vendredi 28 novembre 2014

Quelques questions à Jean Harambat, concernant le magnifique Ulysse, Les chants du retour.



Quelques questions à Jean Harambat, concernant le magnifique Ulysse, Les chants du retour.



Au mois d'octobre, la collection Actes Sud BD nous proposait Ulysse,les chants du retour de Jean Harambat. Si nous avions déjà été séduit par les précédents albums de cet auteur, force est de constater qu'il nous a offert un des plus beaux albums de cette année 2014.
Après maintes lectures -car cette bande dessinée les supporte largement- l'envie nous est venue d'aller à la rencontre de Jean Harambat, le temps d'une discussion, afin de prolonger l'aventure humaine qu'il nous a contée.
Cet échange a été rendu possible dans un premier temps grâce à l'implication de Thomas Gabison - co-directeur de la collection Actes Sud BD – dont la clairvoyance et l'implication à défendre les auteurs ne cesse de provoquer notre admiration.
Puis vinrent les échanges avec Jean Harambat, qui se révéla d'une gentillesse et d'une attention rare.
Qu'ils en soient tous les deux remerciés.



1- Avant de parler de votre nouvelle proposition Ulysse – Les chants du retour, pouvez-vous nous raconter votre parcours, et ce qui vous a amené à publier depuis 2008 des albums de bandes dessinées, Les invisibles (éditions Futuropolis, 2008), Hermiston (d'après Robert Louis Stevenson, éditions Futuropolis, 2 tomes, 2011) et En même temps que la jeunesse (éditions Actes Sud, 2011) ?

J'ai un parcours assez sinueux parce que j'ai mis du temps à m'orienter vers le dessin et la BD. Mes études m'ont mené ailleurs. J'ai fait Hypokhâgne et Khâgne, et une école d'économie, tout en dessinant toujours pour mon plaisir de façon plus ou moins assidue. J'ai travaillé dans d'autres pays pendant quelques années puis à mon retour, alors qu'il y avait une sorte de mode de reportages illustrés, j'ai pu en placer un ou deux dans la presse et envisager ainsi une carrière différente. Je vois aujourd'hui ce parcours peu conventionnel comme une chance.

2- Ulysse – Les chants du retour prend comme point de départ les derniers chants de l'Odyssée qui voient Ulysse revenir à Ithaque après dix années de guerres suivies de dix années d'errances. On y découvre dans les premières pages un personnage perdu, dans l'impossibilité de reconnaître ses terres. «Je ne reconnais rien.» répète-t-il.

Cette ouverture parvient à surprendre le lecteur par son écart avec les récits «aventureux» attendus, et dévoile surtout une des caractéristiques de votre livre : la grande place laissée à la contemplation. Un oiseau dans le ciel, un paysage, un brouillard découpant le récif, sont d'aussi belles sources d'émerveillement que les textes qui les accompagnent. Nombre de cases en sont d'ailleurs exempts et se laissent regarder pour elles-mêmes.

Face à la quantité d'informations contenues dans le texte attribué à Homère, comment s'est opéré votre sélection ? Pouvez-vous nous expliquer ce qui a motivé vos choix graphiques, tant ceux-ci semblent fonction de vos albums ?

Le retour d'Ulysse m'intéressait pour tout un tas de raisons. Il y avait un côté Monte-Cristo, le dévoilement, la vengeance. Les dieux et le merveilleux étaient peu présents dans ce retour. Visuellement, cela permettait un autre récit, sec, humain. Et puis je connaissais les textes de Jean-Pierre Vernant et voulais insister là où lui insistait, là où lui avait vu les spécificités du monde grec, son enseignement en quelques sorte. De fil en aiguille, j'ai songé à le représenter lui, Vernant, en train de parler de l'Odyssée. Une sorte de Méta-Odyssée.
Mon style de dessin, s'il y en a un, bouge en fonction des mes hésitations et de mes errances. Pour ce grand texte, je voulais qu'il y ait quand même une dimension esthétique convenable, une beauté même discrète. J'ai beaucoup travaillé en ce sens sur l'iconographie grecque et des illustrateurs très talentueux des années 1950, qui sont eux aussi dans une sorte d'épure. Cela m'a aidé à poser mon dessin, à maîtriser une simplicité, à ne pas me disperser. Je suis sûr que cela me sera profitable pour la suite.

3- Cette limpidité dans votre narration vous permet de nous raconter à la fois le retour d'Ulysse en terre d'Ithaque, des épisodes antérieures liés à son aventure (descente aux enfers, épisode du cyclope…), mais également de mettre en scène des intervenants contemporains (Jean Pierre Vernant, Jacqueline de Romilly, Uberto Pasolini, Lawrence d'Arabie, Jean-Paul Kauffman… mais aussi Julien Blanc ou le magnifique personnage du «bibliothécaire d'Ithaque»).

Toutes ces narrations se mêlent avec une véritable grâce. Le texte est toujours de l'ordre de l'oralité, du chant, jamais dans la description. Comment avez-vous conçu ces nombreux récits? Sont-ils issus de rencontres, de lectures ? Se sont-ils inventés au fur et à mesure que vous avanciez dans le récit ou aviez-vous un plan général? On constate que souvent «la case» disparaît dans les interventions contemporaines, les distinguant ainsi aisément de récit purement homérique. Avez-vous travaillé chacun de ces «chapitres» de façon autonome puis remonté l'ensemble à posteriori ?

Il ne faut pas chercher trop d'explications à la structure d'un livre mais il y a, je l'espère, une sorte de crescendo jusqu'à la conférence finale et le rapprochement proustien -si beau, si émouvant pour moi-, fait par Vernant. Un crescendo jusqu'au poème, une sorte de final.
Tout a sa place dans ce crescendo, les commentaires sont liés aux chapitres qui suivent ou précèdent. Comme Ulysse progresse, l'explication progresse, avec des motifs qui se répètent. Et le lecteur découvre également des choses. Disons que je l'ai imaginé ainsi. Savoir et Saveur ont la même racine, parait-il.
Vous avez raison au sujet de l'oralité. Un mot à ce sujet : Vernant était un grand conteur. Certains de ses livres ont été conçus ainsi. Il racontait, c'était enregistré par un micro puis retranscrit, réécrit. J'essaye autant que possible de retrouver son oralité, comme quand il dit « Ulysse et Pénélope sont au plumard » dans sa dernière conférence. La BD permet cela, je crois.
Les interventions sont issues de lectures, bien sûr, et de rencontres. J'ai fait des démarches auprès de François Hartog qui s'est aimablement prêté à l'entrevue, m'a donné la possibilité de rencontrer Julien. Jean-Paul Kauffmann vit dans les Landes. Uberto Pasolini : j'avais fait l'affiche d'un de ses films par l'intermédiaire d'une agence et d'un hasard tortueux. Un an après, il me demande l'original, je lui offre, il m'invite à Londres. Je vais le rencontrer aux Studios de la Fox. Son bureau est rempli de livres sur Ulysse et l'art mycénien. Il tâchait de produire un film sur la fin de l'Odyssée alors que j'écrivais moi-même mon Ulysse. Il est devenu un ami.
Enfin, j'ai pu passer du temps à Ithaque grâce à une bourse de l'Institut français, et j'ai rencontré les personnes qui sont dans mon livre. Sans trop savoir ce que ça allait devenir, je leur parlais de ma BD. Les conversations allaient bon train. Ils existent tous et Othonas, le bibliothécaire, a bien prononcé cette phrase finale, face à la Céphalonie. C'est du moins ce que j'ai compris à son curieux anglais.
Quant à la forme même du livre, case ou non, il faut que ça circule. « Rien de systématique ! » conseille mon éditeur Thomas.

4- Une des grandes beautés de votre album est que vous vous écartez du récit d'aventure, de l'épopée, (même si elle y est aussi présente), pour tirer L'Odyssée vers ce qu'elle comporte d'humanité. On est touché par les retrouvailles d'Ulysse et de sa nourrice, tout comme on est bouleversé par le témoignage de Jean-Paul Kauffman revenant sur sa détention au Liban et son retour en France «Je n'étais pas frappé d'amnésie mais presque, comme Ulysse quand il est plongé dans les nuées, le jour du retour.», et ému aux larmes (et je n'exagère pas!) par les interventions de Jean-Pierre Vernant et de son petit fils Julien Blanc…

La question est à la fois simple et extrêmement ouverte : quelle était votre ambition en réalisant cet album et pourquoi?

"Se faire autre en restant le même", c'est ce que fait Ulysse. Si ma BD a un mérite, ce n'est que celui-là, c'est déjà celui-là : répéter la leçon de Vernant de façon différente par la liberté que permet la BD, répéter son interrogation du monde grec et de notre monde, en évoquant sa vie de chercheur et d'homme d'action (et parler, c'est agir) en montrant l'âge, la filiation, l'amour aussi -de façon discrète- et le compagnonnage.
Répéter ce motif dans les personnages et situations, le répéter doucement à l'oreille du lecteur. Faire sentir tout cela. En premier lieu, le sentir moi-même.

5- Lors du chapitre intitulé En haut de l'escalier, lors de votre seule intervention en tant que narrateur, vous parlez de votre plaisir enfant à vous perdre dans le «fourre-tout de la bibliothèque familiale, en haut de l'escalier», là où il y avait «le monde… la littérature d'aventure, l'encyclopédie Tout l'Univers, Tintin, Haddock, et un livre de la série Les mondes perdus intitulé La guerre de Troie. Pouvez-vous évoquer quelques-uns de vos grands souvenirs de lecteurs (passés ou plus récents) ?

Si je dois revenir à cette époque, la vie à la campagne mettait nos talents de lecteurs en éveil. Il était si agréable de rêver d'aventure par les livres. Je lisais et relisais le Bossu, des romans comme cela, pas toujours d'une très grande qualité. Puis je découvrais dans ces lectures galopantes, de vrais stylistes comme Stevenson : la littérature. Le Dumas des Mousquetaires chez qui le temps avale tout. Monte-Cristo. Les Hauts de Hurlevent est aussi un de mes grands souvenirs de collège. La puissance des paysages parlait à un rural comme moi. C'est sans doute dans cette nostalgie que j'ai fait Hermiston, et même Les Invisibles.

mardi 18 novembre 2014

Panthère – Brecht Evens – Actes Sud BD – 2014.


Panthère – Brecht Evens – Actes Sud BD – 2014.



On a découvert le travail de Brecht Evens en 2010 avec Les noceurs, récompensé du prix de l'Audace au festival d'Angoulême en 2011. Prix énigmatique, tant ses contours semblent flous, mais qui, dans le cas de cet album, avait la pertinence d'affirmer la singularité et la cohérence de l'avènement d'un nouvel auteur.

Les amateurs de bandes dessinées, curieux et à la recherche des possibilités de ce médium, ne furent pas surpris de découvrir Brecht Evens dans la collection Actes Sud BD, dirigée par Michel Parfenov et Thomas Gabison. Depuis 2005, on leur doit nombre des propositions les plus originales et motivantes : de Notes pour une histoire de guerre de Gipi, en passant par l'essentiel Les larmes d'Ezéchiel de Matthias Lehmann, aux plus récents Pelote dans la fumée de Miroslav Sekulic-Struja ou l'immense Ulysse / Les chants du retour de Jean Harambat. Autant d'albums qui ont la vertu de nous ouvrir vers une bande dessinée internationale, qui s'efforcent de nous proposer sans cesse des formes inédites, tout en étant traversés par un désir commun de nous raconter une histoire.

Au début de Panthère, la jeune Christine tente de nourrir Patchouli, son chat au corps osseux et ténu. «Maintenant je dois partir à l'école. Papa va t'emmener chez le vétérinaire et quand tu reviendras, tu seras en pleine forme». Mais à son retour, l'animal n'est plus là. Son père ne trouve pas les mots, ne sait comment lui expliquer cette absence. Christine court alors se réfugier dans sa chambre à l'étage.
Prostrée sur son lit, un curieux «TOC TOC TOC» issu de la commode vient rompre le silence. Surgissant d'un tiroir, Octave Abracadolphus Pantherius, dit Panthère, fait son apparition sur la scène : «Est-ce toi la petite fille que j'ai entendu pleurer?».

Si les deux précédents albums de Brecht Evens nous offraient un éventail de personnages et de décors luxuriants, la majorité de l'action de Panthère va se dérouler dans cet espace clos, délimité par la chambre et dont les contours vont s'inventer au fil de la discussion entre les deux personnages. Tour à tour séduisant ou inquiétant, Panthère ne cesse de changer d'apparence. D'une plasticité étonnante, il semble avoir la capacité de se métamorphoser en fonction de son propos ou des attentes de Christine. Ainsi, il devient le temps d'une case un personnage aux allures «disneyennes» pour se révéler l'instant suivant d'une sauvagerie terrifiante, pouvant lancer un «ça sent la petite fille ici», évoquant Charles Perrault, signe d'une ambivalence quant à ses intentions.

L'anxiété est là, mais le drame se joue lui hors-champ. Lorsque Bonzo, la peluche/doudou privilégiée de la petite fille, disparaît après avoir écrit sur le mur «méfie toi de pant...», le seul indice quant à sa triste destinée sera un simple «Il y a des touffes de peluche sur ta langue» adressé à l'ami Panthère.

L'extraordinaire planche où le père ouvre la porte de la chambre, créant à la fois l'effacement de l'animal de son champ visuel et révélant dans un même mouvement à quel point ce lieu est habité dans ses obscurités, est emblématique de la volonté de Brecht Evens de nous offrir un monde fantastique dont la réalité est sans cesse mise en débat.

D'une beauté visuelle inouïe, Panthère est un album à l'image de la créature qu'il met en scène : séduisant et dérangeant.