dimanche 22 novembre 2015

Paul dans le nord – Michel Rabagliati – éditions de la Pastèque – 2015.



Paul dans le nord – Michel Rabagliati – éditions de la Pastèque – 2015.

Démarrée en 1998, la série québécoise des «Paul» de Michel Rabagliati est tout simplement une des plus belles lectures qui nous aient été donné à lire. Des livres que l'on classe, sans hésitation, à côté du Combat ordinaire de Larcenet ou du Quartier lointain de Jiro Tanigushi. Démarrée avec modestie dans deux courts récits mélancoliques avec Paul à la campagne, la série n'a cessé d'enrichir son dispositif visuel et narratif. On gardera à jamais les émotions provoquées par la lecture des ouvrages majestueux que sont Paul à la pêche, Paul à Québec, Paul en appartement... Des livres, à l'apparence toujours modeste (comme le suggère le titre générique "Paul...") mais qui savent mettre en scène le moindre bruissement d'une émotion afin de la rendre universelle. Il n'est pas rare que les pages les plus bouleversantes de la série soient les pages muettes, emplies de non-dits, de contre-champs. A l'exhibition, Michel Rabagliati préfère la grâce et la retenue. Si la série nous a émus souvent, elle nous a aussi amusés, émerveillés et a permis de ré-enchanter notre quotidien en faisant le parallèle entre cette vie et la nôtre.
L'auteur est rare, et ses publications n'en prennent que plus d'importance. Quatre années séparent Paul au parc et Paul dans le Nord. Dans ce dernier opus, nous retrouvons Paul, cette fois âgé de seize ans et en proie aux affres de l'adolescence: virée avec ses amis en mobylette, discussions interminables assis sur des bancs publics, difficultés relationnelles avec ses parents, première rencontre amoureuse... et comme à son habitude, Michel Rabagliati nous enchante par sa faculté à nous raconter une histoire. A la fois autobiographie et récit de nos propres existences, il s'écarte de tout cynisme ainsi que toute mièvrerie en nous laissant vivre la beauté simple de ces instants. Par sa maîtrise des moyens offerts par la bande dessinée, il nous offre une nouvelle pièce d'orfèvre qui se savoure encore après de nombreuses lectures. Oui, pour moi, Paul est actuellement la plus belle des séries.

mercredi 11 novembre 2015

Khodja -Thomas Scotto /Régis Lejonc - éditions Thierry Magnier - 2015.

Khodja -Thomas Scotto /Régis Lejonc - éditions Thierry Magnier  - 2015.




Kodhja, c'est le nom de la Cité dans laquelle pénètre le garçon à la recherche du Roi. "Ce roi. Le seul à pouvoir lui redonner ce qu'il avait étrangement oublié sur ces années de chemin.". Tout comme le garçon, le lecteur s'immisce au sein de la muraille dont la forme semble mouvante, évoluant à l'envie. Il en va de même pour les êtres qui l'habitent, parmi lesquels nous croiserons des créatures inquiétantes, d'autres bienveillante, mais aussi des silhouettes familières tels qu'un Schtroumpf, Casimir ou Alice dans sa version Disney. Périple entrecoupé d'un labyrinthe, d'une "fontaine majestueuse", d'une "forêt improbable" mais aussi d'un sous-terrain nauséabond, dans le but ultime de rencontrer celui que "tout le monde désire rencontrer": le Roi.

Il est des livres qui amusent, qui plaisent, qui distraient. Kodhja est d'une autre trempe: il vous séduit, vous bouleverse puis vous ramène à votre propre parcours. Les planches y allient synthétisme et grande beauté, tout en nourrissant sans cesse un texte d'une grande précision. Ce conte, à l'invention constante, réussit la gageur d'être un somptueux périple empli d'aventure et un incroyable livre d'adieu (d'hommage?) à l'enfance. On pense parfois au Toxic de Charles Burns ou au Panthère de Brecht Evens, ces récits si différents dans le contenu, mais dans lesquels l'imaginaire et le réel sont inextricablement liés, tout comme l'enfance et l'âge adulte. Chronique d'un deuil, de ce que l'on laisse derrière soi, mais aussi d'un apaisement qui vient peu à peu, Khodja peut vous émouvoir aux larmes.
"Oui, je te dois beaucoup, c'est vrai, mais voilà... Je vais apprendre le reste de la vie. Grandir. Rassure-toi, je ne t'oublierai jamais."

mardi 3 novembre 2015

Les intrus - Adrian Tomine - éditions Cornélius - 2015.


Les intrus - Adrian Tomine - éditions Cornélius - 2015.



Cela fait quelques années que nous n'avions pas eu en France l'occasion de lire une nouveauté d'Adrian Tomine. Si l'on excepte le charmant -mais pas essentiel- Scène d'un mariage imminent en 2011, il faut remonter en 2008 avec Loin d'être parfait pour se souvenir avoir lu une grande œuvre de l'auteur. La rareté de leurs propositions, tout comme avec le géant Daniel Clowes , donnait l'impression que ces auteurs essentiels des années 90/2000 devenaient désormais des acteurs d'une époque révolue.
Aujourd'hui, Adrian Tomine nous revient avec Les intrus. Au premier regard, il nous semble que la parenté avec l’œuvre de Clowes n'a jamais été si proche. Proximité accentuée par leur éditeur commun : Cornélius. La crainte de voir le travail de Tomine cannibalisé par celui de son aîné est là : diversité dans les styles graphiques proposés, goût pour la ligne juste "sans fioriture", répétition systématique de damiers extrêmement denses... Puis commence la lecture et toutes nos craintes s'envolent dès la première histoire qui ouvre ce recueil de six nouvelles. Avec Une brève histoire de la forme artistique nommée "hortisculpture", Adrian Tomine nous offre un récit plein d'humour, de mélancolie, de folie... mais aussi d'amour dont l'apparente rigidité formelle n'est qu'un leurre qui va s'émanciper sous nos yeux. Passant du noir et blanc aux teintes de gris avec des cases rectangulaires, à des planches couleurs avec répétitions de cases carrées, mêlant le strip à une narration plus continue, l'auteur nous enchante dès cette étonnante ouverture. S'en suivront cinq autres chapitres tout aussi réussis et dont la liberté formelle ne cesse de s'inventer à mesure que les récits se révèlent. L'ensemble de ce recueil s'affirme comme un tout, dans lequel chacun des personnages qui le composent interroge la notion d'intrus affirmée par le titre. Si ce dernier est emprunté au dernier récit, dans lequel un homme pénètre de façon régulière dans son ancien appartement lorsque les nouveaux propriétaires se sont absentés, c'est chacun des êtres qui traversent ces scènes qui semble agir face à la vie sans y avoir été invité. Les intrus est un livre bouleversant, empli de tendresse et de désespoir qui accompagnera longtemps les lecteurs qui s'y seront aventurés.