dimanche 29 mars 2015

Dédicace de Matthias Lehmann sur l'étouffeur de la RN 115 (Actes Sud BD, 2006), en attendant la parution de La Favorite en Avril 2015.


Dédicace de Matthias Lehmann sur l'étouffeur de la RN 115 (Actes Sud BD, 2006), en attendant la parution de La Favorite en Avril 2015.



Le rare Matthias Lehmann est un auteur majeur dont chaque parution est un véritable choc visuel et narratif. Son nouvel album intitulé La Favorite est annoncé en avril chez Actes Sud BD.


samedi 28 mars 2015

L'homme montagne – Séverine Gauthier / Amélie Fléchais – éditions Delcourt- 2015.


L'homme montagne – Séverine Gauthier / Amélie Fléchais – éditions Delcourt- 2015.




On suit les albums scénarisés par Séverine Gauthier depuis plusieurs années. De Washita à Garance, en passant par Mon arbre, chacune de ses propositions est partagée par un même plaisir ressenti à faire vivre une histoire. Aujourd'hui, elle nous revient avec L'homme montagne en compagnie d'Amélie Fléchais, déjà auteure des somptueux graphismes des très séduisants Chemin perdu et Le petit loup rouge. Un jour, un enfant part en quête du vent afin d'aider son grand-père «pour le pousser dans son dernier voyage». Les montagnes qui ont poussé sur son dos sont désormais trop lourdes à porter. En chemin, l'enfant rencontrera un arbre et ses racines, des cailloux qui courent pour descendre la montagne mais aussi un bouquetin et, pour finir, le vent tant attendu. Chacun à sa manière lui apportera une indication quant au sens du chemin parcouru. Le texte, beau et séduisant, s'unit parfaitement aux compositions graphiques que l'on contemple avec admiration. Le tout est gorgé de merveilleux, d'aventure mais aussi de sens et d'émotion. L'homme montagne est un de ces rares albums jeunesse -au côté du Hilda de Luke Pearson- à s'adresser à des enfants sans se départir de la joie de la découverte et du désir d'inédit qui anime chacun d'eux. 

 

vendredi 27 mars 2015

Glenn Gould - Une vie à contretemps – Sandrine Revel – éditions Dargaud – 2015.


Glenn Gould - Une vie à contretemps – Sandrine Revel – éditions Dargaud – 2015.


Préciser d'abord qu'on est rarement séduit par les biographies en bande dessinée car bien souvent, l'album qui nous est proposé vaut essentiellement par son sujet, par ce qu'il nous raconte, et en oublie d'exister par lui-même.
Sauf que le Glenn Gould, Une vie à contretemps réalisé par Sandrine Revel est un livre magnifique, qui réussit la gageure d'approcher la personnalité du pianiste-compositeur tout en nous enveloppant à tel point dans son récit et dans la beauté de ses planches qu'on en oublie qu'on lit un livre biographique. Cette vie, évoquée avec une grande précision à travers nombre d'épisodes emblématiques, page après page, apparaît au lecteur plus ressentie que racontée. Il en va de même de la représentation de la musique, où l'auteur s'absout des codes et des poncifs inhérents au médium bande dessinée afin d'inventer une forme qui vous fera comme rarement «entendre» sa sonorité. Les planches muettes qui en découlent, faites de répétitions, de précision, d'attention au geste, sont d'une grâce et d'une délicatesse inouïes.
Il faut remercier Sandrine Revel de nous avoir offert tant d'émotions à la lecture de Glenn Gould, Une vie à contretemps. A la sortie de l'ouvrage, on a envie de s'y immerger à nouveau. On a aussi envie de ressortir nos disques de Glenn Gould. Preuve s'il en est que l'hommage est en plus totalement réussi.


jeudi 26 mars 2015

Grossir le ciel – Franck Bouysse – éditions La manufacture de livres- 2014.


Grossir le ciel – Franck Bouysse – éditions La manufacture de livres- 2014.


On est très vite séduit par l'écriture de Franck Bouysse, faite d'économie et d'intensité. Il nous y décrit le quotidien de Gus, paysan vivant dans un «coin paumé des Cévennes». Très vite, face à ce territoire composé «de grands espaces, des montagnes, des forêts, quelques prairies, de la neige toute une partie de l'année, et de la roche pour poser le tout», on comprend que le quotidien de Gus est fait de gestes répétés jusqu'à l'usure mais aussi de monologues constants pouvant conduire à la déraison.
Grossir le ciel est un roman noir fascinant, obsessionnel, où la tension est là, inexplicable, mouvante, sans cesse prête à imploser. On découvre Franck Bouysse avec ce livre et l'on sait que, désormais, on attendra avec envie chacune de ses nouvelles parutions.
«Gus ne se sentit en sécurité qu'après avoir atteint la lisière de chênes, exactement à l'endroit où il se trouvait à l'affût la veille; là où, d'une certaine façon, tout avait commencé, là où il avait conçu l'idée d'un drame.»



mardi 24 mars 2015

Le bunker – Laurent Herrou – Jacques Flament éditions – 2015.


Le bunker – Laurent Herrou – Jacques Flament éditions – 2015.



«Le journal, impitoyable compagnon, comme toujours. Je les ai crus, j'avais besoin de les croire. J'avais besoin d'enrayer le truc qui se réveillait en moi, les crises, la perte de contrôle. J'ai toujours eu du mal à garder la maîtrise, à ne pas être rattrapé par les voix dans ma tête. A certains moments, c'était si fort que j'avais l'impression que ce n'était plus moi qui étais là. Mais quelqu'un d'autre, à l'intérieur de moi.
Quelqu'un d'autre.
Quelques-uns d'autre».


lundi 23 mars 2015

Le chemin s’arrêtera là – Pascal Dessaint – éditions Rivages – 2015.


Le chemin s’arrêtera là – Pascal Dessaint – éditions Rivages – 2015.

 


Dès les premiers mots, on est happé par l’écriture concise mais chargée en intensité de Pascal Dessaint: «J’aimerais raconter le vent qui mugit dans l’acier, et puis notre méchanceté». Cette phrase inaugurale dépeint toute la tragédie qui se noue tout au long des 222 pages qui composent ce récit. Le décor en est une digue dans le Nord, partagée entre bâtiments industriels laissées à l’abandon, blockhaus souvenirs d’un passé lointain, et la mer avec ses mouvements incessants.
A l’image de ce paysage, les personnages meurtris qui le composent semblent perdus, sans repères, oubliés de tous. Le chemin s’arrêtera là, au-delà de son inscription la grande tradition du polar social, parvient à nous éblouir par l’incarnation de chacun de ses personnages. On est constamment tenu par la pesanteur des faits qui se partage avec l’élégance de l’écriture. Pascal Dessaint s’exempte de toute fioriture et nous offre un récit près de l’os, qui reste longtemps dans votre esprit après sa lecture.
«La digue, c’était un plan incliné de quelques dizaines de mètres de large seulement sur sept kilomètres de long, à peu de chose près la longueur du bassin qui séparait de l’usine sidérurgique. Le béton était usé et très irrégulier, mais il tenait le coup, il faut dire qu’on avait mis les moyens. Pour construire cette satané usine, on avait dégagé quinze millions de tonnes de sable, gagné quatre-vingt-cinq hectares sur la mer et utilisé, ne serait-ce que pour la digue, trois cent cinquante mille tonnes de béton bitumeux».


dimanche 22 mars 2015

Les nuits de Reykjavik – Arnaldur Indridason – éditions métailié -2015.


Les nuits de Reykjavik – Arnaldur Indridason – éditions métailié -2015.

«Je m'intéresse aussi aux squelettes qui collent aux basques des vivants. Ce qui m'intéresse le plus, ce sont les "squelettes vivants", pourrait-on dire. Mes romans traitent de disparitions, mais ils ne traitent pas principalement de la personne qui a disparu, plus de ceux qui restent après la disparition, dans un état d'abandon. Je m'intéresse à ceux qui sont confrontés à la perte. Ce sont ces gens-là que j'appelle les "squelettes vivants": ils sont figés dans le temps.»
Arnaldur Indridason ( interview le Figaro 25/02/2008)


Un «squelette vivant», il en est ainsi d'Erlendur, jeune policier de proximité hanté par la disparition de son frère alors qu'il était enfant, en apprenant la mort d'Hannibal, un clochard qu'il croisait parfois dans la rue. «Cet endroit avait été le dernier domicile d'Hannibal avant qu'on ne le retrouve noyé dans les tourbières. Il avait vécu là avec quelques chats errants qui s'étaient rassemblés autour de lui comme l'avaient fait autrefois les oiseaux autour de Saint François d'Assise». Un clochard, est ce que cela vaut la peine de prolonger l'enquête ? Il buvait et il est mort noyé, un simple accident ? La vraie affaire est plutôt celle de cette femme disparue le même soir sans laisser de traces. Erlendur continue à enquêter sur la mort d'Hannibal, en dehors de son service. Un roman noir, très noir, Reykjavik des années 70, regard sur les rejetés, un alcoolisme effrayant, et pas seulement chez les déshérités, la drogue, «dans le passé, ils s'étaient déjà livrés à l'importation d'alcool de contrebande, mais la drogue rapportait nettement plus et prenait bien moins de place.». 

 

lundi 9 mars 2015

Quelques questions à Nicoby, concernant le très beau et instructif La révolution Pilote, 1968 – 1972.


Quelques questions à Nicoby, concernant le très beau et instructif La révolution Pilote, 1968 – 1972.

Nicoby fait partie de ces auteurs dont on admire le travail et qui parviennent, album après album, à inventer une intimité avec leurs lecteurs. Que ce soit dans dans ses oeuvres, autobiographiques ou de fiction, dans son style, humoristique ou réaliste, on retrouve dans ses propositions une même humilité et un désir de cerner au plus près, par le détail, ce qui peut rendre attachant un être humain.
La parution du beau La révolution Pilote, en collaboration avec Eric Aeschimann, nous a donné envie de poser quelques questions à cet auteur dont la lecture des albums ne pourra que vous enthousiasmer. Nous tenons à remercier Nicoby d'avoir répondu à notre sollicitation avec implication et gentillesse.



1 – Avant de parler de ce nouvel album, une des caractéristiques de certaines de vos dernières propositions est de rendre hommage à vos aînés de la bande dessinée (l'équipe d'Hara Kiri, Fournier et maintenant Pilote avec Gotlib, Fred, Druillet, Bretécher, Mandryka, Giraud). On sent dans ces différents opus une véritable «admiration sincère» de votre part pour ces grands auteurs. Pouvez-vous nous raconter comment vous êtes vous-même devenu auteur de bande dessinée ?

C'est toujours un peu la même histoire, tous les enfants dessinent, mais il y en a qui au lieu d'aller jouer au foot comme leurs congénères, continuent à dessiner. L'apprentissage du dessin prend vraiment des années. Le truc qui m'a été profitable, c'est d'avoir été rapidement identifié comme un bon dessinateur. Je pense que ce n'était pas vrai, mais ce statut m'a permis d'avancer et d'y croire. Quand je revois aujourd’hui des travaux même assez récents, disons de quand j'ai commencé à publier, je les trouve très mauvais. Après, de fil en aiguille, on étend son réseau. En tant que Rennais, j'ai pu côtoyer plein d'aspirants dessinateurs, faire des fanzines, progresser à mon rythme. Du coup, c'est assez naturellement que j'ai publié mes premiers travaux « pro » dans le Journal de Mickey. C'était des petites choses, des strips, des jeux, quelques planches, mais j'aimais beaucoup ça. Ensuite il y a eu les Zélus chez Vents d'ouest, une série de gags très classiques, puis la Voix et Pattes de velours et enfin Chronique Layette qui marque l'amorce de mes travaux autobiographiques et que j'ai tendance à considérer comme le premier vrai livre. Mais depuis très jeune, je savais que je serai auteur de bande dessinée, c'était une sorte d'évidence, si bien que j'ai fait mon éducation à la bibliothèque en lisant tout un tas de vieux trucs, tout ce que publiaient les éditions Horay (un peu seules sur ce créneau à l'époque), c'est aussi ce qui m'amène aujourd'hui à faire ces livres sur la bande dessinée, ce n'est que la continuité de cette démarche.

2 – Cette thématique de «confrontation à l'histoire de la bande dessinée» par son propre médium possède peu d'équivalents. D'autant plus que vos ouvrages mêlent brillamment hommage, reportage (ce qui vous doit une prépublication dans La Revue dessinée n°6) et autobiographie. Pourtant, malgré cette implication ressentie comme si personnelle, chacun des trois albums de cette thématique est réalisé en duo avec un scénariste (Joub pour les deux premiers, Eric Aeschimann pour celui-ci). Comment se déroule la collaboration avec l'autre auteur ?

Les collaborations sont toujours différentes. Toutes se sont bien passées à ce jour, bien que pas toujours de la même manière. Avec Joub, c'est assez particulier, on se connaît très bien, on a partagé un atelier ensemble pendant plusieurs années, on est aussi investis sur Quai des Bulles, le festival de St Malo et surtout, on a à peu près la même vision de la BD, ce qu'on y aime et ce qu'on en attend. Donc travailler ensemble s'est fait naturellement. Notre répartition du travail est simple, on rencontre ensemble nos protagonistes, Joub parle beaucoup et mène les entretiens, ensuite il établit une « colonne vertébrale » du récit puis ensemble on scénarise cette colonne en dialoguant chaque scène et en les répartissant en planches/cases, enfin je dessine et parfois je colorie, parfois c'est Joub qui s'en charge (comme dans le Manuel de la Jungle qui sort bientôt). C'est Daniel Fuchs qui a été le point de départ de ces albums (ce qui nous ramène encore à Quai des Bulles dont il est membre), sachant qu'il avait bossé à Hara Kiri, j'ai eu à cœur de le faire parler. Joub ne connaissait pas bien cette revue, il a vite été contaminé. Fort de cet opus, Dupuis nous a demandé de plancher sur un biopic de Fournier. Pour Dargaud, c'est un peu différent, ils avaient déjà le scénariste et ne cherchaient qu'un dessinateur, Joub n'y avait donc pas de place. Eric avait lui déjà tout découpé en scénario, certaines choses ont évoluées quand il a fallu les dessiner, mais globalement, on s'en est tenu au découpage initial. Quoi qu'il en soit, les divergences n'ont jamais donné lieu à des conflits, plutôt à des discussions.


3 – Le postulat de votre album réside dans le fait qu'entre 1968 et 1974, le journal Pilote a inventé «la BD moderne». Tout démarre en 1968 lorsque René Goscinny - rédacteur en chef scénariste de Pilote - est convoqué par des membres de l'équipe qui exprimeront leur mécontentement dans ce que Charlier nommera un «tribunal du peuple»*. Ce dernier événement, fil rouge de votre album, semble avoir marqué chacun des intervenants. Pouvez-vous nous raconter quelles étaient vos intentions en vous intéressant à cette période 1968 /1974 du journal Pilote ?


Mon premier intérêt était d'avoir l'opportunité de partir à la rencontre de ces géants. Personne ne peut refuser une telle proposition... J'ai passé 1 an à me gaver de madeleine de Proust. Ensuite, je connaissais déjà cette histoire, donc je n'allais pas de surprise en surprise, ceci dit, j'ai découvert quelques trucs que j'ignorais. Mais cette histoire, même si elle était assez connue, n'a jamais été traitée dans le détail. On ne savait pas trop « qui en était, qui n'en était pas ». Elle avait aussi l'avantage d'être suffisamment emblématique pour réunir tous les personnages : chacun avait son avis sur la question. Enfin, elle est prétexte à évoquer René Goscinny, qui est à la fois le grand absent du livre et en même temps omniprésent. Aussi, j'ai bien aimé travailler avec Eric qui vient d'un univers très éloigné du mien et de la BD, c'est toujours très enrichissant. Il aborde la thématique comme un sociologue, avec beaucoup de sérieux et de références, là où j'ai tendance à surtout m'appuyer sur mon instinct.


4 – Cette histoire du journal Pilote a déjà été abordée par nombre d'ouvrages, et amène certains de vos témoins à l'évoquer parfois avec une forme de lassitude (Bretécher qui dit «Encore?! C'est une histoire ancienne tout ça…» ou pour Druillet «Encore l'histoire de Pilote…?»). Pourtant, la lecture de votre album nous fait découvrir ces auteurs sous un jour totalement inédit et justifie amplement le fait de traiter le sujet sous forme de bande dessinée. Le reportage sur un fait «historique» se double d'une évocation poignante des auteurs concernés. On n'a jamais vu Bretécher aussi séduisante ou Fred passer en un instant de la colère à l'émerveillement. Quelle est votre méthode de travail pour rendre par l'image la vie de vos interlocuteurs ? Ce travail d'observation se double d'un recours au fictif (les yeux de Druillet, Fred et son petit cirque…), avec quelles intentions ?

A la base, en plus des entretiens, il y a des photos, quelques vidéos et le texte des entretiens en question. Instinctivement, on tâtonne à trouver la bonne musique pour faire vivre les personnages. Je ne cherche pas la ressemblance physique de ces auteurs, je cherche simplement à les reconnaître, ce qui n'est pas la même chose... Globalement, nos personnages sont fidèles à leur modèle, Fred était colérique, Bretécher désabusée, etc. Il y a un peu d'extrapolation, c'est vrai, mais uniquement dans le but de mettre en scène des propos qui nous semblaient correspondre à la « vérité des personnages », Druillet par exemple, véhicule cette magie un peu mystique. Ces yeux rouges lui ressemblent, même s'il n'a pas les yeux rouges ! C'est une vertu de la BD, je crois qu'il y a beaucoup de choses à faire avec le reportage dessiné, justement parce que c'est du dessin. La vidéo laisse toujours planer le doute de la récupération de la vérité au profit du mensonge, tandis que le dessin ne prétend pas être la réalité. En définitive, je crois qu'un reportage dessiné avec ce genre de liberté (celles qu'on a pu prendre dans l'affaire Pilote avec les yeux de Druillet, par exemple) raconte autant la vérité qu'une vidéo, mais plus honnêtement. J'ai travaillé il y a peu sur un reportage avec Jean Marc Manhack sur l'affaire des écoutes libyennes de l'internet. Pour mettre en scène une équipe pas très fine, on a dessiné les Pieds Nickelés. Ce que j'aime dans cette idée, c'est que ça sert notre propos et que ça justifie le fait de réaliser cette enquête en bande dessinée plutôt que sur un autre support.

5 – On peut lire des livres signés de votre nom depuis 2001. Au sein de cette œuvre allant de l'autobiographie (Poète à Djibouti…) à la pure fiction (Ouessantines…), votre style alterne entre réalisme et humour. Pouvez-vous nous parler des prochains albums de Nicoby que nous aurons la chance de lire?


L'année en cours s'annonce très riche pour moi. J'ai la chance de beaucoup travailler et d'être sollicité pour des sujets qui m'intéressent. Depuis plusieurs années, je fais des livres et des histoires qui sont une sorte de journal intime (pas très intime, donc). Chronique Layette était la première pierre de ce pan de ma maison. Même s'il n'y a rien en vue dans cette veine, il va de soi qu'elle n'est pas éteinte. Fin mars 2015 sortira Belle Île en père, une sorte de suite thématique à Ouessantines toujours avec Patrick Weber. En avril le Manuel de la Jungle avec Joub et Olivier Copin qui raconte une virée en forêt tropicale qui ne se passe pas comme prévu, enfin, en septembre la version complète de notre enquête Grandes oreilles et bras cassés sur les écoutes libyennes chez Futuropolis ainsi qu'Une vie d'amour, un petit livre sensuel et atypique dont on reparlera peut être. Bref, une grosse actualité dans des genres très différents les uns des autres, parce que j'aime aussi lire des choses très différentes. 

* in Goscinny et moi /Témoignages - José-Louis Bocquet – Flammarion -2007.



Tueur de moustiques - John Porcellino - éditions L'employé du moi - 2015 (2005 pour l'édition américaine).


Tueur de moustiques - John Porcellino - éditions L'employé du moi - 2015 (2005 pour l'édition américaine).



Étrange expérience que cette lecture des œuvres de John Porcellino au sujet de son expérience de "tueur de moustiques" entre 1989 à 1999. Étrange parce que l'auteur nous y raconte son apprentissage puis son métier d'alors : exterminer les moustiques dans les marais et forêts à proximité de Chicago et de Denver. Étrange parce que chacun des chapitres témoigne du passage du temps et révèle non seulement l'évolution de son rapport à cette profession mais également l'évolution dans sa pratique du dessin, de la bande dessinée. Si le dessin est dans les premiers chapitres "malhabile" -l'auteur s'en excusant dans la préface : "Quelques-unes des premières planches sont assez brutes, à la fois dans leur contenu et dans leur exécution"- la mutation n'en apparaît que plus belle tout au long de la lecture. Si les premières planches se cantonnent à la narration des faits (l'image accompagnant le texte), très vite l'image (si synthétique soit-elle) accède à son autonomie. Ainsi, l'usine de produit chimique "Amalgame" nous laisse entrevoir son aspect labyrinthique et fascinant. De même, la nature suggérée par l'apparition d'un rat musqué ou d'une larve de trichopteras suffit à en faire ressentir tout l'émerveillement. En plus d'être une exemplaire bande dessinée autobiographique en action, Tueur de moustiques se révèle d'une délicatesse inouïe quand il s'agit d'évoquer des sentiments aussi ténus que sont la fragilité et l'éphémère.


vendredi 6 mars 2015

A la recherche de Calvin et Hobbes – Catalogue de l'exposition Bill Watterson – éditions Hors collection- 2015.


A la recherche de Calvin et Hobbes – Catalogue de l'exposition Bill Watterson – éditions Hors collection- 2015.



Ce catalogue nous offre un somptueux entretien entre Jenny Robb et le rare Bill Watterson, dans lequel l'auteur se révèle aussi intéressant, «honnête» et méticuleux que nous pouvions l'imaginer. Il nous permet d'admirer ensuite à travers les reproductions de ses œuvres la grâce de son trait, de sa mise en couleur et de ses compositions.

«Le bon côté des choses, l'un des vrais bonheurs de faire du comic strip, c'est que ça vous pousse à être attentif à tout. Y compris à ce que vous pensez. Le mauvais côté, c'est qu'en étant constamment dans l'analyse et le recul, vous pouvez avoir un peu de mal à vivre l'instant présent.»

jeudi 5 mars 2015

Mauvais sang ne saurait mentir – Walter Kirn – éditions Christian Bourgois – 2015.


Mauvais sang ne saurait mentir – Walter Kirn – éditions Christian Bourgois – 2015.



Un célèbre usurpateur d'identité avait déjà donné naissance à un troublant roman avec L'adversaire d'Emmanuel Carrère. On connaît moins le personnage raconté ici de l'intérieur par ce livre de Walter Kirn : Christian Gerhartsreiter, qui se fit passer durant des années pour Clark Rockfeller, supposé héritier de la puissante famille, avant d'être accusé d'un meurtre commis en 1985. Walter Kirn fréquenta cet homme, il devint même une sorte d'ami.
Mauvais sang ne saurait mentir, à l'image du De sang froid de Truman Capote, est un objet littéraire composite, fait de documentaire, de littérature et d'autobiographie. Si le personnage de Clark Rockfeller est fascinant, on est tout autant charmé par la richesse de la structure du texte. Le livre avance, éblouit, revient sur lui même, semble se consumer, frôler des impasses mais ne cesse de s'inventer des formes à l'image de son sujet. A travers cette incroyable plongée dans l'âme humaine, Walter Kirn nous parle de peinture, de littérature mais aussi d'exigence, de trahison et de tout ce qui compose une existence.
«Ce tique était une tique cérébrale. Il vous grimpait dans les cheveux et se nourrissait de votre vie par une piqûre à travers votre cuir chevelu.»



mercredi 4 mars 2015

Et ils oublieront la colère – Elsa Marpeau – éditions Série noire / Gallimard – 2015.


Et ils oublieront la colère – Elsa Marpeau – éditions Série noire / Gallimard – 2015.



Durant l'été 2015, à proximité d'un lac de l'Yonne, un homme est retrouvé assassiné. Ce dernier, professeur, vouait une fascination quasi obsessionnelle à des événements ayant eu lieu dans ce même territoire en 1944 : la tonte de femmes soupçonnées de collaboration avec l'ennemi, et plus particulièrement le douloureux destin de Marianne. Plus de soixante-dix ans après, Garance Calderon, la gendarme chargée d'enquêter sur cet homme retrouvé mort, est persuadée que les deux histoires sont liées.
Elsa Marpeau ne cherche aucunement à se substituer à un travail documentaire. A l'érudition et à la «reconstitution» historique, elle préfère donner vie à ses personnages et nous laisser entrevoir comment les hommes peuvent se laisser aller à l'hystérie collective et aux mensonges les plus inavouables. La cruauté surgissant dans les jours de liesse peut apparaître à chaque instant. C'est dans la description sous tension de ces déchaînements de violence partagée que le roman puise ses plus belles pages.
«Christophe hurle: Tue! Tue!
La foule s'électrise. Garance distingue mal leurs visages, baignés dans l'obscurité. Elle ne perçoit que des trous noirs, les yeux et la bouche ouverte en cris de haine ou de fureur. Puis, à mesure qu'elle s'habitue, elle les reconnaît. Ils sont tous là.»



mardi 3 mars 2015

L'encyclopédie des débuts de la terre – Isabel Greenberg – éditions Casterman – 2015 (traduit par Stéphane Michaka).


L'encyclopédie des débuts de la terre – Isabel Greenberg – éditions Casterman – 2015 (traduit par Stéphane Michaka).


Au cœur du pays du Nord, trois sœurs découvrent un bébé et s'en disputent le droit à l'élever. Elles décident alors d'aller voir «l'homme médecine» qui, s'il affirme qu'un bébé ne se partage pas, accepte de relever le défi et d'un bébé en fait trois. Un jour, à l'âge de treize ans, ils seront à nouveau réunis en un seul et même garçon. Mais «il n'est pas si simple de recoudre quelqu'un», et l'enfant à nouveau unique souffre de cette cohabitation. Cependant, «une triple collection de souvenirs n'est pas sans avantages. C'était un conteur très doué. Si doué qu'il devint le Conteur de son clan.»
L'encyclopédie des débuts de la terre est un livre merveilleux qui semble s'inventer au fur et à mesure de notre lecture. Tels les contes des Mille et une nuits, les histoires se succèdent, se nourrissent les unes des autres, et échappent à toute linéarité. Le récit pluriel proposé par Isabel Greenberg semble infuser de nombreux mythes tout en parvenant à accéder à son autonomie. Comme le dit le conteur : «Au commencement il n'y avait rien...». Tout devient alors possible et inédit. C'est cette joie de l'invention, ce catalyseur d'imaginaire, que nous offre l'auteur. Cette même allégresse nous traverse à la vision du graphisme, des mises en pages, qui n'ont de cesse également de s'inventer sous notre regard. Rappelant parfois l'aspect synthétique de la xylogravure, le trait est accompagné de rares notes colorées, mais qui toujours font sens et jouent leur rôle d'indice dans le décryptage de l'image. Tout semble nous y être révélé sous un jour nouveau.
Oui, décidément, L'encyclopédie des débuts de la terre est un livre merveilleux, auquel les éditions Casterman ont offert l'écrin qu'il mérite.