mardi 25 mars 2014

Blast tome 4, Pourvu que les bouddhistes se trompent – Larcenet - éditions Dargaud – 2014.


Blast tome 4, Pourvu que les bouddhistes se trompent – Larcenet - éditions Dargaud – 2014.



On a déjà dit ici tout le bien que l'on pensait de Monsieur Larcenet et tout particulièrement de sa dernière création Blast. Avec cet ultime tome intitulé Pourvu que les bouddhistes se trompent, l'auteur nous montre que son projet a été pensé, maîtrisé de bout en bout, et l'impose comme une des plus belles et émouvantes expériences de lecture du 9°art.
On attendait cet ultime tome, tant Larcenet a su construire un récit prenant le temps d'exister, de s'installer, de s'autoriser de majestueux temps de pause, tout en étant terriblement haletant. Ce suspense, présent dès l'ouverture, n'est jamais alimenté par une quelconque surenchère de voyeurisme face à l'horreur des faits accomplis. Ce que nous propose Larcenet, c'est un récit terriblement noir et violent, mais dans lequel pointe malgré tout une trace d'humanité, et ce particulièrement à travers son personnage principal, Polza. Tour à tour violent, en proie à des hallucinations ou menteur, il apparaît également meurtri, vulnérable et humilié. Depuis 2009, le lecteur a appris à suivre Polza par ses propos. Très tôt, on a été invité à mettre en doute sa version des faits. Malgré tout, cette dérangeante proximité avec les affres insondables de celui qui fut nommé «grasse carcasse» a inventé une empathie -en contradiction avec certains faits dont on le devine responsable- qui s'est développée tout au long des quatre albums qui composent la série. Avec une retenue inouïe, Larcenet anime le visage de Polza, parvenant à transmettre la joie, la souffrance ou le désarroi. On ne peut qu'être remué par cette grande œuvre dont le point final est tout à la fois douloureux, bouleversant et d'une grande beauté.

lundi 24 mars 2014

Dragon bleu, tigre blanc - Quiu Xiaolong - Liana Levi - 2014


Dragon bleu, tigre blanc - Quiu Xiaolong - Liana Levi - 2014


Pour les amateurs de Xiaolong, nous retrouvons l'inspecteur Chen, ce policier qui est comme l'auteur, spécialiste de T.S.Eliott, et dont le père, néo-confucéen ,a été victime de la répression au moment de la révolution culturelle. Il s'agit là d'un grand Xiaolong, où s'entrecroisent toute la culture ancestrale chinoise, les réminiscences de poèmes remontant aux origines de l'Empire du milieu, la découverte, pour le lecteur, de la tradition de l'opéra de Suzhou, mais aussi la Chine des années quatre-vingt-dix, avec une ouverture sauvage à l'économie capitaliste, le seul contrôle étant celui du parti communiste, ou plutôt des cadres du PC, ceux que les chinois appellent les «gros sou » qui s'enrichissent et placent à l'étranger les capitaux détournés, car ils savent qu'ils peuvent disparaître de la hiérarchie du jour au lendemain. Une société oppressante à lire Xiaolong, car rien n'est explicite, tout demande à être décodé en permanence. Dans cet entrelacs,il y a des personnages comme Chen ou son ancien collègue, «Vieux chasseur» qui essaient de rester fidèles à leurs idéaux de jeunesse et à la culture traditionnelle de leurs anciens. Difficile de rester fidèle dans cette société, Chen l'apprend à ses dépends, trop sérieux et accrocheur dans ses enquêtes, il se voit retirer dès le début du roman son poste de chef de la police pour un poste plus prestigieux en apparence, qui n'est en fait qu'une mise à l'écart d'une enquête dans laquelle de gros intérêts touchant la Direction du Parti sont en jeu. Autant dire que la position de Chen est de bout en bout de ce très beau roman conforme à ce proverbe très ancien : «On a beau posséder des montagnes d'or et d'argent, en un jour, l'empereur peut tout emporter sans un mot.»

dimanche 23 mars 2014

De ma lucarne. Chroniques – Henri Calet – L'imaginaire/Gallimard – 2014.


De ma lucarne. Chroniques - Henri Calet-L'imaginaire/Gallimard–2014.


in Nouvel appel à notre civisme, 7 Janvier 1956:

«La voix de l'orateur était couverte par le tumulte. D'une façon générale, ma sympathie va aux candidats qui se trouvent ainsi en butte aux attaques et aux insultes de la foule. Je penche d'instinct pour le taureau blessé, contre les poseurs de banderilles.»

samedi 22 mars 2014

Kaboom n° 4 - Magazine de bande dessinée – Février / Avril – 2014.


Kaboom n° 4 - Magazine de bande dessinée – Février / Avril – 2014.


La revue Kaboom est la revue que se doit de lire tout amateur de bandes dessinées. Dans le numéro 4, on a le plaisir de lire de passionnants entretiens avec Christian Rossi, Jacques Tardi, Pat Mills, Gipi, Joff Winterhart, Catherine Meurisse ou l'immense Chris Claremont..., ainsi qu'un bel hommage à Gus Bofa, et une étude inédite du Spirou de Tome et Janry. Dans ce quatrième numéro, Kaboom fait à la fois preuve de son exhaustivité, mais également de la richesse de ses intervenants. Il est suffisamment rare que la bande dessinée soit étudiée avec une telle intelligence pour que la lecture de Kaboom se révèle indispensable.

Gipi, propos recueillis par Francesco Boille:

«J'ai un certificat psychiatrique délivré à Pise attestant que je souffre d'un syndrome bipolaire grave. Je pense que ça vient de là. Nous sommes deux. Le premier est convaincu d'être un génie, le second d'être la dernière des merdes. Et on travaille main dans la main.»

vendredi 21 mars 2014

Mailman - J. Robert Lennon - éditions Monsieur Toussaint Louverture - 2014


Mailman - J. Robert Lennon - éditions Monsieur Toussaint Louverture - 2014



Fondées en 2004, les éditions Monsieur Toussaint Louverture nous ont fait découvrir de grands auteurs tels que Ken Kesey, Frederick Exley ou Russel Hoban. On s'est habitué à suivre chacune de leurs parutions avec enthousiasme et envie.
Que cache cet fois-ci le mystérieux écrin nommé Mailman? Le roman a été publié en 2001 aux Etats-Unis et démarre par une brillante -et hilarante- mise en bouche. On y découvre le quotidien d'Albert Lippincott dit Mailman, facteur expérimenté de la petite ville de Nestor. Il règne en maître sur sa tournée et connaît chacun des destinataires du courrier comme personne. Car Mailman éprouve une terrible passion pour ces lettres qu'il distribue quotidiennement. "(...) les bons jours, il réussit à boucler sa tournée vers onze heures trente, suivant le temps qu'il passe à sélectionner les lettres qu'il emprunte à leurs destinataires". Non seulement il les emprunte, mais il les étudie, les photocopie puis les classe avant de les redistribuer.
Le roman s'attache à nous conter la vie -et la dérive- d'Albert Lippincott, personnage pétri d'individualisme et de contradictions dont le principal tort est de de ne pas trouver sa place dans la société. Tour à tour hilarant, glaçant, odieux puis attachant, il ne cesse de se débattre en vain. Le texte épouse cette même mouvance, ne cessant de nous surprendre par ces changements incessants de registres. Jamais ennuyeuse, la déviance égotique et incessante de Mailman invente une fresque malade, fascinante, aux nombreux échos qui ne cessent de nous interpeller.
«Il ne peut s'empêcher d'éclater de rire. Ce n'est pourtant pas drôle, ce qu'elle vient de dire, c'est même très grave, elle pourrait lui nuire mille fois plus que tout ce qu'il pourrait faire subir à ces boîtes aux lettres, mais son rire s'échappe de ses lèvres et le surprend lui-même. Ça tient plus de l'aboiement, d'ailleurs. Il s'empresse de toussoter, tentative ridicule pour étouffer ce jappement.»

jeudi 20 mars 2014

Le bonheur illicite des autres – Manu Joseph – éditions Philippe Rey – 2014.


Le bonheur illicite des autres – Manu Joseph – éditions Philippe Rey – 2014.



Dans les années 80, au sein de la ville de Madras, un jeune homme de 17 ans du nom d'Unni Chacko accède à une terrasse, se juche sur une balustrade, reste immobile, puis plonge en avant et meurt sur le coup au contact du béton, laissant sa famille sans aucun indice concernant ce geste.

Trois années plus tard, un courrier sans destinataire posté par Unni le jour même de son décès est retourné à ses parents. En ouvrant cette enveloppe, Ousep Chacko, le père du jeune disparu, découvre une bande dessinée de quatorze pages réalisée par son fils, dont seuls manquent les cartouches de texte. Convaincu de la relation entre ce travail et le geste fatal, Ousep décide d'interroger à nouveau l'entourage d'Unni afin non pas d'avoir une explication définitive, mais de découvrir qui était son fils car «Quelques illusions qu'ils puissent se faire, les parents ne connaissent jamais vraiment leur enfant». Ousep ne semble habité que par l'unique désir d'avancer vers son fils en interrogeant ses relations passées : Sai, Mythili, Balki, Somen... des adolescents devenus aujourd'hui adultes, marqués indéniablement par la stature d'Unni. Quête incessante, quasi démente, qui entraîne avec elle toute la famille Chacko. Outre le père qui s'abîme dans l'alcool, on suit Mariamma la mère qui parle seule depuis un choc survenu dans son enfance «Parfois, Mariamma se met dans tous ses états et, quand cela arrive, elle perd la sensation du monde qui l'entoure» et Thoma le jeune frère qui se construit dans l'ombre de ce modèle imposant «A l'âge qu'a Thoma maintenant, Unni avait été choisi pour jouer Nehru dans la traditionnelle pièce interprétée lors de la fête de l'Indépendance de l'Inde, mais Thoma, une fois de plus, répète comme simple figurant dans une foule immense de figurants.»

Si le simple résumé du récit pourrait laisser à penser que nous sommes face à un ouvrage fait de douleur et de mélancolie, l'expérience de sa lecture en est toute autre. Dès l'amorce, et le chapitre pourtant intitulé Une famille de perdants, la vision du monde que nous propose Manu Joseph est faite de fantaisie. A aucun moment, l'évocation du défunt Unni ne laisse entrevoir un quelconque désespoir dans son geste, et ce même si des clés semblent découvertes par son père «il est possible que ce soient là des événements banals dont la signification est exagérée par la décision qu'Unni avait prise de mourir». De même, si les membres du cocon familial semblent enfermés dans une forme de résignation, ils se révèlent dans un même mouvement de magnifiques personnages, dont l'impulsion de vie ne cesse de les mouvoir, tout autant que cette galerie fantasque de portraits d'ex-adolescents ayant partagé des moments avec Unni, désormais devenus des adultes tout autres ou s'étant parfois cloisonnés dans leurs angoisses existentielles «Les enfants font des choses bizarres, qui sont le plus souvent oubliées car, par la suite, ils deviennent des adultes tout à fait sensés. La plupart d'entre eux, du moins. Mais certains ne passent pas la barre, n'est-ce pas?». C'est dans cette antinomie entre affliction et drôlerie que Le Bonheur illicite des autres révèle sa singulière beauté. Dans un même mouvement, on est à la fois ému, interpellé et illuminé par cette lecture qui vous accompagne bien après son achèvement. 

 

mercredi 19 mars 2014

Le jardin d’Émile Bravo - Émile Bravo - éditions Requins marteaux - 2014


Le jardin d’Émile Bravo - Émile Bravo - éditions Requins marteaux - 2014


Une nouvelle parution d’Émile Bravo est toujours un motif de réjouissance. De Aleksis Strogonov aux épatantes aventures de Jules, en passant par Ma maman est en Amérique..., La jeunesse de Spirou, La leçon de pêche ou sa série des Ours nains, chaque album d’Émile Bravo nous a démontré ce que pouvait être une bande dessinée dite "jeunesse" de qualité. Nous étions même quelques uns à penser que certains de ces albums étaient les plus beaux -toute tranche d'âge confondue- de leur année de parution. A la manière d'un Franquin ou d'un Hergé, Émile Bravo a la faculté d'inventer des albums passionnants pour des lecteurs de 7 à 77 ans... et même plus si on ne m'a pas menti.
La nouvelle parution d’Émile Bravo est composée de récits courts parus dans différentes revues... fruits de commandes, d'envies... et ont la particularité d'être en partie composées de récits uniquement destinés aux adultes tels que l'hilarant Young America ou le grinçant Swartz et Totenheim...
Au-delà de leur propos, la grande force de ce recueil réside dans la façon dont Émile Bravo joue avec les codes de la bande dessinée à la manière des jeux de l'OUBAPO (tramages, échange de dialogues au sein d'une même case changeant le sens de l'ensemble, onomatopées substituant le texte à des images à la manière de rébus...) en restant sans cesse d'une lisibilité qui force l'admiration.

mardi 18 mars 2014

La part généreuse- Journal de bord / Montréal 2012 - Laurent Herrou- Jacques Flament Editions – 2014.


La part généreuse- Journal de bord / Montréal 2012 - Laurent Herrou- Jacques Flament Editions – 2014.



«Hier je me disais que je ne savais pas m'écouter, c'est vrai: je ne m'écoute pas.
De quoi ai-je envie, moi?
Je ne sais pas.»

lundi 17 mars 2014

Moi BouzarD - Guillaume Bouzard - éditions Fluide Glacial - 2014


Moi BouzarD - Guillaume Bouzard - éditions Fluide Glacial - 2014


Découvrir un nouvel album de Bouzard est toujours un réel plaisir, même si dans le cas présent il s'agit d'un recueil d'histoires courtes parues (en totalité ?) dans Fluide Glacial. Mais contrairement à bon nombre de ses confrères qui souffrent parfois de ce passage au format album, le travail de Guillaume Bouzard, lui, gagne véritablement en force de subversion. De son lointain travail passé à la Poste, en passant par sa passion pour les pubs dans les boîtes à lettres qu'il classe par thème (viande, fêtes de Noël...) jusqu'à son grand projet de roman graphique intitulé Dans la peau d'un cochon,... les récits de Guillaume Bouzard, sous leur apparente bonne humeur, sont non seulement d'une inventivité constante, mais frôlent avec grâce les territoires de la folie.