lundi 7 décembre 2015

Hâsib et la reine des serpents - David B. - Gallimard - 2015.


Hâsib et la reine des serpents - David B. -  Gallimard - 2015.


Un nouvel album de David B. est toujours un événement, qu’il intervienne en tant que scénariste (Le Capitaine écarlate, Terre de feu, Les Faux Visages…), dessinateur (Les Meilleurs Ennemis), ou dessinateur et scénariste à la fois (L’Ascension du Haut-Mal, Par les chemins noirs, Le Tengû carré, Les Incidents de la nuit, etc.).


Chacune de ses propositions est une nouvelle pièce s’ajoutant à l'édifice de son œuvre. Les obsessions sont là : une noirceur, une mythologie faite de références littéraires qui vont de Mac Orlan à Marcel Schwob, en passant par Les Mille et une nuits et d'autres romanciers plus ou moins identifiés, et qui traversent tous ses albums, qu'ils soient autobiographique, de fiction ou à vocation historique. Si ses récits sont gorgés de culture, il en va de même pour son graphisme et ses mises en page qui puisent à la fois dans les miniatures médiévales, persanes, l'art primitif ou les illustrations de romans populaires. La grande force de David B. est d'avoir assimilé toutes ces inspirations, d'en avoir fait un conglomérat qui se révèle unique, au point de pouvoir le considérer comme un des auteurs les plus importants de la bande dessinée actuelle. Après s'être confronté à un de ses auteurs favoris, Pierre Mac Orlan, avec Roi Rose (également chez Gallimard BD), il nous revient cette fois avec Hâsib et la reine des serpents, relecture du conte de Hâsib Karîm ad-Dîn (Nuits 482 à 536) extrait des Mille et une nuits. Si certains de ses albums ont déjà évoqué cette œuvre majeure (on pense à la série Les Chercheurs de trésors publiée chez Dargaud), c'est la première fois que l'auteur s'attache à sa transposition directe. Ce conte est composé de trois récits qui s'accolent avec élégance dans cet album d'ouverture : celui de Hâsi Karim ad-Dîn, fils du sage Daniel, celui de Bulûqiyya, fils du roi des Hébreux du Caire, et celui de Jânshâh, fils du roi de Kâbul. L'enchaînement des périples des trois protagonistes est narré par l'auteur avec un enthousiasme qui unit l'ensemble et en fait une œuvre jubilatoire. Le texte, fidèle au conte d'origine, est accompagné d'une réflexion incessante sur sa mise en image et sur sa transposition possible dans un autre médium. Si le piège de « l'adaptation littéraire » s'est révélé bien souvent fatal à nombre de bandes dessinées, au point de n'en devenir que des simplifications, Hâsib et la reine des serpents n'est pas une simple relecture. Elle nous en propose un autre versant. À chaque récit correspond une empreinte spécifique. Si l'aventure initiatique de Hâsi Karim ad-Dîn nous est contée avec des mises en page et un graphisme relativement classique, celle beaucoup plus tourmentée de Bulûqiyya est faite de lignes serpentines et d'arabesques qui ne cessent de mettre en péril ses figurants, tandis que l'onirisme qui imprègne la quête de Jânshâh fourmille de détails dans les décors, de méticulosité dans le traitement des motifs, révélant ainsi une forme de naïveté qui peut évoquer les peintures du Douanier Rousseau, voire la ligne claire chère à Hergé. C'est ainsi que la narration s'invente, et jamais ne se fige, tout au long des soixante planches de l'album, afin, non seulement d'enthousiasmer notre regard, mais aussi d'être au plus près des vies et des mythes que l'auteur se plaît à nous dépeindre. Cette croyance en son récit, cette volonté de ne jamais se limiter à l'illustration, n'est pas la part la moins admirable du travail de David B.