mardi 28 janvier 2014

Pete Seeger (1919 / 2014 ) - We shall overcome.





Wet Moon – Atsushi Kaneko – éditions Sakka – 2013.


Wet Moon – Atsushi Kaneko – éditions Sakka – 2013.



Wet Moon est la nouvelle courte série de Atsushi Kaneko annoncée en trois tomes et succédant à l'immense Soil (éditions Ankama) dont on disait le plus grand bien ici.
Comme à son habitude, on va comparer le style de cet auteur de manga atypique, à Charles Burns ou Paul Pope pour le graphisme et à David Lynch pour les constructions scénaristiques labyrinthiques. Pour autant, ces filiations forcément réductrices ne disent en rien les trésors insensés qui se trouvent mis en jeu dans chacune de ses propositions.
Wet Moon, d'apparence plus classique que ses prédécesseurs Bambi et Soil, nous narre l'histoire de l'inspecteur Sata, blessé suite à la poursuite – et à la fuite- de Kiwako Komiyama, principale suspecte d'un meurtre. De cet échec, il gardera un mystérieux éclat métallique niché dans son cerveau et une obsession délirante envers la jeune femme.
Comme à son habitude, Kaneko infuse son album de références cinématographiques plus ou moins revendiquées: du Voyage dans la lune de Méliès au fétichisme d'Hitchcock dans Vertigo... Son graphisme d'une précision impressionnante répond à une mise en page millimétrée. Si le rappel au vocabulaire cinématographique est là, il ne faut pas se méprendre: loin de tout déploiement purement formaliste, ce qu'interroge Kaneko c'est la richesse de son médium et non une «copie» de son lointain cousin. A ce titre, on peut admirer la page 195 présentant Sata enfant, perdu dans la foule et perdant progressivement sa mère. Planche sans texte mais où la tension dramatique est palpable, angoissante à l'extrême. C'est par ces trouvailles narratives incessantes que se construit un récit d'une richesse sensorielle éblouissante.


lundi 27 janvier 2014

Au secours! Un ours est en train de me manger! Mykle Hansen – éditions Wombat – 2013.


Au secours! Un ours est en train de me manger! Mykle Hansen – éditions Wombat – 2013.


«Je croyais que les animaux devaient rester silencieux pour ne pas se faire repérer et dévorer par d'autres animaux. Mais les ours n'ont pas trop de soucis à se faire de ce côté-là, pas vrai? Les autres animaux n'emmerdent pas les ours. Les ours règnent sur la faune. Ok, je respecte ça. Mais je n'appartiens pas au monde animal, je viens des Etats-unis d'Amérique. Le royaume des animaux est notre colonie.»

vendredi 24 janvier 2014

Pelote dans la fumée, tome 1 L'été / L'automne– Miroslav Sekulic- Struja – éditions Actes Sud BD – 2013.


Pelote dans la fumée, tome 1 L'été / L'automne– Miroslav Sekulic- Struja – éditions Actes Sud BD – 2013.


On doit à Thomas Gabison -co-directeur de la collection Actes Sud BD depuis 2005- parmi les propositions les plus originales et motivantes de la bande dessinée. C'est en parti à lui que nous devons la découverte de Notes pour une histoire de guerre de Gipi, L'homme qui s'évada de Laurent Maffre, Rosalie Blum de Camille Jourdy, les Noceurs de Brecht Evens, Il était une fois la Sibérie de Maslov ou l'essentiel Les larmes d'Ezéchiel de Matthias Lehmann. Autant d'albums qui ont non seulement la vertu de nous ouvrir vers une bande dessinée internationale ( de la France à la Russie, en passant par l'Italie...) mais qui s'efforcent de nous proposer sans cesse des formes de bandes dessinées inédites.
Pelote dans la fumée est la nouvelle proposition de Thomas Gabison. L'album, traduit du croate, est l'oeuvre de Miroslav Sekulic-Struja et nous raconte le temps de deux saisons (Eté/Automne) la vie de jeunes enfants partageant leur temps entre l'orphelinat et les virées en ville faites de larcins et de combats contre les bandes rivales. C'est progressivement que l'on va apprendre à découvrir chacun de ces personnages faits de violence, d'écorchures et de désirs.
Pour cela, Miroslav Sekulic a recours à un graphisme oscillant entre expressionnisme et minutie dans la réalisation. Car si les personnages de par leurs visages, leurs morphologies peuvent évoquer de lointains cousins des citadins de Grosz ou Dix, l'auteur nous offre des décors magnifiques, fourmillants de détails ou chaque case semble naître sous une succession de plans réalisés avec une égale attention. On pense parfois à de l'art naïf, tant chaque paysage semble s'absoudre des canons de représentation. Les images de la ville accèdent ainsi à une étonnante frontalité.
C'est cette beauté plastique qui rend cette bande dessinée, au propos pourtant très sombre, totalement fascinante et nécessaire.

jeudi 23 janvier 2014

La madone de Notre-Dame- Alexis Ragouneau – éditions Viviane Hamy – 2013.


La madone de Notre-Dame- Alexis Ragouneau – éditions Viviane Hamy – 2013.


Une jeune femme est retrouvée morte sur un banc de l'église Notre-Dame. L'autopsie révélera que son vagin a été scellé avec la cire d'un cierge. L'enquête est alors mené par le police -dont l'exécrable commandant Landard et la procureur Claire Kauffmann. Très vite, le père Kern, prêtre de Notre-Dame , peu convaincu par les investigations de la police décide de mener sa propre enquête au risque de se confronter à sa part d'ombre.
La découverte des coulisses de l'église Notre-Dame est un des principaux atouts de ce roman parsemé de personnages atypiques.

mardi 21 janvier 2014

One way trigger - The Strokes - 2013.


Les souffrances du jeune ver de terre – Claro – Babel noir – 2013 (1996 sous le titre Eloge de la vache folle).


Les souffrances du jeune ver de terre – Claro – Babel noir – 2013 (1996 sous le titre Eloge de la vache folle).

Quand Claro se confronte au polar, s'est pour nous offrir un immense plaisir de lecture. Maniant avec brio les variations stylistiques et jouant sans cesse avec les clichés inhérents du genre, il parvient à être souvent hilarant «Je rejoignis ce fond commun à toutes les espèces invertébrées, mare splendide d'algues et d'ignorance où choient horizontalement les grandes méduses de la sénilité précoce. Et les pauvres types dans mon genre.» , tout en proposant des passages ciselés et porteurs d'émotion «Chacun avait ainsi ces morbides reliques qui vous font vous relever la nuit et qu'on serre contre sa joue en guettant l'aube et son petit fracas.». Roman que l'on a envie de partager, de lire à haute voix tant ses phrases sont rythmées, sonores , Les souffrances du jeune ver de terre se révèle au final fort attachant.


lundi 20 janvier 2014

Réparer les vivants – Maylis de Kerangal – éditions Verticales – 2013.


Réparer les vivants – Maylis de Kerangal – éditions Verticales – 2013.


Réparer les vivants est l'histoire d'une transplantation cardiaque, de l'accident dont est victime un jeune homme à la possibilité qui s'offre à une personne malade de recevoir enfin le précieux organe qui lui permettra de vivre.
Le roman commence par une douleur intense, celle des parents à qui on annonce la mort assurée de leur fils et la possibilité qui s'offre à eux de permettre de retirer les organes de ce fils à l'apparence encore vivante afin de sauver d'autres vies en attente. La douleur est évoquée avec force et retenue dans des passages véritablement déchirants. Pour autant, Maylis de Kerangal nous fait circuler d'une histoire à une autre, des parents aux membres du service hospitalier, de la victime à celui qui sera «réparé»... La circulation est là sans cesse, révélant l'énergie insensée déployée par l'ensemble des protagonistes. Pour les parents, le temps s'écroule, les instants sont d'une intensité insondable, mais pour les chirurgiens, les infirmières, les patients en attente, chaque heure est d'une importance vitale. C'est dans l'évocation de ce bouleversement de notre rapport au temps que le texte révèle toute sa beauté.

jeudi 16 janvier 2014

Délirium – Philippe Druillet avec David Alliot – éditions Les Arènes – 2013.


Délirium – Philippe Druillet avec David Alliot – éditions Les Arènes – 2013.


Avec Délirium, Philippe Druillet se raconte de sa naissance à nos jours. L'ouvrage démarre abruptement par l'évocation de ses parents dans la France occupée, miliciens convaincus dont le zèle gênait jusqu'au gouvernement de Vichy. Dès sa naissance en 1944, son prénom «Philippe» lui est attribué en hommage à Philippe Henriot, ministre de la propagande de Vichy. Puis vient le temps de la fuite de la famille à Sigmaringen où l'écrivain-médecin Céline soigne le nouveau né...autant de «révélations» qui à elles seules peuvent éveiller la curiosité du lecteur.
Il serait dommageable cependant de réduire cet ouvrage à ce terrible drame initial. Tout d'abord parce que Philippe Druillet est un auteur marquant de l'histoire de la bande dessinée et que sa biographie doit se lire à la lumière de son œuvre. Bien souvent lorsque l'on pense à cet auteur, on évoque la manière dont il a fait «exploser» les cases de la bande dessinée. Avec Philippe Druillet, les cases devenaient pleines planches -voire doubles planches dans des originaux au format grand aigle fourmillant de détails- les contours des cases échappaient à leur rôle pour devenir véritables motifs d'ornementation...parfois au détriment de la lecture lorsque l'on devait tourner physiquement l'album afin de parvenir à suivre le récit. Au delà de ces innovations formelles l'immense originalité du travail de Druillet -en cela sans doute son travail reste-t-il unique, sans descendance- c'est son trait griffé, esquissé, organique, mouvant et la noirceur de ses sujets. Pour ceux qui auraient oublié la violence et la grandeur de Druillet il faut se replonger dans Vuzz, Urm le fou ...et La Nuit bien sûr. Ce dernier -véritable classique à la force et à la beauté toujours intacte- est l'occasion des plus belle pages de ce livre confession. L'auteur revient alors sur la mort de Nicole sa première femme décédée suite à un cancer à l'âge de trente ans et la plongée dans l'obscurité qui s'en suivit. Si l'histoire était connue (de par l'obsessionnel La Nuit et sa terrible préface) elle nous est aujourd'hui par un autre médium avec une force toujours intacte. «Je ne dors pas. Je mets la musique à fond. Je hurle de douleur. Je deviens fou». Plus loin les pages concernant le couple Gilberte et René Goscinny sont traversées d'une estimable bienveillance. Toute aussi riches sont les pages concernant la création de Métal Hurlant, l'évocation de sa passion pour la science-fiction, les inclinations du cinéma pour son œuvre, les piques amicales adressées à Jean Giraud/Moebius...
Dans la préface de son dernier album, à ce jour, Délirius 2 l'auteur évoquait les méandres de la création de cet ouvrage entamé en 1987 et publié en 2012: «Peut-être la bande dessinée qui fut la plus longue à construire Pris plein la gueule, j'ai tenu. Pardonnez à l'artiste d'avoir une âme et un cœur encore aujourd'hui». Ces mémoires, complément appréciable au travail de Philippe Druillet, ne cessent de provoquer le désir de se replonger dans ses albums et d'en apprécier toute l'intensité.

mardi 14 janvier 2014

Vois comme ton ombre s'allonge – Gipi – éditions Futuropolis – 2014.


Vois comme ton ombre s'allonge – Gipi – éditions Futuropolis – 2014.


On a découvert Gipi en 2005 avec l'inoubliable Notes pour une histoire de guerre ( Prix du meilleur album à Angoulême en 2006). Puis on a lu ses autres albums Extérieur nuit, Le local, Les innocents, Ils ont retrouvés les clés de la voiture, S., dont aucun ne se complaisait dans une forme établie. En 2009, Gipi nous proposait un Ma vie mal dessinée bouleversant par sa plongée dans les méandres des pensées de l'auteur mais également époustouflant d'invention et de virtuosité graphique. Si l'autobiographie avait déjà été abordée dans le beau S., cette fois l'album nous terrassait par ses gouffres inattendus. Gipi confirmait alors qu'il était un des plus grands auteurs de bande dessinée en activité, mais nous plongeait dans l'expectative quant à ses productions ultérieures tant la confession semblait être douloureuse.

Depuis 2009, aucun nouvel album de Gipi n'était paru en France. Si on savait l'auteur occupé entre autre par la réalisation de longs métrages et diverses illustrations – on lui doit la couverture du premier numéro de la Revue dessinée - il est peu de dire que nous attendions avec impatience une nouvelle proposition de bande dessinée de sa part. C'est celle-ci que publie les éditions Futuropolis aujourd'hui avec Vois comme ton ombre s'allonge.

On est dans un premier temps dérouté par le récit de Gipi, alternant en très peu de pages une image de station service, un arbre, un homme de bientôt cinquante ans s'interrogeant sur ce qu'il est devenu, un pilote automobile d'une autre époque et un «Monsieur Landi» patient d'un institut psychiatrique, puis plus loin un aïeul combattant pendant la Grande Guerre. Le tout enchaînant noir et blanc griffé ou synthétique, aquarelle, lavis, coloration 3D...L'ensemble étant vraisemblablement relié mais ne nous livrant pas ses clés d'un seul tenant.

Sauf que ce qui ne pourrait être que le témoignage de la virtuosité de la palette de l'auteur, se révèle au fur et à mesure de la lecture un véritable bouquet de sensation où chaque élément à son importance. Tout comme dans Ma vie mal dessinée, Gipi nous parle de l'humain, de ses failles, de ses faiblesses et son récit en épouse les contours. Récit ample, dense, qui ne souffre pas des relectures, utilisant les nombreuses possibilités de la bande dessinée, exposant sa beauté plastique sans jamais en oublier la narration, Vois comme ton ombre s'allonge est le grand album d'un auteur qui ne cesse ce croire en son médium.