lundi 24 octobre 2016

Quelques questions à François-Xavier Burdeyron (épisode 2).


Quelques questions à François-Xavier Burdeyron – (épisode 2).
(pour lire l'épisode 1)




6° En mars 1988, tu publie l'ouvrage intitulé L'Age d'or du journal Spirou aux éditions BEDESUP. Les entretiens utilisés y sont tous datés de 1985, soit 3 ans avant la parution du livre. Ce dernier était-il déjà en "projet" au moment des entretiens? Quelle était, en 1985 la finalité de ta démarche? Comment ce livre édité par BEDESUP a-t-il vu finalement le jour?

- Quand j'ai réalisé les entretiens c'était dans le but de les publier dans un volume et le titre était choisi au même moment. L'âge d'or du journal Spirou, je n'a pas pensé à un autre.
Je voulais simplement rencontrer des dessinateurs que j'ai toujours appréciés. Je n'ai pas trouvé d'éditeur tout de suite. J'en ai parlé à Jean-Claude Faur, je crois lors d'une édition du festival BD de Chambéry. Mon projet finalisé lui a plu. L'ouvrage est donc paru chez BEDESUP.



7° Tu dédies ton ouvrage à Jijé et Hubinon, décédés quelques années plus tôt. peux-tu nous expliquer le choix de ces deux auteurs? As-tu eu l'occasion de les rencontrer durant ton parcours?

- J'aurai pu choisir d'autres grands noms. Le choix est vaste chez Dupuis. Mais Jijé et Hubinon sont représentatifs de la BD réaliste classique et j'ai toujours apprécié, notamment Jerry Spring et Buck Danny. Si j'avais publié L'âge d'or du journal Tintin j'aurais dédié celui-ci à Tibet sans doute.

8° Le livre est composé de 9 entretiens distincts dont 5 réalisés de "visu" (Deliège, Mitacq, Piroton, Roba, Will) et 4 par correspondance (Follet, Peyo, Remacle, Sirius). Comment se sont déroulées les prises de contact avec ces auteurs? As-tu essuyé des refus?

- Aucune difficulté à les rencontrer et je n'ai essuyé aucun refus. J'ai contacté ces neuf personnalités via l'attaché (ou attachée?) de presse des éditions Dupuis.

9° Les entretiens épistolaires ont-ils été réalisés d'un seul tenant ou sont-ils le fruit de nombreux échanges? As-tu conservé des "traces" de ces précieux documents?

- Je n'ai pas conservé de traces des lettres envoyées par les auteurs contactés par courrier. Les entretiens ont été réalisés en une seule "prise".

10° Je suis surpris par la modestie qui se dégage de nombre des auteurs interrogés. Surpris aussi que Peyo au sommet de sa gloire accepte ta proposition. L'entretien avec Peyo a-t-il été plus compliqué à obtenir que les autres?

- La modestie est une qualité partagée par tous ces dessinateurs. Peyo m'a répondu aussi rapidement et amicalement que les autres. En ce qui les concerne le talent va de pair avec la modestie. Aucun ne se prenait au sérieux.
11° Le titre du livre semble correspondre à son contenu tous ont conscience d'avoir partagé un "âge d'or" dans lequel il y avait des maîtres admirés (en résumé: Jijé puis Franquin). Piroton est émouvant lorsqu'il dit:"J'ai besoin de me changer les idées parce que je deviens trop nostalgique de certaines choses. Je viens de lire un reportage sur Gillain dans Spirou et quand on parle des bandes dessinées de ses débuts, j'ai vraiment la nostalgie de tout ça. Ca me touche, ça m'émeut." As-tu ressenti joie ou réticence de la part de ces auteurs dans le fait d'évoquer leur passé (sachant qu'en 1988 une partie du catalogue "historique" Dupuis commençait à être sérieusement mis de côté)?
- Tous se sont livrés avec facilité. Aucune réticence. Tous ces auteurs se connaissaient entre eux. Une sorte de fraternité. Sentiment me semble-t-il quelque peu absent chez les jeunes auteurs actuels. A leur époque les illustrés étaient nombreux et permettaient ainsi les rencontres créant de réelles amitiés. Le "règne" de l'album a tué ce lien. Tu parles de 1988 mais les entretiens datent de 1985 et cette année là, tout comme en 1988, le catalogue "historique" était toujours fourni. Chacun des interviewés était bien représenté dans les librairies.

12° Tes rencontres de "visu" se sont faites entre le 17 Septembre et le 18 Septembre pour 5 auteurs: un véritable marathon! Pourquoi ce délai si serré entre les différents protagonistes? Connaissais-tu ces auteurs auparavant? Les entretiens ont-il été réalisés chez les auteurs? Peux tu nous raconter des détails, des souvenirs des anecdotes, concernant les divers protagonistes des ces rencontres?

- J'en ai même profité pour interviewer, entre deux auteurs SPIROU, Yves Swolfs (entretien publié dans un numéro de BEDESUP).








Il n'était pas difficile de réaliser plusieurs interviews dans la même journée. La Belgique est un petit pays et j'avais noté à l'avance la plupart des questions, hormis celles me venant à l'esprit après une réponse obtenue et entraînant une nouvelle interrogation.
Je ne connaissais ces auteurs que de nom. Will, après l'entretien m'a retenu à dîner en compagnie de son épouse, et de ses deux fils. Eric Maltaite dessinateur de BD également (421...) et son autre fils dont j'ai oublié le prénom, libraire spécialisé BD à Bruxelles.


13° La documentation qui illustre l'ouvrage est riche (mini-récits, suppléments, dédicaces...) mais de faible qualité d'impression. Ces illustrations étaient-elles fournis par tes soins ou par les éditions Dupuis? Le nom d'un certain Jean-Pierre Verheyhgen est indiqué également dans les crédits: en quoi a consisté son rôle?


- J.C. Faur s'est hélas servi de photocopies. A ma connaissance il n'a pas démarché Dupuis pour obtenir les films des planches et autres illustrations. Pomme de Roba n'était pas publié par Dupuis, ainsi que Pierrot et la lampe de Peyo. Pomme était paru dans RECORD, mensuel succédant à l'hebdomadaire BAYARD. Pierrot était isuu d'un numéro de BONUX BOX, pocket que l'on pouvait trouver dans les paquets de lessive.
Les crédits mentionnent que les illustrations proviennent de ma collection. Ce n'est pas exact. J'ai simplement indiqué les numéros de SPIROU d'où elles étaient issues. J.C. Faur a pu les retrouver facilement.
Jean-Pierre Verheyhgen? Je dois t'avouer n'avoir jamais lu la page "crédits". Il a fallu que tu la décortiques pour que j'apprenne ce nom qui ne me dit absolument rien. Une connaissance de Mitacq peut-être? Tous deux étant de Waterloo. Qu'a-t-il fait? Difficile de savoir, Faur est décédé en 1997.



14° La couverture du livre a été réalisé par Walthery. Comment s'est faite cette rencontre? As-tu eu des retours des auteurs suite à la publication du livre?




- Je n'ai jamais rencontré Walthery. C'est l'éditeur qui lui a demandé cette illustration. Peut-être bénévole? Un auteur m'a écrit pour me soutenir suite à la critique désastreuse parue dans...SPIROU. Je crois que c'était Will. Ou peut-être Sirius.

15° Le livre est épuisé depuis longtemps, or il s'agit aujourd'hui d'un véritable document patrimonial ne serait-ce que par la rareté des propos rapportés. Il est, par exemple, très compliqué, voire impossible, de trouver un long entretien de Sirius en dehors de cet ouvrage. As-tu déjà été contacté par des chercheurs ou des passionnés désireux de se procurer L'Age d'or du journal Spirou? Des éditeurs t'ont-ils contacté afin d'utiliser ces entretiens comme compléments à des rééditions actuelles de qualité (je pense aux éditions Le coffre à BD par exemple...)?

- Il y a trois ou quatre ans un bibliothécaire belge spécialisé en BD m'a commandé un exemplaire de L'Age d'or . C'est le dernier que j'ai vendu. Je ne sais pas si il est toujours disponible, mais mon ami Louis Cance a utilisé mon entretien avec Mitacq pour un dossier consacré à celui-ci dans un numéro de HOP! Autrement aucun éditeur ne m'a contacté. Mais actuellement je songe à une éventuelle réédition, améliorée (planches reproduites en couleurs) mais je n'ai à ce jour pas encore entrepris de démarche auprès d'un éditeur éventuel.

16° Tu voulais créer ton propre fanzine intitulé Saga dont la couverture restée inédite était réalisée par Jacques Terpant. Etais-tu le seul intervenant de ce nouveau projet? Quelle était la ligne éditoriale envisagée? Pourquoi le projet n'a-t-il pas été mené à terme?







- Je pense que ce projet remonte à1985. Tu peux éventuellement retrouver avec précision l'année sur internet grâce à l'album de Doug Headline et Jacques Terpant New York Inferno . Sa parution coïncide avec la non-parution de SAGA n°1 dont la couverture était consacrée à ce volume. Ce projet n'était pas assez abouti. J'avais quelques illustrations prévus pour les en-têtes de rubriques (INTERVIEW, REPORTAGE...) réalisées par Cocker, un ancien de ROCK & BD,

 ainsi qu'une autre due à Terpant concernant une rubrique "critiques d'albums" que j'aurai tenue.




Je pensais aussi contacter des collaborateurs, peut-être occasionnels tels Louis Cance, Numa Sadoul...Mais ça ne s'est pas fait. Mon but était de réaliser un fanzine un peu "luxueux" - comme PLG PPUR (Plein La Gueule Pour Pas Un Rond) sans le côté élitiste et branché de celui-ci. Je précise avoir collaboré à ce dernier.
Et puis, à l'époque il y avait tellement de fanzines. Un de plus, un de trop? 


jeudi 13 octobre 2016

Le dernier assaut – Jacques Tardi – éditions Casterman – 2016. accompagné d'un cd de 12 titres enregistré avec Dominique Grange et Accordzéam.

Le dernier assaut – Jacques Tardi – éditions Casterman – 2016.
accompagné d'un cd de 12 titres enregistré avec Dominique Grange et Accordzéam. 

 
L'auteur nous a souvent confronté à l'indicible à travers la représentation de champs de bataille, de blessures ouvertes, de gueules cassées ou d'animaux éventrés. Il est un des rares à avoir su imposer son imaginaire au point d'en faire notre référent. En cela, il rend hommage sans cesse aux victimes de la première Guerre Mondiale, tout en acceptant une immense responsabilité. A l'inverse de nombre de publications interrogeant le même sujet, Tardi n'utilise jamais la guerre comme une scène, comme une toile de fond. Son vocabulaire formel tout entier semble être né de cette confrontation. De Adieu Brindavoine en passant par Adèle Blanc-Sec , il en a fait le cœur même de son style. Le dernier assaut affronte à nouveau cette thématique et continue à la maltraiter, à la combattre, à l'extraire de l'uniquement documentaire, pour aller vers le foisonnement. L'incompréhension de Tardi, c'est cette humanité sacrifiée, c'est la guerre elle-même, plus encore que l'histoire et sa chronologie.

mardi 4 octobre 2016

Quelques questions à Nathalie Ferlut à propos de Andersen. Les ombres d'un conteur - (éditions Casterman - 2016).



Quelques questions à Nathalie Ferlut à propos de Andersen. Les ombres d'un conteur - (éditions Casterman - 2016).



Trois années se sont écoulées depuis le dernier ouvrage de Nathalie Ferlut Eve sur la balançoire , dans lequel à la manière d'un conte, elle nous narrait la vie d'Eve Nesbit de Pittsburgh. Cet univers du conte, elle s'y confronte encore aujourd'hui à travers le portrait d'un de ses plus grands auteurs: Hans Christian Andersen. Mais attention, que l'on ne s'y trompe pas, il ne s'agit pas "juste" d'une biographie. Ce que va nous offre Nathalie Ferlut, c'est un livre empli de désir, d'envoûtement et de plaisir à raconter Celui de l'écrivain du XIX bien sûr, mais aussi celui d'une auteure en pleine possession de ses moyens, qui semble s'amuser page après page, et parvient à nous transmettre son bonheur de création, et son émerveillement.

Andersen. Les ombres d'un conteur, nous a donné l'envie de soumettre à son auteur quelques questions, qui, nous l'espérons, vous donneront envie de vous plonger dans cette belle parenthèse dans nos vie.
C'est avec enthousiasme et générosité que Nathalie Ferlut a accepté d'y répondre. Qu'elle en soit ici remerciée.

1° Après votre très beau Eve sur la balançoire (2013 - éditions casterman), narrant six années charnières de la vie de la danseuse de revue Eve Nesbit de Pittsburgh, vous vous confrontez à nouveau à une personnalité "réelle" à travers le portrait de Hans Christian Andersen. Comment est né ce projet autour du mythique écrivain? Et quelles étaient vos intentions en abordant cette personnalité? 
 
J'aime l'oeuvre d'Andersen depuis toujours ou presque: j'ai toujours été une grande adoratrice des contes et les siens sont ceux qui m'ont le plus marqué. Parce qu'ils sont très libres et ne fonctionnent pas forcément sur une trame répétitive, qu'ils n'ont pas tous une fin heureuse ou morale. Et puis ils ont une petite voix très humaine et très réaliste qui dit des choses sans naïveté. Je dois à ces contes certains de mes tics, et de mes obsessions; à leur façon, ils ont toujours fait partie de mon travail. Alors travailler un jour sur Andersen lui-même, c'était une évidence. Lorsque les éditions Casterman m'ont donné le feu vert, d'ailleurs sur un pré-projet qui ne ressemblait pas du tout à ce que c'est ensuite devenu- j'étais à la fois très fébrile et très heureuse. J'ai lu diverses biographies, et des travaux sur sa vie, sa personnalité. J'ai même lu celle de ses autobiographies qu'on trouve en français et c'était assez pénible. C'est un bonhomme passionnant mais complexe et lorsqu'il parle de lui-même, c'est tout en auto-apitoiement, en petites mesquineries et en grandes vexations. Tout cela est enrobé sous une bonne couche de morale chrétienne et de fausse modestie qui dissimule assez mal son penchant naturel pour la vantardise. C'est surtout l'histoire d'un homme têtu et incroyablement persévérant qui se trouve avoir un talent magnifique. Il vient du bas de l'échelle sociale et ce talent, magique, lui permet de devenir l'homme que tout le monde doit avoir lu et qui évolue dans la meilleure société. Mais un peu comme la petite sirène qui ne peut jamais oublier que ses jambes sont factices, il reste éternellement souffrant de ne pas être à sa place. Il visite plus de pays que tous les gens qui l'entourent, rencontre toutes les stars de son monde, vole de théâtres en châteaux, mais il est incapable de marcher dans le monde réel. Il n'est pas Dickens: ni femmes, ni enfants, ni maison bien à lui qui serait son royaume comme les autres hommes. Et donc lorsqu'il écrit sur lui-même, forcément, c'est un peu revanchard. Il se donne un rôle, celui du personnage de conte: maudit par l'amour mais béni par la chance. Parce que dans la bonne société danoise du XIX° siècle, il peut difficilement être autre chose qu'un être bizarre.
Ce qui est magnifique avec lui, quand on essaye de le comprendre, c'est qu'il est tout entier dans ses contes. C'est là qu'il est drôle, courageux, lucide, plein de conscience sociale et de sensualité. Et il y a intégré -presque caché- tous les éléments de sa vie. Certains de ses contes sont, comme lui, pas du tout adaptés au XIX° siècle. Voilà, pour moi, c'est cet Andersen là que je voulais montrer.



2° Le sous-titre d' Eve sur la balançoire était Conte cruel de Manhattan. Nul besoin de préciser le lien indissociable entre votre nouveau sujet et l'univers du conte. De fait votre narration, dans ces deux livres, semble devoir beaucoup plus au conte qu'à la "biographie en bande dessinée" si usitée. Vous semblez en permanence avoir la volonté de nous "conter" une histoire, par épisodes, par touches, plus que de la dérouler de façon linéaire. Pouvez-vous nous dire ce que signifie le "conte" pour vous? en quoi il semble nourrir votre travail et ce qu'il vous permet?

Je n'aime pas trop les biographies linéaires en bande dessinée. C'est un avis qui n'engage que moi mais je trouve que c'est un support qui ne s'y prête pas si bien que ça. C'est un temps de lecture assez court, un album et l'espace y est très réduit pour que le scénario y déploie toute une vie. Alors on se retrouve facilement à aligner des dates et des événements clé, case après case. On n'oublie surtout rien et on fait en courant la tournée des étapes obligées: la naissance, la révélation de la vocation, les échecs, le succès ou l’événement qui bouleverse tout et puis ce qui suit: la mort, la déchéance ou la reconnaissance. On insère de-ci de là une petite citation apocryphe issue de la vraie bouche (du vrai personnage qui a réellement existé), un peu de morale ou de fatalité pour donner un sens à tout ça et voilà. Surtout, le dessin reste surtout coincé par la nécessité de ressembler, toujours aux vrais protagonistes, aux vrais lieux etc... Évidemment, mes premiers découpages, pour Eve ou pour Andersen, ressemblaient à ça et ça m'ennuyait beaucoup. J'ai peut-être été traumatisée par l'Histoire de France en Bande Dessinée! Mais comment faire autrement? La vie des gens même célèbres, c'est en général linéaire. Et comme ça n'a pas de sens, autant lui donner la forme que tout le monde lui connaît: une pente ascendante puis descendante qui va du berceau à la terre.
Alors je trouve que la forme du conte me permet d'introduire quelque chose de ludique, d'absurde mais qui, forcément, va aboutir à quelque belle aventure qui justifiera l'ensemble. Comme quand on est petit et qu'on tente de trouver un sens à ce qui nous entoure. Et puis surtout, une histoire qui se définit comme un conte affiche honnêtement ceci: on ne va pas forcément raconter la vérité, débarrassons-nous de cette idée tout de suite: vous devrez donc y chercher autre chose, dans ce livre, pour le trouver intéressant.
Et pour moi, dispensée de l'obligation bien étouffante d'essayer de coller à la réalité, le travail d'immersion, dans un personnage devient bien plus vivant. Je m'amuse beaucoup, je souffre avec le personnage, je recrée son petit monde et pour moi, c'est plus vivant.



3° Contrairement à votre livre précédent, le travail de mise en couleur a été réalisé en association avec Thierry Leprevost. Votre travail de dessin et de mise en couleur semble tellement intimement lié, pouvez vous nous dire comment s'organise cette collaboration et ce qu'elle a apporté à votre univers? 

Thierry Leprévost n'habite pas très loin de chez moi. C'est un coloriste magicien qui sait rationaliser une planche, la métamorphoser. Lui aussi a parfois un processus de réflexion assez long sur ce qu'il faut faire avec un album: il cherche un concept, une idée générale d'ambiance ou de style qui lui soit vraiment adaptée.
Pour Andersen, une myriade d'incroyables artistes s'est frottée à ses contes et je voulais, évidemment sans les égaler, évoquer ces images, puisqu'elles sont liées aux souvenirs que nous gardons de nos lectures d'enfance. Le hic, c'est que c'est en général de l'aquarelle -une peinture qui part du blanc pour aller vers la couleur, en laissant artistiquement des espace de lumière, non touchés. Et mon travail en couleur est exactement à l'opposé: je pars de la couleur, sombre, de la matière parfois, pour aller vers la luminosité. Et c'est tout ce que je sais faire, hélas. Pour Andersen, nous partions donc d'une idée commune, d'images références. Thierry faisait ensuite une délicate dentelle de couleur avec toute sa minutie d'orfèvre. Et moi, à grands coups de gros pinceaux parfois inspirés, je venais barbouiller son œuvre en prétendant y mettre un peu de contraste. Seules la double planche sur les contes a échappé à cette pastrouille enragée. Thierry en est donc le seul coloriste et évidemment ce sont les deux plus jolies...


4° Une autre différence notable dans ce nouvel opus est l'atténuation de la présence du "gaufrier" bande dessinée.Non seulement les bordures des cases ne sont plus strictement rectilignes, mais surtout l'agencement des images semble évoluer en fonction des propos ou des sentiments évoqués. Une grande liberté émane de ce livre, rappelant un peu les découpages en papier réalisés par Andersen lui-même et auxquels vous offrez un véritable rôle narratif. Cette évolution dans votre réalisation s'est-elle faite préalablement ou cela s'est-il imposé au cours de votre récit? Pouvez-vous nous parler de cette pratique des papiers découpés d'Andersen et pourquoi ce désir de leur offrir tant de visibilité au sein de votre livre? 

Essayer de sortir de mes tics habituels de découpage, de ne pas dire ou montrer les actions et les sentiments avec les même moyens que ceux employés dans mes précédents albums, c'était ma grande obsession. Surtout laisser plus de place à Andersen lui même. Ses papiers découpés, ils sont magnifiques. Le parfait contrepoint à ses œuvres écrites. Quand je les ai découvert, il y a quelques années, j'ai été émerveillée. Ils disent ce que je pressentais : la part de folklore nordique, mais aussi la crudité, l'humour, le rapport à la nature. Et bien sur l'obsession du regard pesant, du dédoublement, du miroir qui ne reflète jamais parfaitement : souvent ses ribambelles offrent des saynètes faussement symétriques où un détail discret fausse l'effet. Intégrer ce travail de papier découpé qui est très éloigné de mon dessin, -très jeté, avec peu de motifs- c'était compliqué mais nécessaire. J'avais l'idée d'une grotte où les murs sont couverts d'ombres projetées, mouvantes, mais ce n'était pas vraiment réalisable en bande dessinée. Donc, j'ai gardé l'idée de l'exploration de cette grotte par le petit soldat mais de façon assez légère. Mon récit est finalement structuré de manière plus littéraire, comme un recueil de contes et l'exploration revient parfois. C'est un jeu où on peut utiliser plusieurs systèmes narratifs : ils ne disent pas tous la même chose, mais leur simultanéité apporte quelque chose de plus complexe. Et pour finir, ces faux papiers découpés (les miens) sont parfaits pour graver dans l'histoire les événements importants, ce qui constituent vraiment la légende du personnage.


5° Au risque de vous surprendre, mais votre travail totalement original, m'évoque une lointaine parenté avec les derniers livres d'un auteur disparu: Will. je pense à La 27e lettre ou Le jardin des désirs ...un même goût pour le conte, une même croyance en la couleur, un mélange inédit entre récit enfantin et adulte, entre classicisme et modernité...Connaissez-vous le travail de cet auteur? Pouvez-vous nous parler de quelques auteurs qui ont été importants dans votre vie de lectrice et de dessinatrice?

Bien vu : c'est deux bouquins que j'ai adoré. Qui m'ont montré que le monsieur qui dessinait Isabelle (je n'aime pas Tif et Tondu) pouvait, avec ses outils habituels, faire un récit adulte, personnel, un peu décousu. Quelque chose d'un peu hippie, même ! Ce qui tombait bien quand je les ai lu, au tout début de ma carrière, puisque je n'avais pas envie, moi de me trouver d'autres outils que ceux que toutes ces années de lecture franco-belge m'avait forgé. Mais j'avais envie de partir sur des chemins plus adultes: j'ai grandi en lisant Wasterlain, certes, mais aussi Arkel, Bidouille et Violette, et toutes les horreurs bien transgressives qu'ont pu pondre Yann et Conrad... C'est un moment charnière dans ce genre de bande dessinée, où la matière qui était un peu rassise devient bouillonnante d'énergie, d'envie de se transformer, de blasphémer ce qu'elle était. Pour moi qui étais une fille, et adolescente, c'est la Patrouille des Libellules, pas celle des Castors, ma matière de base. Ensuite, quels sont mes auteurs fétiches, en bande dessinée, je ne sais pas trop. Il y en a plein et c'est plutôt certains de leurs livres qui m'ont marqué. Je n'aime pas trop le réalisme photographique que je trouve plus proche du roman photo que des spécificités de la bande dessinée (mais évidemment, il y a des exceptions). Je ne suis pas une fétichiste des grands classiques: je trouve qu'il y a bien assez de merveilles qui sortent chaque année, ambitieuses, intelligentes et belles, pas besoin d'encombrer ma bibliothèque et mon temps de lecture avec des vieux ouvrages, certes respectables, mais souvent dépassés. Et bien entendu, là aussi, je fais des exceptions. Mais quand même: la bande dessinée est un art très vivant, diversifié, productif et très inspiré aussi: je crois même que son âge d'or, c'est maintenant, pas il y a trente ou cinquante ans. Alors quel dommage de nourrir à ce point le fétichisme naturel de l'amateur de bd avec autant de rééditions augmentées recolorées, de nouvelles anthologies sous une nouvelle couverture? Sans parler des renaissances de héros qui ont au minimum connu le général de Gaulle et Dario Moreno et qu'on voit revenir de l'au delà pour venir hanter les rayonnages des librairies façon the Walking Dead. Voilà, derrière cette petite sortie de route négative, que dire? Les derniers jolis livres que j'ai lu, c'est Morgane de Stephane Fert et Simon Kansara, Cet été là, de Jillian et Mariko Tamaki, Autumn Leaves, de Jon Mc Naught et aussi Dans les Bois d'Emily Caroll. Et j'espère qu'à leur façon, ils vont m'inspirer de nouvelles chouettes histoires.