu’à atteindre une forme d'aboutissement dans le dernier opus. Je me souviens encore des échanges avec mon ami Fred lors de la sortie de cet ouvrage. Nous l’avions lu chacun de notre côté puis nous nous retrouvions pour décortiquer avec enthousiasme chacune des pages qui le constituait.
Dans Le vent dans les saules, puis Là où vont les fourmis, si je ne pouvais qu’admirer l’élégance de son trait,  je regrettais un peu cette noirceur et ce graphisme mouvant qui animait avec tant de vigueur Julien Boisvert.
Michel Plessix est décédé ce lundi 21 août 2017. S’il fait partie de ces auteurs qui auront eu une belle place dans mes souvenirs de lecteur, il occupe une place encore plus rare, celle de ceux qui auront véritablement accompagné un moment de ma vie.



lundi 19 juin 2017

Aquaviva tome 2 - Guillaume Trouillard - éditions de la Cerise - 2017



Aquaviva tome 2 - Guillaume Trouillard - éditions de la Cerise - 2017

Dans une ville ravagée, un homme déambule avec comme seul objectif celui de subsister. Une énième improvisation sur un thème classique qui parvient à nous éblouir par son innovation graphique constante. 


Réfugié au sommet d’un immense pylône électrique, un jeune homme blond, vêtu d’un simple maillot de bain sur lequel est inscrit « Aquaviva », tente d’échapper à ce qui s’apparente à une hyène à l’affut de la moindre nourriture à dévorer. Surplombant un monde détruit et entièrement composé de ruines et de fragments d’objets, il est le témoin d’une civilisation effondrée. Désireux de reprendre son exploration, il rencontrera au cours de son errance, outre les meutes d’animaux affamés, des hommes meurtris, d’autres formant des hordes qui succombent à une inquiétante sauvagerie. Seule parenthèse contemplative et amicale, le regard d’une femme permet d’imaginer encore un monde plus apaisé. Mais dans ces temps nouveaux où la survie est l’unique dessein, le danger n’est jamais loin et réserve constamment des confrontations inattendues. 

Le récit post-apocalyptique a offert à la bande dessinée des œuvres marquantes tels Simon du Fleuve, Jérémiah ou récemment le somptueux La Terre des fils de Gipi. Avec ce dernier, Aquaviva partage le goût pour un monde qui aurait non seulement été victime d’une destruction dont on ne connaît pas les tenants, mais qui en outre aurait perdu son ancien langage. Là où Gipi inventait une langue qui se serait appauvrie, Guillaume Trouillard lui substitue des sons illisibles, jusqu’à faire de son récit une aventure muette. Pourtant, les mots sont partout présents au sein des décors composés avec minutie par l’auteur. Chaque image est le fruit de l’agencement des matériaux les plus hétéroclites : photographies, lettrages, bandes de papiers, tâches, salissures… et le résultat est d’une confondante beauté. On connaissait la maestria graphique de l’auteur de Colibri ou de La saison des flèches mais ici, il se surpasse en nous offrant un rendu des plus inédits, frôlant constamment l’abstraction. La grande beauté du livre est que le récit n’en devient jamais désincarné mais tout au contraire semble se nourrir de ces éléments disparates. C'est par sa puissance visuelle, sa faculté à proposer de l’inédit que Guillaume Trouillard invente un monde, le rend tangible. Aquaviva est une expérience de lecture inespérée comme seul peuvent nous offrir les grands artistes. 

Aquaviva est diffusée exclusivement sur le site des Éditions de la Cerise. Le tirage est limité à 475 exemplaires numérotés et signés.
Chronique également disponible sur planetebd.com

Atelier Initiation au Fusain


L’image contient peut-être : une personne ou plusAtelier Initiation au Fusain

Le fusain souvent s'effrite quand on l'emploie. Il salit parfois autant la feuille que la main. Pourtant, il est un outil idéal pour apprendre à dessiner. Venez-vous essayer à son utilisation.

vendredi 9 juin 2017

Le coin de la BD "Musique"


"Le coin de la BD" "La musique dans la BD".
A l'occasion de la fête de la Musique, venez découvrir "La musique dans la BD" lors de la prochaine séance du Coin de la BD qui aura lieu le 20 juin à 17h30.

Le SingulierS Médiathèque, BOULEVARD JOSEPH ROSSELLI, Belleville (69)

mercredi 7 juin 2017

Mickaël ou le mythe de l’homme des bois, Fabien Grolleau, éditions Six Pieds sous Terre, 2017.


Mickaël ou le mythe de l’homme des bois, Fabien Grolleau, éditions Six Pieds sous Terre, 2017. 


Mickaël, garde forestier, voit sa vie s’écrouler lorsqu’il assiste -impuissant- à la mort d’un grand cerf dont il avait la charge. Démarre alors une errance au sein de la forêt Noire. Un voyage contemplatif empli de vivacité et d’émotion.

Mickaël, garde forestier œuvrant au sein de la forêt Noire, vit en parfaite harmonie avec la nature dans laquelle il a grandi. Sa présence est tolérée par les animaux, mais aussi par les braconniers repentis ou les bûcherons. Tout comme sa demeure « l’office de la Forêt Noire » imbriquée au sein des arbres, il ne semble faire qu’un avec un environnement qu’il s’efforce de protéger des agressions extérieures. Mais un matin, alors que Mickaël contemple cette nature dont il est garant, il assiste, impuissant, à la mise à mort du grand cerf par un braconnier en jogging. Saisi d’effroi face à la dépouille de cet ami agonisant qui lui affirme « Moi, je suis de la forêt », le garde-forestier démissionne et erre inlassablement. Non seulement il a échoué dans sa mission, mais il a compris que lui, ne serait jamais un élément de la forêt. « La forêt est la terre des bêtes sauvages. Nul homme n’y sera jamais le bienvenu. C’est comme ça, c’est la règle ancestrale de la forêt Noire ». Commence alors pour Mickaël un voyage introspectif et fantastique.

En 2016, Fabien Grolleau nous avait offert en tant que scénariste le somptueux Sur les ailes du monde, Audubon consacré à Jean-Jacques Audubon, naturaliste et peintre ayant sillonné les États-Unis au début du 19ème siècle. C’est ce même gout pour la nature, et sa sauvagerie, que l’on retrouve aujourd’hui dans Mickaël ou le mythe de l’homme des bois, projet sans doute le plus personnel de l’auteur et dont les prémisses étaient lisibles en ligne dès 2007. A la lecture du sous-titre de l’ouvrage, on pourrait imaginer être confronté à une thématique purement contemplative et naturaliste ou encore à une nouvelle ramification du livre Walden ou la vie dans les bois de Henry David Thoreau. Tout cela est vrai. Mais Fabien Grolleau réussit à s’émanciper de ses modèles en privilégiant dans son récit la fantaisie. On sera surpris à chaque instant d’y découvrir une nature qui parle, se réunit, disserte, une nature où les bûcherons ressemblent à s’y méprendre aux Pieds Nickelés, une nature qui évoque parfois l’expressionnisme des scènes nocturnes de La nuit du chasseur, plus que la retranscription contemplative d’un récit de voyage. Le trait de Fabien Grolleau s’apparente à une écriture faite de liberté et de vivacité. Quant aux lavis utilisés pour la mise en couleur, ils permettent d’évoquer des zones enfouies sans jamais les préciser. Au final, le plaisir de lecture est immense tant pour les yeux que par l’ingéniosité de l’écriture.
Chronique également disponible sur planetebd.com
 

samedi 6 mai 2017

De ma lucarne - Henri Calet -éditions L'imaginaire / Gallimard - 2014.

Henri Calet in Nouvel appel à notre civisme, 7 Janvier 1956:

"A la longue, je m'étais aperçu qu'il existe une sorte de Français qui, en période de campagne électorale, pourchassent les candidats d'école en école, dans le dessein, pas toujours réalisé, de réciter une petite allocution sur un sujet qui leur est familier, ou, à défaut, de poser des questions inattendues, ou, en désespoir de cause, de pousser des clameurs. On peut se demander ce que font de leurs soirées ces tribuns occasionnels dans le cours des années creuses qui sont tout de même la règle."
 

dimanche 23 avril 2017

"Le coin de la BD, Autobiographie"

"Le coin de la BD, Autobiographie"
 
L'autobiographie est un mouvement majeur de la bande dessinée de ces dernières années. Racontant leur quotidien, sous forme de livres mais aussi de blogs, les auteurs s’appropriaient de nouveaux sujets jusqu'alors délaissés.

Venez découvrir cette bande dessinée autobiographique lors de la prochaine séance du Coin de la BD...
Ados-Adultes/
Gratuit/
Mardi 25 avril à 17h30 (arriver 5 min à l'avance, durée 1h environ.)
Entrée gratuite
Le SingulierS Médiathèque
3, BOULEVARD JOSEPH ROSSELLI, 69220 Belleville (Rhône)

mercredi 12 avril 2017

Quelques questions à Hervé Tanquerelle concernant Groenland vertigo (éditions Casterman – 2017).


Quelques questions à Hervé Tanquerelle concernant Groenland vertigo (éditions Casterman – 2017).

On suit les publications de Tanquerelle depuis de nombreuses années maintenant. Si déjà La ballade du pendu, publié en 1998 dans la collection Patte de mouche chez l’Association, avait attiré notre attention, de même que son travail sur Le legs de l’alchimiste (avec Hubert) ou Professeur Bell (avec Sfar), force est d’admettre que c’est avec La communauté (Futuropolis – 2008 à 2010) que Tanquerelle est devenu un de nos auteurs fétiches. Dans ce copieux pavé (préalablement publié en deux volumes distincts), il nous racontait, sur la base d’un entretien avec Yann Benoit, la vie et l’évolution de la communauté de la Minoterie. Avec ce livre, il parvenait tout simplement à inventer un de ces ouvrages que l’on garde précieusement dans sa bibliothèque, sentant qu’ils sont une part importante de notre vie. S’en suivirent d’autres publications alliant qualité constante et désir incessant de se renouveler. On peut citer Les faux-visages (avec David B, Futuropolis -2012) ou Les voleurs de Carthage (avec Appollo, Dargaud – 2013/2014) et bien évidemment ses adaptations des Racontars de Jørn Riel (avec Gwen de Bonneval, éditions Sarbacane, 2009, 2011 et 2013). Dans le dessin de ces ouvrages, Tanquerelle semble mêler avec un plaisir constant le classicisme et la précision d’une composition propre à la ligne claire avec les trognes et l’exubérance d’un Crumb. De cette dichotomie graphique semble naître la fascination qu’exerce sur nous le travail de l’auteur.

Aujourd’hui, il nous revient avec Groenland Vertigo, dans lequel il se confronte directement à un de ses modèles, Hergé… mais qu’il subvertit en rendant un hommage détrourné à
Jørn Riel. Mêlant avec bonheur documentaire et fiction, Tanquerelle nous offre, une fois de plus, une œuvre foisonnante et nettement moins linéaire qu’elle n’y parait.
Nous tenons à remercier Hervé Tanquerelle d’avoir accepté de répondre à nos questions.



Groenland Vertigo s’inspire d’une expédition à laquelle vous avez été invité par l’écrivain Jørn Riel suite aux adaptations que vous aviez effectué de ses célèbres racontars. Pouvez-vous nous raconter qu’elle était la finalité de cette invitation?

Effectivement, mon récit est fortement inspiré de l'expédition à laquelle j'ai participé en août 2011 au Groenland. J'ai donc passé trois semaines dans les fjords du Nord-est, exactement là où Jørn Riel a vécu dans les années 50. L'idée de ce séjour était de réunir des artistes et des scientifiques sur une goélette et de parcourir une partie de cet immense parc national.

2° De 2008 à 2010, vous aviez réalisé une œuvre majeure - La communauté – fruit d’un entretien avec Yann Benoît. Dans cet ouvrage vous vous confrontiez à une bande dessinée proche d’un reportage à hauteur d’homme. Pourquoi avoir choisi dans Groenland Vertigo de délaisser la «véracité» du témoignage pour nous narrer «une vie imaginaire» de Tanquerelle?

Lorsque je suis revenu de ce voyage j'étais à la fois heureux et frustré. Heureux car j'avais eu le privilège d'aller dans des contrées fabuleuses et extrêmement difficiles d'accès, accompagné d'une équipe très chouette humainement parlant, mais frustré parce que la barrière de la langue m'avait empêché d'avoir des conversations poussées avec chacun des participants (mon danois est inexistant et mon anglais trop faible). De ce fait, je suis resté à la surface des choses alors même que j'avais à mes côtés des scientifiques et des artistes de renom. Et même si j'avais bien quelques anecdotes amusantes ou surprenantes à raconter, j'ai très vite compris qu'il me serait difficile de trouver suffisamment de matière pour faire de cette expérience un récit autobiographique pertinent. J'ai donc mis tout ça de côté en me disant que ça me servirait peut-être un jour. Et quelques années plus tard, suite à une interview publique, mes amis Gwen de Bonneval et Brüno, m'ont mis le grappin dessus et m'ont tout simplement demandé pourquoi je n'en faisais pas une fiction ? C'était tellement évident que je n'avais même pas réalisé que j'avais tout ce matériel à portée de main ! De plus, l'idée de faire à mon tour un racontar sur la base de mon voyage me paraissait être une bonne manière de rendre hommage à Jørn Riel.

Groenland Vertigo fourmille de clins d’œil à Tintin, y compris dans votre choix très ligne claire de graphisme. Pouvez vous nous parler de l’attrait -déjà identifiable dans certain de vos ouvrages précédents, qu’exerce sur vous l’œuvre d’ Hergé?
Enfant, j'ai été happé par le dessin d'Hergé. J'ai appris la bande dessinée avec Hergé. Sa grammaire, sa narration sont inscrites en moi. Mais, mon dessin n'a jamais vraiment été « ligne claire ». Je l'ai juste poussé un peu plus dans ce sens pour ce qui concerne les personnages de ce récit. Sans parler des nombreux clins d'œil disséminés tout au long de l'histoire qui m'ont permis de nourrir mon scénario en le rendant à la fois plus rocambolesque et humoristique. Cependant, je ne suis pas un tintinophile accompli. C'est juste que l'univers d'Hergé est un formidable terrain de jeu et que ce serait dommage de s'en priver quand on est, comme moi, encore habité par celui-ci. 


4° Contrastant avec votre parti pris ligne claire, vous avez décidé de confier à Isabelle Merlet la somptueuse mise en couleur de votre livre. Pourquoi avoir décidé de vous éloigner des aplats si identifiables aux albums de Tintin?
Tout d'abord, pour ne pas sortir complètement de mon univers graphique puisque je ne faisais pas une reprise de Tintin pure et dure. Ensuite, parce que je voulais que la réalité du voyage puisse être ressentie par le lecteur via les paysages, les décors et donc les couleurs assez réalistes de ceux-ci. Ayant déjà travaillé avec Isabelle sur Les Voleurs de Carthage et connaissant ses capacités techniques à coloriser les gris et surtout son immense talent, j'ai tout de suite fait appel à elle. Et je ne le regrette pas une minute.
5° Jørn Riel, devenu Jørn Freuchen dans votre récit, est présenté comme un personnage attachant mais colérique et amoureux de whisky. Avez-vous eu l’occasion de lui faire lire Groenland Vertigo? Est-il envisageable un jour de contempler «un projet de livre en commun» ou est-ce que réaliser Groenland vertigo était une façon d’accomplir ce désir d’aventure commune?

Je lui envoyé le livre avec une lettre traduite en danois afin de lui expliquer ma démarche car, malheureusement, Jørn ne lit pas le français. J'aimerais le recroiser s'il vient en France pour pouvoir en discuter avec lui. Je ne pense pas qu'une collaboration soit envisageable mais j'ai déjà eu énormément de plaisir à adapter ses racontars ou même à les illustrer. Et effectivement, écrire cette histoire aura été un beau moyen de vivre une aventure rêvée.

6° Pouvez-vous nous citer quelques auteurs (en dehors de Jorn Riel et Hergé) qui ont une importance particulière à vos yeux?

Pour la bande dessinée : Tardi a été important pour moi, notamment avec sa série Adèle Blanc-sec. Plus tard, Blutch m'a complètement retourné et c'est toujours le cas. Crumb, bien sûr. Tove Jansson, Got, Franquin, Tezuka, etc.

Pour la littérature : Hunter S Thompson, Georges Perec, Lieve Joris, Philipp K Dick, Jean Rolin, Flaubert et bien d'autres. 




mardi 4 avril 2017

La terre des fils - Gipi - éditions Futuropolis - 2017.


La terre des fils - Gipi - éditions Futuropolis - 2017. 
 

On connaît le travail de Gipi depuis l'important Notes pour une histoire de guerre, prix du meilleur album espéré et indiscutable du festival d'Angoulême 2006. L'auteur y révélait déjà les thématiques présentes dans bon nombre de ses albums à venir: l'adolescence, l'abandon des pères, la guerre, des territoires abandonnés.
S’en sont suivis d’autres livres importants (S., Ma vie mal dessinée ou Vois comme ton ombre s’allonge) dans lesquels l’expérimentation graphique se disputait aux interrogations viscérales et existentielles de l’auteur. Nous amenant parfois jusqu’au malaise, Gipi utilisait la bande dessinée à la fois comme un lieu d’exigence artistique, mais aussi comme un territoire de lutte, de combat, dans lequel chacune de ses failles était mise à jour, triturée. Attention, le créateur italien n’est pas du genre à se complaire dans de vaines gesticulations ou réflexions nombrilistes. Il s’acharne, lutte, semble parfois au bord du gouffre, mais toujours pense à la mise en forme qui en résulte.

La publication de La terre des fils est en soi un événement, une nouvelle pierre à l’édifice élaborée par Gipi. Sa lecture nous démontrera qu’elle en est le nouveau sommet.

Sur les bords d’un lac, un homme élève seul ses deux enfants. Ce père a connu la civilisation d’avant, mais ne veut rien en raconter. Pour survivre dans ce monde dévasté - par quoi exactement ? on ne le saura pas. Il leur apprend non seulement à ne pas chercher un ailleurs, mais surtout il leur assène des règles de vies strictes et non discutables. Allant jusqu’à bannir l’apprentissage du vocabulaire et de l’écriture. Les enfants ne pourront survivre qu’en étant adapté à ce monde où le sentiment, l’entraide et les mots rassurants seront proscrits. Toutes ses pensées, comme un acte, vestige d’un ancien temps, le père les retranscrit le soir dans un carnet, à l’abri du regard des enfants. Mais cet acte d’écriture devient élément de fascination pour Santo, le fils le plus rétif aux règles, qui observe, caché avec son frère, le rendez-vous rituel de son père.

La terre des fils nous offre un monde désolé, ravagé, dangereux, dans lequel se battent pour survivre deux enfants ignorants du monde qui les entoure. Cette histoire, si elle s’apparente au parcours initiatique accompli par d’autres « héros » dans les livres précédents de Gipi, surprend par la simplicité d’un dispositif qui contraste avec la richesse de l’univers qui nous est proposé. Tout comme son graphisme synthétique mais tendu et d’une fulgurante beauté, le récit avance de façon linéaire, d’un seul jet, s’enrichissant des non-dits et des multiples ramifications qu’il engendre.

La terre des fils est une immense lecture, comme seuls les plus grands auteurs peuvent nous en offrir. 
 

samedi 25 mars 2017

"Le coin de la BD, Reportage et BD partie 2"

"Le coin de la BD, Reportage et BD partie 2" 

Depuis quelques années, nombre d'auteurs de bandes dessinées se sont transformés en reporters traitant des sujets aussi variés que l'actualité, le voyage...et même la cuisine. Venez découvrir cette bande dessinée de reportage lors d’une nouvelle séance du Coin de la BD. Ados-Adultes/ Gratuit/ Mardi 28 mars à 17h30 (arriver 5 min à l'avance, durée 1h environ)
Le SingulierS Médiathèque
3, BOULEVARD JOSEPH ROSSELLI, 69220 Belleville (Rhône)

vendredi 10 mars 2017

Jean Giraud / Moebius, 8 mai 1938 - 10 mars 2012.

Jean Giraud / Moebius, 8 mai 1938 - 10 mars 2012.

...il y a cinq ans:
Jean Giraud / Moebius (1938-2012). « Désolé pour Moebius ».

« Moebius est mort... »...j'ai reçu plusieurs sms Samedi pour m'annoncer la mort de l'auteur. Ma compagne m'a même envoyé « Désolée pour Moebius ». Elle me connait. Elle sait l'importance qu'a revêtu l'œuvre de certains auteurs dans ma vie. Bêtement, à la mort de Franquin, j'ai pleuré. Cette fois, pas de larmes. On grandit sans doute. Juste l'impression que le monde entier des lecteurs/auteurs de bandes dessinées est en deuil. Certains auteurs sont attachés à une époque. Leur œuvre importante pour l'histoire ne franchit pas forcément l'épreuve du temps. Celle de Jean Giraud / Moebius reste fascinante et unique. Se plonger dans son univers reste un passage obligé de tout amoureux de bande dessinée. Pas pour savoir ce que cette œuvre a apporté à la bande dessinée, mais pour se prendre une claque monumentale ... toujours opérante.
Je pense que la bande dessinée est avant tout narration. Le beau dessin ou la virtuosité technique ne m'intéressent pas en soi. Ce qui est fascinant dans le travail de Jean Giraud / Moebius, c'est cette capacité à nous plonger dans son univers. Oui, il est un dessinateur génial. Il suffit de voir les derniers Blueberry, pas les meilleurs mais ceux où son métier parle le plus, pour s'en convaincre. Nul autre que lui n'a fait à ce point ressentir l'ambiance d'un saloon ou l'aridité du désert. Non seulement son dessin y est virtuose et élégant, mais il ajoute sa propre histoire au scénario proposé. Charlier était un grand scénariste, mais c'est le dessin de Jean Giraud qui fait que des albums comme Chihuahua Pearl ou Le Sceptre aux balles d'or ont marqué la plupart de la clientèle bande dessinée que j'ai pu rencontrer dans mon expérience de libraire.
Si des auteurs comme Tardi, que j'admire par dessus tout, construisent leur « carrière » album après album, Moebius lui a fait œuvre. On peut être déçu par le dernier Monde d'Edena, ou par tel autre album ... mais ceci n'a aucune importance. Ce qui impose le respect, c'est cette œuvre métamorphe capable de toutes les excentricités : surcharge de détails, épuration à l'extrême, absence de texte, violence, mysticisme, trivialité, classicisme … tout ceci ne fait qu'une seule et même œuvre de bout en bout fascinante. Aucun autre auteur de bande dessinée ne peut se vanter d'avoir exploité à ce point les possibilités de la bande dessinée … et ce toujours avec cette même fascination enfantine pour son médium. Dans le très beau Moebius, entretiens avec Numa Sadoul (éditions Casterman, 1991), il dit :
« (…) On croit que telle image est conforme à ce que j'ai voulu ; en fait, pas du tout, il était prévu au départ un machin grandiose ! Mais ça, je peux pas l' écrire en marge, je ne peux pas dire au lecteur : "Ah si vous saviez ce que j'ai rêvé là (…) ". »

Ce Samedi 10 Mars 2012, j'étais triste. Ma compagne avait raison. « Désolée ». Il était rassurant de savoir qu'un homme comme Jean Giraud / Moebius existait. Un génie du dessin, sans doute, mais qui n'eut qu'un souhait : ne jamais se laisser enfermer dans son talent. Le monde de la bande dessinée est en deuil, car Moebius et Jean Giraud sont morts d'un même mouvement.
Dans Moebius, entretiens avec Numa Sadoul (éditions Casterman, 1991), il dit : « (…) De toute façon, il y a peut être des chances pour que je disparaisse un jour réellement sans qu'on sache ce que je suis devenu. Qu'on se dise : ''Tiens, au fait, Moebius, est-ce qu'il est mort ? J'ai pas vu sa nécro " »