lundi 29 février 2016

Pelote dans la fumée, tome 2. L'hiver / Le printemps - Miroslav Sekulic-Strudja - traduit par Ana Setka et Wladimir Anselme - éditions Actes Sud BD- 2016.


Pelote dans la fumée, tome 2. L'hiver / Le printemps - Miroslav Sekulic-Strudja - traduit par Ana Setka et Wladimir Anselme - éditions Actes Sud BD- 2016. 


Un peu plus de deux ans après la parution du tome 1 , Miroslav Sekulic-Strudja nous revient avec ce qui reste l'une des propositions graphiques la plus inédite de ces dernières années. Pour autant, le trait semble avoir changé: moins de successions de plans détaillés et plus de gros plans sur les corps et les visages. En résulte une sensation d'étouffement mais aussi une plus grande humanité des personnages. Le lecteur n'est plus mis à distance tel un observateur. Le passage où Pelote décide de s'enfuir de son nouveau foyer en empruntant un tunnel est à ce niveau là emblématique. La case y épouse le corps jusqu'à avoir du mal à le contenir. Elle est littéralement envahie par celui-ci. Quant à la palette de couleurs, suivant le déroulement des saisons, elle s'est assombri au point de parfois unifier les êtres à leur environnement. L'ensemble sert avec force l'errance du jeune Pelote. Miroslav Sekulic-Strudja en deux livres a déjà bousculé son vocabulaire formel. On attend la suite de ses propositions avec impatience.


mercredi 17 février 2016

Churubusco - Andrea Ferraris - traduit de l'italien par Sylvestre Zas - éditions Rakham - 2016.

Churubusco - Andrea Ferraris - traduit de l'italien par Sylvestre Zas - éditions Rakham - 2016.


La bataille de Churubusco marquera la dernière phase de la guerre americano-mexicaine en 1848. "Celle d'une guerre qui a vu le Mexique perdre cinquante pour cent de son territoire" comme indiqué dans la postface du présent ouvrage. Dans ce dernier, on découvre l'existence du bataillon de San Patricio, composé principalement d'irlandais mais aussi d'autres européens catholiques qui avaient déserté l'armée des Etats-Unis pour rallier les forces mexicaines. C'est cette sombre page de l'histoire qu'Andrea Ferraris nous fait découvrir aujourd'hui, à travers le destin de Rizzo jeune sicilien partit à la poursuite de ces déserteurs, mais qui progressivement décide de fuir, et de lutter contre ces exactions en rejoignant les San Patricios.
Pour nous raconter cette histoire forte et crépusculaire, Andrea Ferraris s'appuie sur un trait acéré réalisé à la mine de plomb. Les scènes de violence, tout comme celles plus contemplatives y acquièrent un véritable pouvoir de fascination. Si le trait y est net, tranchant, la composition même des images en accentue l'efficacité, pour nous offrir des "vignettes" dignes des grands artistes du roman graphique de la première moitié du XXeme siècle, tels Franz Masereel ou Giacomo Patri. Ouvrage poignant et d'une grande beauté, Churubusco se meut en la parfaite alliance entre fond et forme.


mardi 16 février 2016

Sur les ailes du monde, Audubon -Fabien Grolleau et Jérémie Royer- éditions Dargaud- 2016.

Sur les ailes du monde, Audubon -Fabien Grolleau et Jérémie Royer- éditions Dargaud- 2016.



Sur les ailes du monde, Audubon nous raconte l'histoire de Jean-Jacques Audubon, naturaliste et peintre ayant sillonné les Etats Unis au début du 19eme siècle avec le projet de peindre ou dessiner tous les oiseaux d'Amérique du Nord "avant que la civilisation n'ait décimé Indiens et bisons, couvert la prairie de chemins de fer, de comptoirs et de villes" pour reprendre la formule de Michel Le Bris dans sa préface au Journal du Missouri du même Audubon (éditions petite bibliothèque Payot). C'est cette quête  démesurée que mettent en scène Fabien Grolleau et Jérémie Royer. Tout au long des 174 pages que compte le livre, on est happé pat le souffle romanesque du récit. Audubon n'apparaît pas comme un modèle, ni un "précurseur de l'écologie", mais plutôt comme un homme passionné, en lutte incessante contre son environnement. La nature y devient source d'admiration, mais aussi d'hostilité, de sauvagerie. Quant à ces retours à la  civilisation, en quête de souscripteurs mais aussi d'une vie familiale, ils démontrent sa solitude. Cette dernière mêlée à un désir irrépressible de mener ses ambitieux projets à terme le conduira à effleurer parfois une forme de folie. La représentation des paysages, ainsi que des animaux rencontrés est de toute beauté. La visite d'un tronc d'arbre empli de nids d'hirondelles suffira à enthousiasmer le lecteur le plus réticent. Tout y est affaire, de découverte, de plaisir et d'émotion liés à la contemplation. Mais la grande force du récit, ainsi que de sa mise en images, est de ne jamais oublier que tout grand récit d'aventure aussi merveilleux soit-il est toujours empli d'une certaine noirceur. Celle contenue dans la chair même de son protagoniste, mais également celle de ce monde qui est amené à disparaître. Sur les ailes du monde, Audubon, est de ces grands livres là.

lundi 8 février 2016

Quelques questions à Aude Samama à propos de Martin Eden (éditions Futuropolis - 2016):

Quelques questions à Aude Samama à propos de Martin Eden (éditions Futuropolis - 2016):

"Et au moment même où il le sut, il cessa de le savoir".
C'est par cette simple phrase que se termine l'un des plus beaux romans de Jack London: Martin Eden . Cet ouvrage important pour tout admirateur de l'écrivain est aujourd'hui adapté en bande dessinée par Aude Samama et Denis Lapière. Si adapter un tel monument peut légitimement éveiller l'inquiétude pour le lecteur passionné du livre publié en 1909, le fait que cette relecture soit l'oeuvre des deux auteurs nous ayant déjà offert deux magnifiques ouvrages en commun ne peut que nous rassurer. On se souvient avec enthousiasme d' Amato (d'après Olalla de Robert Louis Stevenson) en 2009, suivi d' A l'ombre de la gloire en 2012 (la bouleversante biographie de Young Perez et Mireille Balin). Chacune de ces propositions maintenait un délicat équilibre entre la justesse du propos et leur grande beauté visuelle. Martin Eden se présente comme un nouveau jalon dans leur oeuvre commune, dans laquelle ils s'approprient pleinement le texte de Jack London, tout en nous offrant un récit captivant et totalement incarné. A la force narrative du récit, Aude Samama y ajoute l'exploration d'une dimension inédite: celle du sensoriel.

C'est avec une grande générosité, et gentillesse, qu'Aude Samama a accepté de répondre à nos questions.



1° Vous aviez proposé une adaptation d'un roman en bande dessinée avec Amato (d'après Olalla de Robert Louis Stevenson) en 2009, en collaboration déjà avec Denis Lapière. A qui doit on, de vous deux, le désir d'adapter ce monument qu'est le Martin Eden de Jack London? Quels sont les éléments qui ont fait que c'est ce livre que vous souhaitiez adapter?

Denis a tout de suite été emballé quand je lui ai parlé de ce roman, Martin Eden m'était resté en tête après l'avoir lu quelques années auparavant. C'est un récit qui marque la plupart des gens qui l'ont lu, il parle d'un absolu, Martin dont la vie ressemble beaucoup à celle de Jack London même s'il s'en défend, est quelqu'un de très entier, qui a soif d'idéal. Il perd ses illusions à la fin du récit, la réalité le rattrape. C'est un roman qui touche des thèmes universels.


2° Dans ces albums "d'adaptation du récit" réalisés avec Denis Lapière au "récit", comment se passe le partage des tâches? Découpez-vous le roman en séquences de manière commune ou votre travail démarre-t-il lorsque le travail d'adaptation du texte est terminé?

C'est Denis qui s'occupe du découpage qu'il effectue et m'envoie au fur et à mesure de mon avancée. Je lui propose des storyboards par internet, c'est une mise en place que je fais directement à l'acrylique sur les planches finales. S'il y a des choses à revoir, on en discute ensuite sur skype.


3° Il me semble que livre après livre, et ce même si votre "style" est immédiatement identifiable, la couleur accède à une plus grande autonomie. Non seulement les cernes noirs me semblent progressivement disparaitre, mais les couleurs s'y allient avec de plus en plus d'élégance et de liberté. Etes- vous d'accord avec cette sensation? Est-ce une volonté consciente de votre part? Pouvez-vous nous parler de la technique employée, mais aussi de ce qu'elle éveille en vous comme désir, comme but?

Oui, je suis d'accord et je suis heureuse que cela puisse se ressentir. J'ai commencé un travail de peinture à l'huile sur toile en parallèle de la bande dessinée et de l'illustration. Il me semble que cela m'a permis de supprimer progressivement cette cerne noir, mais c'est quelque chose qui s'est fait tout seul, je ne l'ai pas forcément décidé. Je ressens aussi un plus grand besoin d'ouverture et de respiration dans mon travail. Aujourd'hui, je cherche une fluidité, un apaisement à travers la peinture.


4° Un des principaux écueils de la bande dessinée "picturale" est de n'offrir qu'une succession d'images (aussi belles soient elles) à contempler, loin des spécificités même du médium bande dessinée. Vous réussissez vous à conserver cette fluidité dans la lecture. On ne s'arrête pas à une case (même si on l'admire). L'image sert toujours la planche dans laquelle elle s'inscrit. A ce titre, la page 100, sans texte, est magnifique. Comment se déroule la conception puis la réalisation d'une de vos planches? En quoi cela se distingue-t-il de votre travail d'illustration (voir le somptueux La case de l'oncle Tom éditions Glénat- 2012)?

Merci ! Je m'attarde moins sur une page de bande dessinée que sur mes illustrations pour éviter justement de perdre la fluidité du récit. Je passe environ trois jours par planche, sur un format A3. Je travaille en général sur plusieurs pages en même temps

Je ne fais pas de crayonné et suis plus à l'aise en travaillant directement avec des masses de couleur.


5° Qu'est ce qui vous a donné envie de faire ce métier d'auteure de bandes dessinées? Parmi vos influences, ou admirations récentes, trouve-t-on des auteurs de bandes dessinées, des illustrateurs, des peintres? Pouvez-vous nous en citer quelques uns?

Ma mère m'avait inscrite à un cours de bande dessinée à l'âge de 12 ans, ça m'a beaucoup plu, j'ai donc continué. Petit à petit, il est devenu clair que je voulais en faire mon métier.

J'aime beaucoup le travail de Gérard Dubois et Pierre Mornet parmi les illustrateurs contemporains. Je me suis toujours intéressé aux peintres, mes influences varient en fonction des projets que je réalise, pour Martin Eden, Vilhelm Hammershoi a été source d'inspiration, Hopper me plait toujours, j'ai aussi beaucoup aimé les fauves mais les regarde moins maintenant. en bande dessinée, j'aime le travail d'Adrian Tomine, Thierry Murat, Götting, Loustal... La liste est trop longue !

mercredi 3 février 2016

Pendant que le loup n'y est pas - Valentine Gallardo / Mathilde Van Gheluwe - éditions Atrabile - 2016.

 Pendant que le loup n'y est pas - Valentine Gallardo / Mathilde Van Gheluwe - éditions Atrabile - 2016. 


Dès la première planche, on est séduit par le graphisme des deux auteurs fait de repentirs, de délicatesse du trait et de juxtapositions de vignettes. Ces subtils glissements d'une image à l'autre, inventent à la fois une fluidité dans notre lecture, mais tissent dans un même mouvement un danger latent. L'espace n' y est que rarement rassurant. La case n'est que peu protectrice. L'évocation de l'enfance, de ses jeux et de son monde autarcique, y est magnifiquement exprimée...tout comme la méchanceté et la convoitise incluses dans les êtres. Et puis il y a le danger qui rôde à l'extérieur, les rumeurs concernant des enfants qui disparaissent. Cette peur non identifiée, se mêle à la découverte de films pour grands, mais aussi aux réactions des garçons devant les corps qui changent. Pendant que le loup n'y est pas nous raconte ce monde de l'enfance qui soudain craquelle dans ses fondements avec une violence sourde. On est ému par la beauté de cette évocation, mais aussi par la perte dont elle témoigne.


mardi 2 février 2016

Ce qu'il faut de terre à l'homme - Martin Veyron - éditions Dargaud - 2016.

 Ce qu'il faut de terre à l'homme - Martin Veyron - éditions Dargaud - 2016.



Démarrée à la fin des années 70 dans l'Echo des savanes, la carrière de Martin Veyron fût couronnée d'un Grand prix à Angoulême en 2001. On lui doit de savoureux moments de lectures notamment à travers son personnage récurrent -et populaire- Bernard Lhermite, mais également le plus récent et très beau Blessure d'amour propre ou les savoureux scénarios d 'Edmond le cochon avec Rochette.
C'est en connaissant cet univers que l'on se lance dans la lecture de son nouvel opus Ce qu'il faut de terre à l'homme , adapté d'un conte de Léon Tolstoï. La rupture avec son vocabulaire est là: changement d'époque, de contrées, de mise en page...L'auteur délaisse l'urbanisme et les travers de notre société (encore que, nous verrons...) pour s'essayer à l'exercice de l'adaptation et du récit rural. On est éminemment surpris par ce changement de style. Mais force est de constater que les paysages sibériens s'y révèlent superbes tandis que les trognes qui les peuplent attirent toute notre attention. On est charmé et séduit par ce récit mettant en scène Pacôme et son désir d'accéder à toujours plus de terres, d'actes de propriété, qui enfin pourront le rendre heureux.
Martin Veyron parvient à mêler une légèreté de ton, une jubilation de lecture à une vision critique et désabusée de l'espèce humaine. On sent à chaque page le plaisir pris par l'auteur pour renouveler sa narration, son dispositif, sans jamais perdre de vue son propos.
Au final, Ce qu'il faut de terre à l'homme, est un livre dont le classicisme est traversé sans cesse d'une vitalité et d'un goût du jeu hautement communicatif.