mercredi 30 septembre 2015

Délivrances – Toni Morrison- éditions Christian Bourgois – 2015.


Délivrances – Toni Morrison- éditions Christian Bourgois – 2015.
Toni Morrison nous offre un nouveau roman succédant à l'immense Home en 2012. On est presque surpris tant dès les premières lignes, l'écriture de l'auteur si elle n'en est pas moi gorgée de beauté, se veut plus limpide, moins syncopée, plus accessible aussi. Cette fois-ci, l'auteur se confronte à l'époque contemporaine à travers le portrait de celle qui se fait appeler Bride. Victime du racisme, de la honte et du manque d'attention de sa mère, elle apprend à se construire, à s'oublier, loin des attentes des autres. Sur son chemin, on croisera d'autres visages, tous plus forts, et meurtris les uns que les autres: Brooklyn, Sweentness, Sofia, Rain... Récit d'une grâce de chaque instant, Délivrances se révèle comme un nouveau chapitre magistral dans l'oeuvre d'un des -le ?- plus grand écrivain en activité. Elle ne publie pas un nouvel ouvrage, elle nous l'offre, tant chacune de ses lectures devient un moment fort de nos vies.
 
 

lundi 28 septembre 2015

L'insubmersible Walker Bean tome 1– Aaron Renier – éditions Sarbacane – 2015.


L'insubmersible Walker Bean tome 1– Aaron Renier – éditions Sarbacane – 2015.
Avec L'insubmersible Walker Bean, les éditions Sarbacane nous offrent un livre étonnant dont le plaisir de lecture vous saisira du début à la fin. Walker Bean, jeune garçon plutôt trouillard, se doit d'accomplir la mission confiée par son grand-père : rendre un mystérieux crâne à ses propriétaires, là où il a été volé. Le récit va ainsi ne cesser de s'enrichir jusqu'à, on l'espère, l'accomplissement de la mission. Nous y croiserons des pirates, des êtres à la démarche énigmatique, un château d'eau transformé en laboratoire/bibliothèque, un potager poussant sur un navire, des créatures inquiétantes et des ciels faussement étoilés. Les planches grouillent de détails et n'hésitent pas à bousculer leur mise en page afin d'accompagner de manière ludique le récit. Sans pouvoir déterminer si ce récit s'adresse à des enfants ou à des adultes, force est d'admettre que L'insubmersible Walker Bean nous séduit et sait provoquer notre enthousiasme. On attend le prochain opus avec impatience, tout en lui attribuant dès aujourd'hui un factice-mais sincère- feu prix intergénération à Angoulême 2016.
 
 

dimanche 27 septembre 2015

Funny girl - Nick Hornby - traduit de l'anglais par Christine Barbaste - éditions Stock - 2015.

Funny girl - Nick Hornby - traduit de l'anglais par Christine Barbaste - éditions Stock - 2015.


Au milieu des années 60, Sophie Straw rêve de devenir actrice. C'est autour d'elle - et de son personnage- que va s'inventer la nouvelle comédie à succès de la BBC qui restera dans la mémoire des citoyens britanniques : Barbara (et Jim).  Portrait d'une troupe entièrement dévouée à sa création, Funny Girl parvient à nous séduire d'un bout à l'autre de son récit. Éloge du divertissement et de la croyance en l'action, le récit se déploie au fil de l'évolution de la sitcom avec vivacité et enthousiasme. Le ton inventé par l'écriture de Nick Hornby se révèle proche de celui d'une comédie musicale digne de Chantons sous la pluie par l'élégance, la mélancolie et la grâce qui le parcourt. On finit ce beau roman, cette belle parenthèse dans notre vie, avec une réelle croyance envers les personnages qui se sont mus sous nos yeux. On les quitte avec une réelle émotion.
 
 

vendredi 25 septembre 2015

En toute franchise - Richard Ford - éditions de l'Olivier - 2015.


En toute franchise - Richard Ford - éditions de l'Olivier - 2015.

 
 
Frank Bascombe, personnage bien connu des lecteurs de Richard Ford (Un week end dans le Michigan, Indépendance, L'état des lieux), nous revient avec ce nouveau roman. On retrouve l'ancien agent immobilier à 68 ans, cheminant dans une ville dévastée par l'ouragan Sandy. Suivra un magistral texte découpé en quatre parties, chacune révélant l'immense talent de l'auteur de Canada. Le roman se déploie ainsi, entre retrouvailles, confessions et portrait saisissant d'une Amérique s'apprêtant à vivre le second mandat d'Obama. Richard Ford nous saisit de la première à la dernière page, sans jamais se vouloir démonstratif, évitant la nécessité du "romanesque". En toute franchise démontre une fois de plus que Richard Ford est un des plus grands écrivains qui soit, un de ces rares auteurs à parvenir à nous conter toute la richesse du monde. Le roman n'y raconte pas la vie mais l'accompagne, en prend les sinuosités. 


mardi 22 septembre 2015

Juste avant l'oubli - Alice Zeniter - éditions Albin Michel / Flammarion - 2015.


Juste avant l'oubli - Alice Zeniter - éditions Albin Michel / Flammarion - 2015.

Franck, jeune infirmier, est totalement épris de sa compagne Émilie. Cette dernière poursuit des études universitaires et rédige une thèse concernant le désormais disparu écrivain culte de polar Galwin Donnell. Depuis la présumée mort de ce dernier s'organise tous les trois ans au sein même de île de Mirhalay, lieu qui le vit disparaître,une journée d'étude consacrée à l'auteur. C'est à Émilie qu'incombe l'importante mission d'animer cette commémoration. Franck la rejoint en ces terres, au large de l’Écosse, avec l'intime volonté de la soutenir, mais surtout d'officialiser leur relation.
Alice Zeniter nous offre un livre plein de vivacité, fusionnant différents genres littéraires, avec une aisance et une facilité de lecture exemplaire. Si le roman se présente dans un premier temps comme l'évocation intimiste de la vie d'un couple, et de sa difficulté à exister, il emprunte très vite les voix de la littérature policière (des plus recommandables) ou du méta-roman en inventant avec assurance l’œuvre de l'écrivain Galwin Donnell et l'île de Mirhalay, dont on aimerait tant croire en l'existence et qui s'apparente à un lieux clos, scène de théâtre, dans lequel se joue d'insondables drames. Véritable catalyseur de fictions, cette terre supposément inclue dans l'archipel des Hébrides évoque dans un même mouvement de sombres récits de pirateries, des paysages écossais mythiques, et le lieu d'une courtoisie toute anglaise. On est happé par ce beau roman qui réussit non seulement à vous divertir -on y rit souvent-, à vous tenir en haleine, mais aussi à transcrire en mots à vos interrogations les plus intimes. Au final, Juste avant l'oubli est un livre poignant.

"Le monde objectif n'existe pas. Nous n'en expérimentons qu'une succession de perceptions personnelles. Et quand le moi est à ce point atteint qu'il ne peut plus percevoir, c'est le monde qui s'écroule."
 

lundi 21 septembre 2015

La ballade du calame - Atiq Rahimi - éditions L'Iconoclaste - 2015.


La ballade du calame - Atiq Rahimi - éditions L'Iconoclaste - 2015. 

Dans La ballade du calame, l'écriture de l'auteur semble épouser les sinuosités de la vie, et du trait, afin de laisser venir à lui son texte. Si son exil d'Afghanistan semble irriguer l'ensemble, l'ouvrage se construit également par des rencontres, des réflexions sur la calligraphie, sur l'amour du corps et de la forme. On y croise autour d'une arabesque maintes citations d'auteurs, de Victor Hugo à Rabindranath Tagore, en passant par Pascal Quignard ou Franck Lalou. Sans jamais devenir pensum bibliophilique, chacune des voix invitées semble se joindre avec délicatesse et vivacité au propos, et à l'écriture d'Atiq Rahimi. Entrecoupé de calligraphie et de "callimorphie", La ballade du calame nous irradie tout au long de son cheminement, de sa beauté et des possibles qu'il semble inventer.

" Tout s'entrelace, comme dans une toile d'araignée; et tout se répète à l'infini comme dans un jeu de miroir."
 

samedi 19 septembre 2015

Nungesser - Fred Bernard / Aseyn - éditions Casterman - 2015.



Nungesser - Fred Bernard / Aseyn - éditions Casterman - 2015.



Héros de l'aviation dans l'armée française durant la première guerre mondiale, Charles Nungesser entrera dans la légende suite à sa tentative de joindre Paris à New York en 1927. Le duo qu'il formera avec François Coli à bord de l'Oiseau blanc se soldera par un échec et entraînera la disparition des deux aviateurs. Deux semaines plus tard, Charles Lindbergh réussira la première traversée transatlantique.

C'est l'histoire de Nungesser que Fred Bernard et Aseyn nous font vivre aujourd'hui. De ce personnage héroïque, au courage indéniable, mais aussi fanfaron, inconstant et ne supportant pas de ne pas tenir le haut de l'affiche, les deux auteurs nous livrent un portrait empli d'envie, de désir, mais aussi de mélancolie. Si ce héros fit rêver nombre de gens, il n'en reste pas moins un être complexe dont la soif de vivre se fit parfois au détriment de son entourage.

Là où d'autres livres s'enferment dans leur vocation biographique et en oublient d'exister, Nungesser est une magnifique bande dessinée qui ne cesse d'être alimentée par le souffle de l'aventure. Le scénario de Fred Bernard est brillant tant il aborde nombre de facettes du personnage sans jamais sombrer dans le didactisme, tandis que "la mise en images" par Aseyn est fascinante, faite d'une minutie dans le rendu des détails qui se confronte à une synthétisation des visages et de leurs émotions. L’œuvre ainsi produite devient mouvante, spontanée, sensuelle et intègre la richesse même de son personnage. A l'heure où Hugo Pratt est remis en avant, force est de constater qu'il y a bien longtemps que nous n'avions pas lu une aussi belle et intense bande dessinée d'aventure.

mercredi 16 septembre 2015

Archives du vent - Pierre Cendors - éditions Le Tripode – 2015.



Archives du vent - Pierre Cendors - éditions Le Tripode – 2015.





En avril 2015, Pierre Cendors publiait le lumineux L'invisible dehors, Carnets islandais d'un voyage intérieur aux éditions Isolato. Dans ce précieux ouvrage, qui invite aux nombreuses re-lectures, on était fasciné par la grâce de l'écriture et la richesse des réflexions. Il n'était pas rare de s'arrêter sur un paragraphe avec l'envie de le mémoriser, de nous l'approprier.

Pierre Cendors nous revient avec un cinquième "roman" - mais l'ensemble de ses livres semble résonner d'un ouvrage à l'autre - intitulé Archives du vent. Nous y découvrons Egon Storm, réalisateur de cinéma qui a révolutionné son médium. Alors que l'artiste vit désormais reclus, un ultime message dans lequel il mentionne l'existence d'un énigmatique mais central homme nommé Erland Solness.

Sur cette trame qui pourrait être celle d'un roman à intrigue, Pierre Cendors nous offre un texte à la richesse inouïe, dans lequel se mêlent différents genres littéraires, de l'intimiste au métaphysique tout en passant par le fantastique, sans jamais oublier de faire écho à notre existence. Jamais exercice de style, il parvient à nous happer et à nous bouleverser par la beauté de son écriture. Livre vertigineux, Archives du vent est le bel hommage d'un auteur à la littérature. Chaque page est imprégnée de sa croyance en son médium.

mardi 15 septembre 2015

De si parfaites épouses - Lori Roy - éditions du masque - 2015.



De si parfaites épouses - Lori Roy - éditions du masque - 2015. 



Dans son précédent roman, Lori Roy évoquait le départ d'une famille de Détroit après les émeutes raciales qui s'y déclarèrent en 1967. S'installant à Bent Road, au Texas, ils y découvraient une population se rêvant autarcique et tétanisée par la peur de tout ce qui émane de l'extérieur. Avec De si parfaites épouses, l'auteur revient à Détroit mais cette fois-ci en 1958. La population blanche et puritaine y vit dans un relatif confort, mais s'inquiète des fermetures d'usines annoncées, ainsi que de l'arrivée d'une population noire avec laquelle ils se doivent de cohabiter. Si tout est mis en œuvre pour sauver les apparences, un double fait divers va progressivement morceler cette peinture idyllique : l'assassinat d'une jeune femme noire et la disparition d'une jeune femme blanche et dépendante.

Avec ce deuxième roman, Lory Roy choisit non pas de réinventer, mais d'approfondir les pistes abordées dans Bent Road. Dans chacun de ces deux ouvrages, le mensonge apparaît comme l'unique solution pour préserver les apparences. Chacun s'écoute, s'épie et s'évertue à maintenir l'image d'une réussite et d'un bonheur construit pierre par pierre. L'individuel y est sacrifié au collectif dans un silence glaçant. Lory Roy révèle une fois de plus l'originalité de son style, où la violence intériorisée (le plus souvent) des personnages se confronte à la délicatesse de l'atmosphère décrite, nous plongeant un peu plus encore dans l'effroi.

lundi 14 septembre 2015

L'imposteur - Javier Cercas - éditions Actes Sud-2015.


L'imposteur - Javier Cercas - éditions Actes Sud-2015.


Enric Marco est un personnage clé dans l'histoire de l' Espagne contemporaine. Tour à tour anarchiste opposant au franquisme, secrétaire général du deuxième syndicat espagnol de l'époque (CNT), vice-président d'une puissante fédération catalane, avant de devenir dans les années 2000 le président de l'Amicale de Mauthausen. C'est ce dernier rôle qui lui permettra d'accéder à la notoriété médiatique tant ses récits concernant son passé d'ancien déporté ont su émouvoir et enthousiasmer les foules venues l'écouter. Un des rares anciens déportés espagnols à parler avec autant d'intensité de cette sombre page de l'histoire. Sauf qu'en 2005, un jeune historien méticuleux révèle que le charismatique orateur n'est qu'un imposteur. C'est ce fait stupéfiant, et véridique, qui est le point de départ du nouvel ouvrage de Javier Cercas.

L'auteur de l'inoubliable Soldats de Salamine va procéder à un véritable travail d'investigation, n'hésitant pas à rencontrer à maintes reprises le désormais peu fréquentable Enric Marco. Livre fascinant dans son rapport à l'histoire de l'Espagne, l'ouvrage l'est également par la réflexion qu'il mène sur le rôle de l'écrivain face au mensonge. Se nourrissant des écrits de Truman Capote ou d' Emmanuel Carrère, citant Dostoïevski ou Cervantes, Javier Cercas ne cesse d'adjoindre un positionnement moral à cette narration qui se déploie. Telle une récurrence revient la question de savoir si c'est l'écrivain qui utilise ce rocambolesque récit afin de nous offrir une grande œuvre ou si c'est Enric Marco lui-même qui manipule l'auteur afin de se faire à nouveau aimer. Essayer de comprendre ce parcours n'est-il pas déjà lui pardonner ? L'imposteur peut se lire comme un essai, un roman noir, une autofiction... et ne cesse d'éveiller, par sa structure en palimpseste et la beauté de son écriture, nombre de chemins de lecture. 
 

dimanche 13 septembre 2015

Péchés capitaux - Jim Harrison - éditions Flammarion - 2015.


Péchés capitaux - Jim Harrison - éditions Flammarion - 2015.


Nous avions découvert l'inspecteur Sunderson en 2012 dans le roman intitulé Grand Maître. Celui-ci y menait sa dernière enquête avant son départ à la retraite. On était totalement séduit par ce personnage désabusé, alcoolique et victime de ses obsessions sexuelles. L'intrigue - la volonté de mettre hors d'état de nuire un gourou aux agissements peu recommandables -, si elle ne manquait pas d'humour, ne semblait pas retenir ni l'attention du lecteur ... ni celle de son auteur. Lui même qualifiant son livre de "faux roman policier", soit pour dire qu'il s'agit - selon lui ou son éditeur - d'un livre supérieur à un roman policier, ou à l'inverse dont la construction n'est pas au niveau d'un bon roman policier!

Sunderson réapparaît dans ce Péchés capitaux ... et on avoue que malgré l'impression que le précédent opus était un "Harrison mineur", au vu de son immense talent, on a qu'une envie : se plonger dans ce livre des retrouvailles. L'ex -policier, désormais à la retraite, s'essaie à vivre une vie moins trouble dans son bungalow du Michigan, mais cette nouvelle existence et vite mise à mal lorsqu'il découvre que ses voisins, la famille Ames, se plaisent à vivre au-dessus des lois, sans aucune estime pour le monde qui les entoure. Sur cette trame classique, mais parfaitement maîtrisée, Jim Harrison approfondit avec élégance les cicatrices de son personnage. Comme dans Grand Maître, le lecteur à la sensation que l'écrivain et l'inspecteur ne font qu'un face à leurs interrogations et leurs failles. Mais là où la précédente enquête se limitait à l'élégiaque, à l'excès de vie, comme une danse sans fin, Péchés capitaux se veut plus mélancolique et apaisé. Le calme n'est toujours pas envisageable, mais la plénitude semble pouvoir être envisageable désormais par éclats. Au final, le roman allie un plaisir de lecture évident à une bouleversante réflexion sur le chemin parcouru tout au long de notre vie. "Vrai grand roman" ou "vrai grand roman policier", Péchés capitaux est un de ces livre que l'on aime intimement. 

jeudi 10 septembre 2015

Les nuits de laitue - Vanessa Barbara - éditions Zulma - 2015.


Les nuits de laitue - Vanessa Barbara - éditions Zulma - 2015.


Otto et Adda forment un couple unis. Mais un jour, alors que "le linge n'avait même pas eu le temps de sécher", Ada meurt. Otto continue alors à vivre mais sans passion ni envie. "Au fil du temps, Otto apprit à se débrouiller lorsqu'une ampoule grillait, mais il n'envisageait pas une minute de quitter son pyjama". Cette disparition va très vite provoquer de nombreuses réactions au sein du village où le couple vivait depuis 1958. Vont alors défiler nombre de personnages attachants dont l'apparente bonhomie cache de réelles névroses. Entre mythomanie, paranoïa et humour, le roman se déguste avec joie, ironie et parfois il faut bien le dire une réelle émotion.

mercredi 9 septembre 2015

llska - Eirikur Orn Norddahl - éditions Métailié - 2015.


llska - Eirikur Orn Norddahl - éditions Métailié - 2015.


Illska - qui est traduit par "le mal"- est un de ces livres qui nous semblent venir de nulle part, mais qui forcent l'admiration de par leur ambition, leur démesure et leur cohérence. Ne correspondant à aucun de nos référents, il s'amuse d'un bout à l'autre à vous déstabiliser. Un texte à la beauté charnelle qui s'éprouve dans sa totalité et où chaque matériau, même le plus hétéroclite, s'intègre à un ensemble. 


Illska est dérangeant par son sujet : un triangle amoureux entre ses trois protagonistes Agnes, Omar et Arnor. La première étudie jusqu'à l'obsession la Shoah et nourrit sa haine à l'encontre de l'extrême-droite contemporaine. Le second se laisse porter par la vie entre études et petits boulots. Le troisième est un membre important de groupuscules néonazis de Reyjavik. Si Agnes vit une histoire d'amour avec Omar, elle le trompera pourtant avec celui qui incarne l'inacceptable. Si le trame du livre est là, jamais elle ne suffira à résumer l'intensité du livre. Alternant diatribes, récit effroyable de massacres -notamment celui de juifs lituaniens, géographie des holocaustes et malgré tout poignantes histoires d'amour et de folie... Eririkur Orn Norddahl nous invite à la fascination -mais aussi à la répulsion- dans un livre tendu et éprouvant. Livre politique et désabusé, Illska n'oublie jamais ses personnages. A aucun moment le propos n'y effacera l'incarnation du récit. Ce qui pourrait n'être qu'une foule de pistes fascinantes se transforme au final en un livre poignant et des plus passionnants, qui nous prouve ce que peut être la littérature.
 

mardi 8 septembre 2015

Un été au Kansai - Romain Slocombe - éditions Arthaud - 2015.



Un été au Kansai - Romain Slocombe - éditions Arthaud - 2015.



Jeune diplomate allemand en poste à Tokyo de 1942 à 1945, Friedrich Kessler entretient une correspondance assidue avec sa sœur Liese installée à Berlin. Érudit et amoureux des arts, il s'émerveille devant la richesse de cette société japonaise jusqu'alors inconnue. Souvent contemplatif, il se plait à s'émouvoir devant des estampes d'Hiroshige. Face à cette délicatesse pointe néanmoins l'obscurité d'un régime nazi dont il dépend. S'interrogeant sur les moyens mis en pratique par les autorités pour assurer la réussite de leur projet, il en reste néanmoins un fonctionnaire. Puis le temps des revers de l'armée allemande, des bombardements sur Berlin -dont il prend conscience de par ses relations épistolaires- et de ceux tout aussi terrifiants de Tokyo.

La correspondance s'imprègne de l'Histoire et nous en dévoile à la fois son humanité et sa monstruosité. Par l'intérêt porté aux vaincus, et aux armes utilisées pour permettre cette victoire, Romain Slocombe désaxe notre champ de vision et nous interroge, nous rend moins "aveugle", sur notre volonté de simplifier l'Histoire, de la limiter à des faits. Au-delà de son sujet, la narration des bombardements de Tokyo s'inscrit dans un inoubliable moment de littérature.

lundi 7 septembre 2015

Kaboom n° 11 - Magazine de bande dessinée – Août / Octobre – 2015.


Kaboom n° 11 - Magazine de bande dessinée – Août / Octobre – 2015.


Après 9 numéros et un hors-série, la revue Kaboom revient avec une formule un peu remaniée. Désormais, plus de place est laissée aux entretiens quant aux articles analytiques, ils deviennent eux légèrement plus concis. Si depuis sa création en 2013, la revue flirte avec l'excellence, elle nous offre avec ce onzième opus un des plus beaux entretiens qu'il nous ait été donné de lire à ce jour : des pages 50 à 63, Blutch et Goossens se livrent à un entretien croisé fascinant de bout en bout. Stéphane Beaujean, le rédacteur en chef, nous prévient : "Dans la discussion qui suit, il convient de se perdre, car la jungle, par nature, est un territoire dont il est difficile d'avoir une vue d'ensemble. Mais ceux qui choisiront de les accompagner le long de ce petit bout de route auront sûrement appris quelque chose". Cette rencontre sait se transformer en moment de grâce.
 
 "(...)chez moi le dessin vise toujours un objet. J'ai beaucoup moins pratiqué le dessin tel que tu le pratiques, pour le geste. Ca m'arrive quand je fais par exemple la quatrième de couverture où Blueberry suce son pouce. Là, je suis content, je repousse les limites de ma technique, j'y prends du plaisir. Mais les occasions sont très rares. Le reste du temps je vise un objectif (...). Le dessin doit fonctionner donc j'abandonne la technique pour l'efficacité."  Daniel Goossens.
 

mercredi 2 septembre 2015

Thierry Groensteen in En chemin avec Baudoin – éditions P.L.G. - 2008.


Thierry Groensteen in En chemin avec Baudoin – éditions P.L.G. - 2008.


La phrase juste – et dont je partage le sentiment – de Thierry Groensteen concluant son bel ouvrage consacré à Edmond Baudoin:

«Si je n'avais pas lu Baudoin, ma musique intérieure serait moins belle, ma tête moins ouverte aux beautés du monde. J'ai voulu essayer, dans ces pages, de m'acquitter de cette dette, qui n'est pas mince.»

 
Dédicace sur Le Procès-Verbal de J.M.G. Le Clézio / Baudoin – éditions Futuropolis/Gallimard - 1989