lundi 7 décembre 2015

Hâsib et la reine des serpents - David B. - Gallimard - 2015.


Hâsib et la reine des serpents - David B. -  Gallimard - 2015.


Un nouvel album de David B. est toujours un événement, qu’il intervienne en tant que scénariste (Le Capitaine écarlate, Terre de feu, Les Faux Visages…), dessinateur (Les Meilleurs Ennemis), ou dessinateur et scénariste à la fois (L’Ascension du Haut-Mal, Par les chemins noirs, Le Tengû carré, Les Incidents de la nuit, etc.).


Chacune de ses propositions est une nouvelle pièce s’ajoutant à l'édifice de son œuvre. Les obsessions sont là : une noirceur, une mythologie faite de références littéraires qui vont de Mac Orlan à Marcel Schwob, en passant par Les Mille et une nuits et d'autres romanciers plus ou moins identifiés, et qui traversent tous ses albums, qu'ils soient autobiographique, de fiction ou à vocation historique. Si ses récits sont gorgés de culture, il en va de même pour son graphisme et ses mises en page qui puisent à la fois dans les miniatures médiévales, persanes, l'art primitif ou les illustrations de romans populaires. La grande force de David B. est d'avoir assimilé toutes ces inspirations, d'en avoir fait un conglomérat qui se révèle unique, au point de pouvoir le considérer comme un des auteurs les plus importants de la bande dessinée actuelle. Après s'être confronté à un de ses auteurs favoris, Pierre Mac Orlan, avec Roi Rose (également chez Gallimard BD), il nous revient cette fois avec Hâsib et la reine des serpents, relecture du conte de Hâsib Karîm ad-Dîn (Nuits 482 à 536) extrait des Mille et une nuits. Si certains de ses albums ont déjà évoqué cette œuvre majeure (on pense à la série Les Chercheurs de trésors publiée chez Dargaud), c'est la première fois que l'auteur s'attache à sa transposition directe. Ce conte est composé de trois récits qui s'accolent avec élégance dans cet album d'ouverture : celui de Hâsi Karim ad-Dîn, fils du sage Daniel, celui de Bulûqiyya, fils du roi des Hébreux du Caire, et celui de Jânshâh, fils du roi de Kâbul. L'enchaînement des périples des trois protagonistes est narré par l'auteur avec un enthousiasme qui unit l'ensemble et en fait une œuvre jubilatoire. Le texte, fidèle au conte d'origine, est accompagné d'une réflexion incessante sur sa mise en image et sur sa transposition possible dans un autre médium. Si le piège de « l'adaptation littéraire » s'est révélé bien souvent fatal à nombre de bandes dessinées, au point de n'en devenir que des simplifications, Hâsib et la reine des serpents n'est pas une simple relecture. Elle nous en propose un autre versant. À chaque récit correspond une empreinte spécifique. Si l'aventure initiatique de Hâsi Karim ad-Dîn nous est contée avec des mises en page et un graphisme relativement classique, celle beaucoup plus tourmentée de Bulûqiyya est faite de lignes serpentines et d'arabesques qui ne cessent de mettre en péril ses figurants, tandis que l'onirisme qui imprègne la quête de Jânshâh fourmille de détails dans les décors, de méticulosité dans le traitement des motifs, révélant ainsi une forme de naïveté qui peut évoquer les peintures du Douanier Rousseau, voire la ligne claire chère à Hergé. C'est ainsi que la narration s'invente, et jamais ne se fige, tout au long des soixante planches de l'album, afin, non seulement d'enthousiasmer notre regard, mais aussi d'être au plus près des vies et des mythes que l'auteur se plaît à nous dépeindre. Cette croyance en son récit, cette volonté de ne jamais se limiter à l'illustration, n'est pas la part la moins admirable du travail de David B.

dimanche 22 novembre 2015

Paul dans le nord – Michel Rabagliati – éditions de la Pastèque – 2015.



Paul dans le nord – Michel Rabagliati – éditions de la Pastèque – 2015.

Démarrée en 1998, la série québécoise des «Paul» de Michel Rabagliati est tout simplement une des plus belles lectures qui nous aient été donné à lire. Des livres que l'on classe, sans hésitation, à côté du Combat ordinaire de Larcenet ou du Quartier lointain de Jiro Tanigushi. Démarrée avec modestie dans deux courts récits mélancoliques avec Paul à la campagne, la série n'a cessé d'enrichir son dispositif visuel et narratif. On gardera à jamais les émotions provoquées par la lecture des ouvrages majestueux que sont Paul à la pêche, Paul à Québec, Paul en appartement... Des livres, à l'apparence toujours modeste (comme le suggère le titre générique "Paul...") mais qui savent mettre en scène le moindre bruissement d'une émotion afin de la rendre universelle. Il n'est pas rare que les pages les plus bouleversantes de la série soient les pages muettes, emplies de non-dits, de contre-champs. A l'exhibition, Michel Rabagliati préfère la grâce et la retenue. Si la série nous a émus souvent, elle nous a aussi amusés, émerveillés et a permis de ré-enchanter notre quotidien en faisant le parallèle entre cette vie et la nôtre.
L'auteur est rare, et ses publications n'en prennent que plus d'importance. Quatre années séparent Paul au parc et Paul dans le Nord. Dans ce dernier opus, nous retrouvons Paul, cette fois âgé de seize ans et en proie aux affres de l'adolescence: virée avec ses amis en mobylette, discussions interminables assis sur des bancs publics, difficultés relationnelles avec ses parents, première rencontre amoureuse... et comme à son habitude, Michel Rabagliati nous enchante par sa faculté à nous raconter une histoire. A la fois autobiographie et récit de nos propres existences, il s'écarte de tout cynisme ainsi que toute mièvrerie en nous laissant vivre la beauté simple de ces instants. Par sa maîtrise des moyens offerts par la bande dessinée, il nous offre une nouvelle pièce d'orfèvre qui se savoure encore après de nombreuses lectures. Oui, pour moi, Paul est actuellement la plus belle des séries.

mercredi 11 novembre 2015

Khodja -Thomas Scotto /Régis Lejonc - éditions Thierry Magnier - 2015.

Khodja -Thomas Scotto /Régis Lejonc - éditions Thierry Magnier  - 2015.




Kodhja, c'est le nom de la Cité dans laquelle pénètre le garçon à la recherche du Roi. "Ce roi. Le seul à pouvoir lui redonner ce qu'il avait étrangement oublié sur ces années de chemin.". Tout comme le garçon, le lecteur s'immisce au sein de la muraille dont la forme semble mouvante, évoluant à l'envie. Il en va de même pour les êtres qui l'habitent, parmi lesquels nous croiserons des créatures inquiétantes, d'autres bienveillante, mais aussi des silhouettes familières tels qu'un Schtroumpf, Casimir ou Alice dans sa version Disney. Périple entrecoupé d'un labyrinthe, d'une "fontaine majestueuse", d'une "forêt improbable" mais aussi d'un sous-terrain nauséabond, dans le but ultime de rencontrer celui que "tout le monde désire rencontrer": le Roi.

Il est des livres qui amusent, qui plaisent, qui distraient. Kodhja est d'une autre trempe: il vous séduit, vous bouleverse puis vous ramène à votre propre parcours. Les planches y allient synthétisme et grande beauté, tout en nourrissant sans cesse un texte d'une grande précision. Ce conte, à l'invention constante, réussit la gageur d'être un somptueux périple empli d'aventure et un incroyable livre d'adieu (d'hommage?) à l'enfance. On pense parfois au Toxic de Charles Burns ou au Panthère de Brecht Evens, ces récits si différents dans le contenu, mais dans lesquels l'imaginaire et le réel sont inextricablement liés, tout comme l'enfance et l'âge adulte. Chronique d'un deuil, de ce que l'on laisse derrière soi, mais aussi d'un apaisement qui vient peu à peu, Khodja peut vous émouvoir aux larmes.
"Oui, je te dois beaucoup, c'est vrai, mais voilà... Je vais apprendre le reste de la vie. Grandir. Rassure-toi, je ne t'oublierai jamais."

mardi 3 novembre 2015

Les intrus - Adrian Tomine - éditions Cornélius - 2015.


Les intrus - Adrian Tomine - éditions Cornélius - 2015.



Cela fait quelques années que nous n'avions pas eu en France l'occasion de lire une nouveauté d'Adrian Tomine. Si l'on excepte le charmant -mais pas essentiel- Scène d'un mariage imminent en 2011, il faut remonter en 2008 avec Loin d'être parfait pour se souvenir avoir lu une grande œuvre de l'auteur. La rareté de leurs propositions, tout comme avec le géant Daniel Clowes , donnait l'impression que ces auteurs essentiels des années 90/2000 devenaient désormais des acteurs d'une époque révolue.
Aujourd'hui, Adrian Tomine nous revient avec Les intrus. Au premier regard, il nous semble que la parenté avec l’œuvre de Clowes n'a jamais été si proche. Proximité accentuée par leur éditeur commun : Cornélius. La crainte de voir le travail de Tomine cannibalisé par celui de son aîné est là : diversité dans les styles graphiques proposés, goût pour la ligne juste "sans fioriture", répétition systématique de damiers extrêmement denses... Puis commence la lecture et toutes nos craintes s'envolent dès la première histoire qui ouvre ce recueil de six nouvelles. Avec Une brève histoire de la forme artistique nommée "hortisculpture", Adrian Tomine nous offre un récit plein d'humour, de mélancolie, de folie... mais aussi d'amour dont l'apparente rigidité formelle n'est qu'un leurre qui va s'émanciper sous nos yeux. Passant du noir et blanc aux teintes de gris avec des cases rectangulaires, à des planches couleurs avec répétitions de cases carrées, mêlant le strip à une narration plus continue, l'auteur nous enchante dès cette étonnante ouverture. S'en suivront cinq autres chapitres tout aussi réussis et dont la liberté formelle ne cesse de s'inventer à mesure que les récits se révèlent. L'ensemble de ce recueil s'affirme comme un tout, dans lequel chacun des personnages qui le composent interroge la notion d'intrus affirmée par le titre. Si ce dernier est emprunté au dernier récit, dans lequel un homme pénètre de façon régulière dans son ancien appartement lorsque les nouveaux propriétaires se sont absentés, c'est chacun des êtres qui traversent ces scènes qui semble agir face à la vie sans y avoir été invité. Les intrus est un livre bouleversant, empli de tendresse et de désespoir qui accompagnera longtemps les lecteurs qui s'y seront aventurés.

mercredi 21 octobre 2015

Quelques questions à François-Xavier Burdeyron – (épisode 1).



Quelques questions à François-Xavier Burdeyron – (épisode 1).

J'ai rencontré François-Xavier Burdeyron en 2012 dans la librairie où j'exerce. Nous avons discuté bande dessinée, et j'ai été très vite fasciné par sa connaissance historique (quasi encyclopédique) de celle-ci. Quelques temps après il vint me voir un cadeau à la main: un exemplaire dédicacé par lui même de son ouvrage paru en 1988 aux éditions Bédésup : L'âge d'or du journal Spirou. Dans ce dernier, je découvrais des entretiens effectués par François-Xavier Burdeyron auprès d'illustres auteurs du magazine : Deliege, Follet, Mitacq, Peyo, Pironton, Remacle, Roba, Sirius et Will. Au dos de l'ouvrage, sur une succincte biographie, était révélé que François Xavier-Burdeyron avait également participé à quelques revues aux noms «mythiques» pour tout passionné d'histoire de la bande dessinée : Alfred, Hop, PLGPPUR... Nos discussions se révélant de plus en plus passionnantes et complices, l'idée me vint de proposer à François-Xavier Burdeyron de se prêter lui-même à ce jeu de l'entretien afin non seulement de se plonger dans une part de l'histoire de la bande dessinée, mais également de découvrir le parcours de ce personnage estimable. C'est le premier épisode de cet entretien que nous vous proposons aujourd'hui.





1° Peux-tu me dire à quand remontent tes plus lointains souvenirs de lecteur de bande dessinée et quels étaient les titres qui, enfant, t'ont particulièrement enthousiasmé ?

Il me semble que mes premiers souvenirs de lecteur de BD remontent à mes sept ans. Les deux premiers albums devaient être La tête de pipe, un Chick Bill de Tibet et Oscar et ses mystères un Tif et Tondu de Dineur et Will. Je lisais aussi des hebdomadaires, nombreux à l'époque: Spirou (en volumes reliés), Tintin, L'Intrépide puis Coeurs Vaillants, Pilote dès le numéro 1 en octobre 1959, épisodiquement puis régulièrement Vaillant et sa continuation Pif Gadget. Egalement nombre de petits formats essentiellement édités par Del Duca (Bambino, Dicky le Fantastic, Joe Texas, Aventures Boum…) et Impéria (X13, Battler Britton, Buck John, Hopalong Cassidy, super Boy…) et aussi Pépito publié par Sagédition.

2° Quelles furent tes premières rédactions d'articles consacrés à la bande dessinée et dans quelle publication?

Mon premier article était consacré à Bernard Prince de Greg et Hermann. C'était en 1970 dans les colonnes du fanzine Alfred, bulletin associé à la revue d'études sur la bande dessinée Phenix. Tous deux sous la houlette de Claude Moliterni, écrivain et scénariste de BD. Un des futurs fondateurs du festival d'Angoulême. Alfred, le titre se voulait un hommage au pingouin (en fait un manchot) de Zig et Puce, série BD due au génial Alain Saint-Ogan. Pendant longtemps le festival d'Angoulême décernant des «Alfred» aux auteurs récompensés.















3° Au sommaire du numéro 7 du Fanzine Alfred, dans lequel tu publieras ton premier article intitulé D'Interpol à l'aventure maritime: Bernard Prince , on trouve outre la signature de Claude Moliterni, celle de Françis Groux. Tous deux deviendront par la suite cofondateurs (avec Jean Mardikian) du Festival International de la bande dessinée d'Angoulême dès 1973. Peux-tu nous dire dans quelles conditions tu as été amené à rejoindre l'équipe d'Alfred et comment s'organisait cette collaboration? 
 

Je ne sais pas s'il y avait une équipe d'Alfred. Tout simplement, j'étais abonné à Phénix et à Alfred son fanzine de «petit frère». J'ai envoyé un article et il a été retenu.
Le festival d'Angoulême a eu sa première édition en 1974 et non en 1973. Auparavant il y a eu un petit festival, annonçant en quelque sorte l'autre, auquel il faut ajouter Pierre Pascal dans les fondateurs.
Je n'ai rencontré que brièvement, au cours d'une discussion, Claude Moliterni dans les années 80 à Angoulême.

4° La publication de Phénix a démarré en 1966, tandis que la revue  Les cahiers de la bande dessinée sera fondée en 1971 par Jacques Glénat. Il me semble que cette réflexion sur la bande dessinée à laquelle tu as participé était un fait nouveau en France. Aviez-vous la sensation de participer à faire rentrer la bande dessinée dans un âge plus adulte (en tout cas sur le regard que l'on posait sur elle: toi même dans ton article tu parles de "technique de découpage" )? Y avait-il entre 1966 et 1970 (date de ton premier article) d'autres revues qui ont contribué à cette évolution de la bande dessinée?

Adulte ou pas adulte? Pour moi la BD est un art populaire s'adressant à toutes les tranches d'âge. En fait la BD «adulte» a toujours existé. Je regrette que certains «auteurs» veuillent en faire un «art» élitiste et souvent nombriliste.
La première revue en France, vouée à l'étude de ce que l'on appellera plus tard «9° art» (copyright Morris dans sa rubrique publiée dans Spirou) était Giff-Wiff créée par le regretté Francis Lacassin. (Le giff-wiff est devenu Pilou Pilou dans la traduction française de Popeye).
Il y a une évolution de la BD mais je pense que «trop de BD tue la BD» (idem en littérature) et qu'actuellement il y a une régression bien souvent due aux «auteurs» que je fustige plus haut.

5° "Espérons que le tandem Greg-Hermann" nous offriront encore de nombreuses années durant les aventures tumultueuses de ce trio d'aventuriers" ...leur aventure commune sur ce titre se continuera jusqu'en 1978 et le très réussi "Le port des fous" . As-tu suivi la suite de la carrière d'Hermann, et quel regard portes-tu aujourd'hui sur l'ensemble de son oeuvre?

Je pense qu'Hermann ne se renouvelle plus. J'ai abandonné depuis longtemps ses Jeremiah. Par contre il réalise certains «one-shot» intéressants. Son retour sur Bernard Prince n'était pas convaincant, sans doute à cause du scénario faiblard de son fils. Prendre la suite de Greg n'est pas évident.
                                                                                                             (A suivre)

mardi 20 octobre 2015

Les cahiers japonais - Igort- éditions Futuropolis - 2015.


Les cahiers japonais - Igort - éditions Futuropolis - 2015
 

En 2010 paraissait Les cahiers Ukrainiens dans lesquels Igort s'essayait avec brio à la bande dessinée reportage. C'est à travers les témoignages d'Ukrainiens aujourd'hui que l'auteur nous racontait l'histoire de l'Ukraine au XXème siècle. Suivirent en 2012 les Cahiers Russes où la tentative de portrait d'Anna Poliktovskaïa, récemment assassinée, était l'occasion de dresser un portrait glaçant de la Russie du début du XXIème siècle, celle de Poutine. Avec cet admirable diptyque, Igort nous offrait une leçon admirable de bande dessinée reportage, sans jamais oublier de maintenir son graphisme à la hauteur de son propos.
Avec Les cahiers Japonais s'opère un changement de registre. Contrairement à "l'effet collection" suggéré par le titre, ce n'est pas le reportage qui est ici en jeu. Igort s'y révèle comme jamais à travers ce livre qui peut se lire comme une déclaration d'amour à un pays tant aimé : le Japon. C'est cet Empire des signes (selon le titre du livre de Roland Barthes paru en 1970) que nous allons découvrir tout au long des 180 pages qui composent cet ouvrage. Arrivé en 1991 au Japon afin de travailler pour la plus célèbre maison d'édition japonaise Kodansha, l'auteur va nous offrir un voyage graphique à travers le Japon contemporain et ancestral. Sorte de miscellanées, se permettant le luxe d'intégrer des éléments plus divers afin de nous les offrir sous un jour nouveau. Le livre ne cesse de surprendre par sa beauté, et par la richesse de ses référents. Y sont évoqués avec une même passion Hokusai, Mizuku, Tsuge, Tanizaki... le tout sans didactisme et avec un plaisir du jeu évident. On se perd dans ces Cahiers Japonais avec délice et on est ému par la simplicité du bonheur de raconter qui en émane. 

lundi 19 octobre 2015

Cassandra – Todd Robinson – éditions Gallmeister – 2015.


Cassandra – Todd Robinson – éditions Gallmeister – 2015. 



Boo et Junior sont un inséparable duo, videurs dans un club de Boston, mais ne rechignant pas à quelques travaux annexes pour peu qu'ils soient bien rémunérés. Le jackpot viendra lorsque le procureur de Boston, soucieux que l'affaire ne s'ébruite pas, les charge de retrouver sa fille. Ce qui ne devait être qu'une banale histoire de fugue va progressivement se transformer en une affaire bien plus épineuse qu'il n'y paraissait.

Le duo se révèle à la hauteur de personnages charismatiques tels que ceux inventés par Donald Westlake, alliant dans un même mouvement assurance, humour et parfois une totale inadéquation des moyens mis en œuvre afin d'arriver à leur fin. Pour eux, rien ne sera jamais simple.

La particularité principale du roman est que s'il se révèle extrêmement drôle, il n'hésite pas à vous glacer le sang en flirtant avec les eaux les plus nauséeuses, notamment à travers l'évocation de sordides snuff moovies. C'est en alternant ces différents registres que le texte vous emporte et vous dissuade de vivre une quelconque routine de lecture. Toujours inattendu, souvent brillant, Cassandra parvient à inventer sa propre musique dans un genre si souvent routinier. 

samedi 17 octobre 2015

Le Transperceneige / Terminus - Rochette / O. Bocquet - éditions Casterman - 2015.


Le Transperceneige / Terminus - Rochette / O. Bocquet - éditions Casterman - 2015.




Publié dès 1983 dans le mythique mensuel (A suivre), Le Transperceneige s'est vite révélé comme un classique de la bande dessinée, et un des plus grands titres existant dans le domaine de la science fiction. Cette oeuvre cohérente et aboutie, vit paraître deux suites, toujours sous le pinceau de Jean-Marc Rochette, mais dans lesquelles Benjamin Legrand succédait au regretté Jacques Lob.

Aujourd'hui, le Transperceneige nous revient avec un final, avec le bien nommé Terminus . Le scénario est cette fois assuré par Olivier Bocquet (d'après une idée de Jean-Marc Rochette) et le dessin assuré par Jean-Marc Rochette. Si nous abordons cet opus avec une légère appréhension, tant les suites de livres de références nous ont habitués à nous complaire dans la seule nostalgie, force est d'admettre que très vite, toute tentation passéiste s'efface devant la force de l'ouvrage. On en oublie Le Transperceneige , pour se laisser guider dans cette fiction apocalyptique. Le livre peut d'ailleurs se lire de façon totalement autonome. Terminus mêle avec brio son scénario et son graphisme. L'un semble se nourrir de l'autre et inversement. A la richesse de l'invention scénaristique, où la cohérence de chaque élément semble pensé, sans fioriture, répondent des inventions formelles constantes, avec le même souci d'efficacité minimaliste. On peut citer nombre de passage d'anthologie: le déchaînement de violence de la foule que Rochette parvient à nous faire ressentir par la gestuelle de son pinceau...tout en suggestion (on avait pas vue une folie retranscrite avec autant de force depuis les plus belles planches de La Nuit de Druillet), la découverte de Future Land et de sa population masquée donnant aux personnages de faux airs de Maus , les peintures effectués sur les parois des murs pour témoigner car "toutes les histoires sont importantes" ... Mais citer ces suites de scènes n'est pas rendre hommage à l'ouvrage, tant il se déverse d'un unique flot et nous éblouit jusqu'à sa page finale.

mardi 13 octobre 2015

Trashed - Derf Backderf - éditions ça et là - 2015.


Trashed - Derf Backderf - éditions ça et là - 2015.
On a découvert Derf Backderf avec Mon ami Dahmer , une des plus belles bande dessinée de l'année 2013, qui lui valut le Prix Révélation à Angoulême. En 2014, les éditions "ça et là" continuèrent la publication de son oeuvre avec Punk, Rock et Mobile homes , puis en 2015 paraît Trashed . Dans ce nouvel opus, Derf Backferf revient sur son année passée comme éboueur au début des années 80, à travers une fiction nous faisant découvrir les "dessous" de ce métier . L'éboueur est un personnage hautement romanesque à en croire l'impact que provoqua en nous Le seigneur des porcheries de Tristan Egolf, mais aussi celui fantasmé né dans La Rubrique à Brac tome 2 sous le pinceau de Gotlib, auquel on peut rattacher l' Ode vibrante à ce chevalier des temps modernes rendu par le groupe Pigalle dans la chanson L'éboueur . Derf Backderf ne nous livre pas un récit purement autobiographique. Dans la préface, il précise: "J'ai transposé l'histoire à notre époque et j'ai décidé d'en faire une fiction" .Pourtant, page après page, il suinte de cet ouvrage un fort sentiment de véracité tant chacun des personnages acquiert son autonomie. J.B., Mike, Bone ou Woody resteront longtemps encore dans nos imaginaires en tant que contre champs de l'Amérique d'aujourd'hui. Car si l'on rit sans retenue à la lecture de Trashed , on est également effaré par le spectacle permanent de ces détritus qui ne cessent de s'amonceler en dépit de toute pensée pour le bien commun. Le contenu d'une poubelle -que ce soit un sac, un conteneur ou une décharge sauvage- devient alors le symptôme de nos égoïsmes. Les héros qui composent l'équipe d'éboueurs -dont le mémorable et touchant Magee - deviennent les seuls témoins de notre abjection. Sous ses allures de comédie hilarante, Trashed est un récit foisonnant dont le graphisme -faussement naïf- et le sens du découpage ne cessent de provoquer notre admiration. 
 
 

jeudi 8 octobre 2015

Les équinoxes – Cyril Pedrosa- éditions Dupuis – 2015.

Les équinoxes - Cyril Pedrosa - éditions Dupuis - 2015.

 
4 ans après l’acclamé Portugal, Cyril Pedrosa nous revient avec Les équinoxes, bande dessinée imposante, dont la richesse ne se révèle qu’après plusieurs lectures. Ce qui séduit dès les premières pages, c’est la beauté visuelle de chacune des planches. Puis, on se laisse délicatement envoûter par les personnages qui emplissent chacun des récits: Louis, Camille, Vincent…Si toutes ces scènes paraissent dans un premier temps indépendantes, elles vont vite révéler leurs proximités et leurs échos intimes. Cyril Pedrosa dépeint avec virtuosité « l’inracontable », tous ces non-dits, toutes ces petites choses indescriptibles qui emplissent une vie. Au-delà du scénario et de la grâce du dessin, l’auteur puise dans la couleur le plus grand vecteur de notre émotion. La colorisation y est fluctuante, se mouvant au fil des saisons, et parvient comme rarement à tirer parti de forces inhérentes au médium bande dessinée. Les équinoxes ne peut se résumer ni à son histoire, ni à la beauté de ses dessins. Il se plaît à repousser les possibles, tout en ne négligeant jamais une émotion sincère de lecture. 


mercredi 7 octobre 2015

Les derniers jours du Condor - James Grady - éditions Rivages - 2015.


Les derniers jours du Condor - James Grady - éditions Rivages - 2015.
 

L'ancien agent de la CIA connu sous le nom de code de "Condor" vit sous la surveillance de son ancien employeur depuis que ce dernier estime qu'il n'est plus en mesure psychiatrique d'assumer ses fonctions. Suite à une visite à son domicile, l'un des deux agents chargé de son suivi est retrouvé sauvagement mutilé et crucifié. "Condor" a désormais pris la fuite.

On est très vite séduit par l'écriture du roman, qui parvient sans cesse à étendre dans la durée les instants les plus innocents. Une déambulation dans la rue, un trajet en métro, deviennent des espaces géométriques où chaque élément, même le plus anodin, peut se révéler une clé essentielle à la survie -ou à la mise à mal- du personnage. On pense souvent aux grands films policiers des années 70, ceux de Sydney Lumet, Alan J Pakula ou l'inoubliable Conversation secrète de Francis Ford Coppola. Tout comme eux, Les derniers jours du Condor fait de la paranoïa la matière même de son récit. L'origine du danger, devenue plus abstraite encore dans ce monde de l'après-11-Septembre, invite chacun des personnages à n'avoir que pour seule alternative la folie ou l'oubli.

"Éloigne-toi le plus possible d'Union Station et de ses trains, de ses rames de métro, de ses cars en partance pour New-York, de ses restaurants, de ses snacks, de ses rangées de fauteuils où les voyageurs peuvent se reposer et de ses caméras de surveillance qui pivotent en hauteur sur les murs de marbre pour capter ton image."

dimanche 4 octobre 2015

Les fugueurs de Glasgow - Peter May - éditions du Rouergue - 2015. (titre original: Runaway)


Les fugueurs de Glasgow - Peter May - éditions du Rouergue - 2015. (titre original: Runaway)

Pour cette rentrée littéraire , un nouveau Peter May, différent, très différent des ouvrages précédents. Comme toujours, fidélité au genre polar ou roman noir,comme toujours un simple prétexte, un cadre formel pour écrire autre chose, de bien plus important.Cette fois ci, l'auteur nous propose le roman le plus autobiographique de sa carrière, un double « road movie » le premier se passe en 1965 et voit quatre copains de 16 ans, originaires de Glasgow, qui font une fugue pour gagner Londres dans le but de faire le tour des maisons de production et enregistrer un disque : « Il y avait des radios pirates qui diffusaient du rock and roll . Quiconque ayant une étincelle de talent musical voulait s'emparer d'un instrument et jouer ». Là ils assisteront à l'enregistrement par Bob Dylan de la vidéo de Subterranean homesick blues  avec Allen Ginsberg et Bob Neuwirth derrière le célèbre hôtel Savoy Parallèlement, nous suivons la même équipe, 50 ans plus tard, fuguant à nouveau ,dans un état physique plus ou moins délabré :« Il savait en vérité,il n'avait plus besoin de sa canne. L'essentiel de ses forces était revenu et le pronostic établi suite à son infarctus était favorable.Le régime qu'il suivait avait fait baisser son cholestérol de manière significative, et d'après les médecins, sa promenade quotidienne lui ferait plus de bien qu'une heure de salle de sport. » Entre ces deux fugues, le lien est un assassinat en 2015,qui semble renvoyer à la virée des jeunes en 1965. le titre anglais, Runaway  est important , Peter May à même enregistré un CD portant ce titre , dont la principale chanson porte ce nom.

Cette fugue , Peter May l'a faite en 1965, elle a échoué lamentablement comme celle des héros de son histoire. Voir pour cela l'article du  Guardian  montrant May et un de ses copains de cavale avant et 50 ans après.( http://www.petermay.info/)

Comme l'explique l'auteur dans un entretien, ce n'est pas tellement le crime qui est l'objet de l'histoire mais la confrontation entre les rêves d'une vie et le résultat plus ou moins pitoyable à l'heure du bilan. Réflexion ne s'adressant pas uniquement aux individus, mais aussi à toute une génération. May réussit à décrire l'ambiance des années 60, avec ses utopies, sa fringale de changement : « Je suis né juste après la guerre, la génération du baby-boom. Et j'ai grandi à Glasgow dans les années 1950 et 1960, deux décennies qui, tandis que je passais de l'enfance à l'adolescence, ont viré sous mes yeux du sépia au psychédélique ».  A côté, l'époque contemporaine fait pâle figure : « Et qu'avons nous à perdre de toute façon ? Combien de temps te reste-il avant de finir dans un foyer comme Jack ? Ou dans une salle de réveil, ou avant que nous soyons tous morts bon sang ? »

Une histoire chargée de mélancolie et d'humour dont on se détache difficilement.

mercredi 30 septembre 2015

Délivrances – Toni Morrison- éditions Christian Bourgois – 2015.


Délivrances – Toni Morrison- éditions Christian Bourgois – 2015.
Toni Morrison nous offre un nouveau roman succédant à l'immense Home en 2012. On est presque surpris tant dès les premières lignes, l'écriture de l'auteur si elle n'en est pas moi gorgée de beauté, se veut plus limpide, moins syncopée, plus accessible aussi. Cette fois-ci, l'auteur se confronte à l'époque contemporaine à travers le portrait de celle qui se fait appeler Bride. Victime du racisme, de la honte et du manque d'attention de sa mère, elle apprend à se construire, à s'oublier, loin des attentes des autres. Sur son chemin, on croisera d'autres visages, tous plus forts, et meurtris les uns que les autres: Brooklyn, Sweentness, Sofia, Rain... Récit d'une grâce de chaque instant, Délivrances se révèle comme un nouveau chapitre magistral dans l'oeuvre d'un des -le ?- plus grand écrivain en activité. Elle ne publie pas un nouvel ouvrage, elle nous l'offre, tant chacune de ses lectures devient un moment fort de nos vies.
 
 

lundi 28 septembre 2015

L'insubmersible Walker Bean tome 1– Aaron Renier – éditions Sarbacane – 2015.


L'insubmersible Walker Bean tome 1– Aaron Renier – éditions Sarbacane – 2015.
Avec L'insubmersible Walker Bean, les éditions Sarbacane nous offrent un livre étonnant dont le plaisir de lecture vous saisira du début à la fin. Walker Bean, jeune garçon plutôt trouillard, se doit d'accomplir la mission confiée par son grand-père : rendre un mystérieux crâne à ses propriétaires, là où il a été volé. Le récit va ainsi ne cesser de s'enrichir jusqu'à, on l'espère, l'accomplissement de la mission. Nous y croiserons des pirates, des êtres à la démarche énigmatique, un château d'eau transformé en laboratoire/bibliothèque, un potager poussant sur un navire, des créatures inquiétantes et des ciels faussement étoilés. Les planches grouillent de détails et n'hésitent pas à bousculer leur mise en page afin d'accompagner de manière ludique le récit. Sans pouvoir déterminer si ce récit s'adresse à des enfants ou à des adultes, force est d'admettre que L'insubmersible Walker Bean nous séduit et sait provoquer notre enthousiasme. On attend le prochain opus avec impatience, tout en lui attribuant dès aujourd'hui un factice-mais sincère- feu prix intergénération à Angoulême 2016.
 
 

dimanche 27 septembre 2015

Funny girl - Nick Hornby - traduit de l'anglais par Christine Barbaste - éditions Stock - 2015.

Funny girl - Nick Hornby - traduit de l'anglais par Christine Barbaste - éditions Stock - 2015.


Au milieu des années 60, Sophie Straw rêve de devenir actrice. C'est autour d'elle - et de son personnage- que va s'inventer la nouvelle comédie à succès de la BBC qui restera dans la mémoire des citoyens britanniques : Barbara (et Jim).  Portrait d'une troupe entièrement dévouée à sa création, Funny Girl parvient à nous séduire d'un bout à l'autre de son récit. Éloge du divertissement et de la croyance en l'action, le récit se déploie au fil de l'évolution de la sitcom avec vivacité et enthousiasme. Le ton inventé par l'écriture de Nick Hornby se révèle proche de celui d'une comédie musicale digne de Chantons sous la pluie par l'élégance, la mélancolie et la grâce qui le parcourt. On finit ce beau roman, cette belle parenthèse dans notre vie, avec une réelle croyance envers les personnages qui se sont mus sous nos yeux. On les quitte avec une réelle émotion.
 
 

vendredi 25 septembre 2015

En toute franchise - Richard Ford - éditions de l'Olivier - 2015.


En toute franchise - Richard Ford - éditions de l'Olivier - 2015.

 
 
Frank Bascombe, personnage bien connu des lecteurs de Richard Ford (Un week end dans le Michigan, Indépendance, L'état des lieux), nous revient avec ce nouveau roman. On retrouve l'ancien agent immobilier à 68 ans, cheminant dans une ville dévastée par l'ouragan Sandy. Suivra un magistral texte découpé en quatre parties, chacune révélant l'immense talent de l'auteur de Canada. Le roman se déploie ainsi, entre retrouvailles, confessions et portrait saisissant d'une Amérique s'apprêtant à vivre le second mandat d'Obama. Richard Ford nous saisit de la première à la dernière page, sans jamais se vouloir démonstratif, évitant la nécessité du "romanesque". En toute franchise démontre une fois de plus que Richard Ford est un des plus grands écrivains qui soit, un de ces rares auteurs à parvenir à nous conter toute la richesse du monde. Le roman n'y raconte pas la vie mais l'accompagne, en prend les sinuosités. 


mardi 22 septembre 2015

Juste avant l'oubli - Alice Zeniter - éditions Albin Michel / Flammarion - 2015.


Juste avant l'oubli - Alice Zeniter - éditions Albin Michel / Flammarion - 2015.

Franck, jeune infirmier, est totalement épris de sa compagne Émilie. Cette dernière poursuit des études universitaires et rédige une thèse concernant le désormais disparu écrivain culte de polar Galwin Donnell. Depuis la présumée mort de ce dernier s'organise tous les trois ans au sein même de île de Mirhalay, lieu qui le vit disparaître,une journée d'étude consacrée à l'auteur. C'est à Émilie qu'incombe l'importante mission d'animer cette commémoration. Franck la rejoint en ces terres, au large de l’Écosse, avec l'intime volonté de la soutenir, mais surtout d'officialiser leur relation.
Alice Zeniter nous offre un livre plein de vivacité, fusionnant différents genres littéraires, avec une aisance et une facilité de lecture exemplaire. Si le roman se présente dans un premier temps comme l'évocation intimiste de la vie d'un couple, et de sa difficulté à exister, il emprunte très vite les voix de la littérature policière (des plus recommandables) ou du méta-roman en inventant avec assurance l’œuvre de l'écrivain Galwin Donnell et l'île de Mirhalay, dont on aimerait tant croire en l'existence et qui s'apparente à un lieux clos, scène de théâtre, dans lequel se joue d'insondables drames. Véritable catalyseur de fictions, cette terre supposément inclue dans l'archipel des Hébrides évoque dans un même mouvement de sombres récits de pirateries, des paysages écossais mythiques, et le lieu d'une courtoisie toute anglaise. On est happé par ce beau roman qui réussit non seulement à vous divertir -on y rit souvent-, à vous tenir en haleine, mais aussi à transcrire en mots à vos interrogations les plus intimes. Au final, Juste avant l'oubli est un livre poignant.

"Le monde objectif n'existe pas. Nous n'en expérimentons qu'une succession de perceptions personnelles. Et quand le moi est à ce point atteint qu'il ne peut plus percevoir, c'est le monde qui s'écroule."
 

lundi 21 septembre 2015

La ballade du calame - Atiq Rahimi - éditions L'Iconoclaste - 2015.


La ballade du calame - Atiq Rahimi - éditions L'Iconoclaste - 2015. 

Dans La ballade du calame, l'écriture de l'auteur semble épouser les sinuosités de la vie, et du trait, afin de laisser venir à lui son texte. Si son exil d'Afghanistan semble irriguer l'ensemble, l'ouvrage se construit également par des rencontres, des réflexions sur la calligraphie, sur l'amour du corps et de la forme. On y croise autour d'une arabesque maintes citations d'auteurs, de Victor Hugo à Rabindranath Tagore, en passant par Pascal Quignard ou Franck Lalou. Sans jamais devenir pensum bibliophilique, chacune des voix invitées semble se joindre avec délicatesse et vivacité au propos, et à l'écriture d'Atiq Rahimi. Entrecoupé de calligraphie et de "callimorphie", La ballade du calame nous irradie tout au long de son cheminement, de sa beauté et des possibles qu'il semble inventer.

" Tout s'entrelace, comme dans une toile d'araignée; et tout se répète à l'infini comme dans un jeu de miroir."
 

samedi 19 septembre 2015

Nungesser - Fred Bernard / Aseyn - éditions Casterman - 2015.



Nungesser - Fred Bernard / Aseyn - éditions Casterman - 2015.



Héros de l'aviation dans l'armée française durant la première guerre mondiale, Charles Nungesser entrera dans la légende suite à sa tentative de joindre Paris à New York en 1927. Le duo qu'il formera avec François Coli à bord de l'Oiseau blanc se soldera par un échec et entraînera la disparition des deux aviateurs. Deux semaines plus tard, Charles Lindbergh réussira la première traversée transatlantique.

C'est l'histoire de Nungesser que Fred Bernard et Aseyn nous font vivre aujourd'hui. De ce personnage héroïque, au courage indéniable, mais aussi fanfaron, inconstant et ne supportant pas de ne pas tenir le haut de l'affiche, les deux auteurs nous livrent un portrait empli d'envie, de désir, mais aussi de mélancolie. Si ce héros fit rêver nombre de gens, il n'en reste pas moins un être complexe dont la soif de vivre se fit parfois au détriment de son entourage.

Là où d'autres livres s'enferment dans leur vocation biographique et en oublient d'exister, Nungesser est une magnifique bande dessinée qui ne cesse d'être alimentée par le souffle de l'aventure. Le scénario de Fred Bernard est brillant tant il aborde nombre de facettes du personnage sans jamais sombrer dans le didactisme, tandis que "la mise en images" par Aseyn est fascinante, faite d'une minutie dans le rendu des détails qui se confronte à une synthétisation des visages et de leurs émotions. L’œuvre ainsi produite devient mouvante, spontanée, sensuelle et intègre la richesse même de son personnage. A l'heure où Hugo Pratt est remis en avant, force est de constater qu'il y a bien longtemps que nous n'avions pas lu une aussi belle et intense bande dessinée d'aventure.

mercredi 16 septembre 2015

Archives du vent - Pierre Cendors - éditions Le Tripode – 2015.



Archives du vent - Pierre Cendors - éditions Le Tripode – 2015.





En avril 2015, Pierre Cendors publiait le lumineux L'invisible dehors, Carnets islandais d'un voyage intérieur aux éditions Isolato. Dans ce précieux ouvrage, qui invite aux nombreuses re-lectures, on était fasciné par la grâce de l'écriture et la richesse des réflexions. Il n'était pas rare de s'arrêter sur un paragraphe avec l'envie de le mémoriser, de nous l'approprier.

Pierre Cendors nous revient avec un cinquième "roman" - mais l'ensemble de ses livres semble résonner d'un ouvrage à l'autre - intitulé Archives du vent. Nous y découvrons Egon Storm, réalisateur de cinéma qui a révolutionné son médium. Alors que l'artiste vit désormais reclus, un ultime message dans lequel il mentionne l'existence d'un énigmatique mais central homme nommé Erland Solness.

Sur cette trame qui pourrait être celle d'un roman à intrigue, Pierre Cendors nous offre un texte à la richesse inouïe, dans lequel se mêlent différents genres littéraires, de l'intimiste au métaphysique tout en passant par le fantastique, sans jamais oublier de faire écho à notre existence. Jamais exercice de style, il parvient à nous happer et à nous bouleverser par la beauté de son écriture. Livre vertigineux, Archives du vent est le bel hommage d'un auteur à la littérature. Chaque page est imprégnée de sa croyance en son médium.

mardi 15 septembre 2015

De si parfaites épouses - Lori Roy - éditions du masque - 2015.



De si parfaites épouses - Lori Roy - éditions du masque - 2015. 



Dans son précédent roman, Lori Roy évoquait le départ d'une famille de Détroit après les émeutes raciales qui s'y déclarèrent en 1967. S'installant à Bent Road, au Texas, ils y découvraient une population se rêvant autarcique et tétanisée par la peur de tout ce qui émane de l'extérieur. Avec De si parfaites épouses, l'auteur revient à Détroit mais cette fois-ci en 1958. La population blanche et puritaine y vit dans un relatif confort, mais s'inquiète des fermetures d'usines annoncées, ainsi que de l'arrivée d'une population noire avec laquelle ils se doivent de cohabiter. Si tout est mis en œuvre pour sauver les apparences, un double fait divers va progressivement morceler cette peinture idyllique : l'assassinat d'une jeune femme noire et la disparition d'une jeune femme blanche et dépendante.

Avec ce deuxième roman, Lory Roy choisit non pas de réinventer, mais d'approfondir les pistes abordées dans Bent Road. Dans chacun de ces deux ouvrages, le mensonge apparaît comme l'unique solution pour préserver les apparences. Chacun s'écoute, s'épie et s'évertue à maintenir l'image d'une réussite et d'un bonheur construit pierre par pierre. L'individuel y est sacrifié au collectif dans un silence glaçant. Lory Roy révèle une fois de plus l'originalité de son style, où la violence intériorisée (le plus souvent) des personnages se confronte à la délicatesse de l'atmosphère décrite, nous plongeant un peu plus encore dans l'effroi.

lundi 14 septembre 2015

L'imposteur - Javier Cercas - éditions Actes Sud-2015.


L'imposteur - Javier Cercas - éditions Actes Sud-2015.


Enric Marco est un personnage clé dans l'histoire de l' Espagne contemporaine. Tour à tour anarchiste opposant au franquisme, secrétaire général du deuxième syndicat espagnol de l'époque (CNT), vice-président d'une puissante fédération catalane, avant de devenir dans les années 2000 le président de l'Amicale de Mauthausen. C'est ce dernier rôle qui lui permettra d'accéder à la notoriété médiatique tant ses récits concernant son passé d'ancien déporté ont su émouvoir et enthousiasmer les foules venues l'écouter. Un des rares anciens déportés espagnols à parler avec autant d'intensité de cette sombre page de l'histoire. Sauf qu'en 2005, un jeune historien méticuleux révèle que le charismatique orateur n'est qu'un imposteur. C'est ce fait stupéfiant, et véridique, qui est le point de départ du nouvel ouvrage de Javier Cercas.

L'auteur de l'inoubliable Soldats de Salamine va procéder à un véritable travail d'investigation, n'hésitant pas à rencontrer à maintes reprises le désormais peu fréquentable Enric Marco. Livre fascinant dans son rapport à l'histoire de l'Espagne, l'ouvrage l'est également par la réflexion qu'il mène sur le rôle de l'écrivain face au mensonge. Se nourrissant des écrits de Truman Capote ou d' Emmanuel Carrère, citant Dostoïevski ou Cervantes, Javier Cercas ne cesse d'adjoindre un positionnement moral à cette narration qui se déploie. Telle une récurrence revient la question de savoir si c'est l'écrivain qui utilise ce rocambolesque récit afin de nous offrir une grande œuvre ou si c'est Enric Marco lui-même qui manipule l'auteur afin de se faire à nouveau aimer. Essayer de comprendre ce parcours n'est-il pas déjà lui pardonner ? L'imposteur peut se lire comme un essai, un roman noir, une autofiction... et ne cesse d'éveiller, par sa structure en palimpseste et la beauté de son écriture, nombre de chemins de lecture. 
 

dimanche 13 septembre 2015

Péchés capitaux - Jim Harrison - éditions Flammarion - 2015.


Péchés capitaux - Jim Harrison - éditions Flammarion - 2015.


Nous avions découvert l'inspecteur Sunderson en 2012 dans le roman intitulé Grand Maître. Celui-ci y menait sa dernière enquête avant son départ à la retraite. On était totalement séduit par ce personnage désabusé, alcoolique et victime de ses obsessions sexuelles. L'intrigue - la volonté de mettre hors d'état de nuire un gourou aux agissements peu recommandables -, si elle ne manquait pas d'humour, ne semblait pas retenir ni l'attention du lecteur ... ni celle de son auteur. Lui même qualifiant son livre de "faux roman policier", soit pour dire qu'il s'agit - selon lui ou son éditeur - d'un livre supérieur à un roman policier, ou à l'inverse dont la construction n'est pas au niveau d'un bon roman policier!

Sunderson réapparaît dans ce Péchés capitaux ... et on avoue que malgré l'impression que le précédent opus était un "Harrison mineur", au vu de son immense talent, on a qu'une envie : se plonger dans ce livre des retrouvailles. L'ex -policier, désormais à la retraite, s'essaie à vivre une vie moins trouble dans son bungalow du Michigan, mais cette nouvelle existence et vite mise à mal lorsqu'il découvre que ses voisins, la famille Ames, se plaisent à vivre au-dessus des lois, sans aucune estime pour le monde qui les entoure. Sur cette trame classique, mais parfaitement maîtrisée, Jim Harrison approfondit avec élégance les cicatrices de son personnage. Comme dans Grand Maître, le lecteur à la sensation que l'écrivain et l'inspecteur ne font qu'un face à leurs interrogations et leurs failles. Mais là où la précédente enquête se limitait à l'élégiaque, à l'excès de vie, comme une danse sans fin, Péchés capitaux se veut plus mélancolique et apaisé. Le calme n'est toujours pas envisageable, mais la plénitude semble pouvoir être envisageable désormais par éclats. Au final, le roman allie un plaisir de lecture évident à une bouleversante réflexion sur le chemin parcouru tout au long de notre vie. "Vrai grand roman" ou "vrai grand roman policier", Péchés capitaux est un de ces livre que l'on aime intimement. 

jeudi 10 septembre 2015

Les nuits de laitue - Vanessa Barbara - éditions Zulma - 2015.


Les nuits de laitue - Vanessa Barbara - éditions Zulma - 2015.


Otto et Adda forment un couple unis. Mais un jour, alors que "le linge n'avait même pas eu le temps de sécher", Ada meurt. Otto continue alors à vivre mais sans passion ni envie. "Au fil du temps, Otto apprit à se débrouiller lorsqu'une ampoule grillait, mais il n'envisageait pas une minute de quitter son pyjama". Cette disparition va très vite provoquer de nombreuses réactions au sein du village où le couple vivait depuis 1958. Vont alors défiler nombre de personnages attachants dont l'apparente bonhomie cache de réelles névroses. Entre mythomanie, paranoïa et humour, le roman se déguste avec joie, ironie et parfois il faut bien le dire une réelle émotion.

mercredi 9 septembre 2015

llska - Eirikur Orn Norddahl - éditions Métailié - 2015.


llska - Eirikur Orn Norddahl - éditions Métailié - 2015.


Illska - qui est traduit par "le mal"- est un de ces livres qui nous semblent venir de nulle part, mais qui forcent l'admiration de par leur ambition, leur démesure et leur cohérence. Ne correspondant à aucun de nos référents, il s'amuse d'un bout à l'autre à vous déstabiliser. Un texte à la beauté charnelle qui s'éprouve dans sa totalité et où chaque matériau, même le plus hétéroclite, s'intègre à un ensemble. 


Illska est dérangeant par son sujet : un triangle amoureux entre ses trois protagonistes Agnes, Omar et Arnor. La première étudie jusqu'à l'obsession la Shoah et nourrit sa haine à l'encontre de l'extrême-droite contemporaine. Le second se laisse porter par la vie entre études et petits boulots. Le troisième est un membre important de groupuscules néonazis de Reyjavik. Si Agnes vit une histoire d'amour avec Omar, elle le trompera pourtant avec celui qui incarne l'inacceptable. Si le trame du livre est là, jamais elle ne suffira à résumer l'intensité du livre. Alternant diatribes, récit effroyable de massacres -notamment celui de juifs lituaniens, géographie des holocaustes et malgré tout poignantes histoires d'amour et de folie... Eririkur Orn Norddahl nous invite à la fascination -mais aussi à la répulsion- dans un livre tendu et éprouvant. Livre politique et désabusé, Illska n'oublie jamais ses personnages. A aucun moment le propos n'y effacera l'incarnation du récit. Ce qui pourrait n'être qu'une foule de pistes fascinantes se transforme au final en un livre poignant et des plus passionnants, qui nous prouve ce que peut être la littérature.
 

mardi 8 septembre 2015

Un été au Kansai - Romain Slocombe - éditions Arthaud - 2015.



Un été au Kansai - Romain Slocombe - éditions Arthaud - 2015.



Jeune diplomate allemand en poste à Tokyo de 1942 à 1945, Friedrich Kessler entretient une correspondance assidue avec sa sœur Liese installée à Berlin. Érudit et amoureux des arts, il s'émerveille devant la richesse de cette société japonaise jusqu'alors inconnue. Souvent contemplatif, il se plait à s'émouvoir devant des estampes d'Hiroshige. Face à cette délicatesse pointe néanmoins l'obscurité d'un régime nazi dont il dépend. S'interrogeant sur les moyens mis en pratique par les autorités pour assurer la réussite de leur projet, il en reste néanmoins un fonctionnaire. Puis le temps des revers de l'armée allemande, des bombardements sur Berlin -dont il prend conscience de par ses relations épistolaires- et de ceux tout aussi terrifiants de Tokyo.

La correspondance s'imprègne de l'Histoire et nous en dévoile à la fois son humanité et sa monstruosité. Par l'intérêt porté aux vaincus, et aux armes utilisées pour permettre cette victoire, Romain Slocombe désaxe notre champ de vision et nous interroge, nous rend moins "aveugle", sur notre volonté de simplifier l'Histoire, de la limiter à des faits. Au-delà de son sujet, la narration des bombardements de Tokyo s'inscrit dans un inoubliable moment de littérature.

lundi 7 septembre 2015

Kaboom n° 11 - Magazine de bande dessinée – Août / Octobre – 2015.


Kaboom n° 11 - Magazine de bande dessinée – Août / Octobre – 2015.


Après 9 numéros et un hors-série, la revue Kaboom revient avec une formule un peu remaniée. Désormais, plus de place est laissée aux entretiens quant aux articles analytiques, ils deviennent eux légèrement plus concis. Si depuis sa création en 2013, la revue flirte avec l'excellence, elle nous offre avec ce onzième opus un des plus beaux entretiens qu'il nous ait été donné de lire à ce jour : des pages 50 à 63, Blutch et Goossens se livrent à un entretien croisé fascinant de bout en bout. Stéphane Beaujean, le rédacteur en chef, nous prévient : "Dans la discussion qui suit, il convient de se perdre, car la jungle, par nature, est un territoire dont il est difficile d'avoir une vue d'ensemble. Mais ceux qui choisiront de les accompagner le long de ce petit bout de route auront sûrement appris quelque chose". Cette rencontre sait se transformer en moment de grâce.
 
 "(...)chez moi le dessin vise toujours un objet. J'ai beaucoup moins pratiqué le dessin tel que tu le pratiques, pour le geste. Ca m'arrive quand je fais par exemple la quatrième de couverture où Blueberry suce son pouce. Là, je suis content, je repousse les limites de ma technique, j'y prends du plaisir. Mais les occasions sont très rares. Le reste du temps je vise un objectif (...). Le dessin doit fonctionner donc j'abandonne la technique pour l'efficacité."  Daniel Goossens.
 

mercredi 2 septembre 2015

Thierry Groensteen in En chemin avec Baudoin – éditions P.L.G. - 2008.


Thierry Groensteen in En chemin avec Baudoin – éditions P.L.G. - 2008.


La phrase juste – et dont je partage le sentiment – de Thierry Groensteen concluant son bel ouvrage consacré à Edmond Baudoin:

«Si je n'avais pas lu Baudoin, ma musique intérieure serait moins belle, ma tête moins ouverte aux beautés du monde. J'ai voulu essayer, dans ces pages, de m'acquitter de cette dette, qui n'est pas mince.»

 
Dédicace sur Le Procès-Verbal de J.M.G. Le Clézio / Baudoin – éditions Futuropolis/Gallimard - 1989