vendredi 28 novembre 2014

Quelques questions à Jean Harambat, concernant le magnifique Ulysse, Les chants du retour.



Quelques questions à Jean Harambat, concernant le magnifique Ulysse, Les chants du retour.



Au mois d'octobre, la collection Actes Sud BD nous proposait Ulysse,les chants du retour de Jean Harambat. Si nous avions déjà été séduit par les précédents albums de cet auteur, force est de constater qu'il nous a offert un des plus beaux albums de cette année 2014.
Après maintes lectures -car cette bande dessinée les supporte largement- l'envie nous est venue d'aller à la rencontre de Jean Harambat, le temps d'une discussion, afin de prolonger l'aventure humaine qu'il nous a contée.
Cet échange a été rendu possible dans un premier temps grâce à l'implication de Thomas Gabison - co-directeur de la collection Actes Sud BD – dont la clairvoyance et l'implication à défendre les auteurs ne cesse de provoquer notre admiration.
Puis vinrent les échanges avec Jean Harambat, qui se révéla d'une gentillesse et d'une attention rare.
Qu'ils en soient tous les deux remerciés.



1- Avant de parler de votre nouvelle proposition Ulysse – Les chants du retour, pouvez-vous nous raconter votre parcours, et ce qui vous a amené à publier depuis 2008 des albums de bandes dessinées, Les invisibles (éditions Futuropolis, 2008), Hermiston (d'après Robert Louis Stevenson, éditions Futuropolis, 2 tomes, 2011) et En même temps que la jeunesse (éditions Actes Sud, 2011) ?

J'ai un parcours assez sinueux parce que j'ai mis du temps à m'orienter vers le dessin et la BD. Mes études m'ont mené ailleurs. J'ai fait Hypokhâgne et Khâgne, et une école d'économie, tout en dessinant toujours pour mon plaisir de façon plus ou moins assidue. J'ai travaillé dans d'autres pays pendant quelques années puis à mon retour, alors qu'il y avait une sorte de mode de reportages illustrés, j'ai pu en placer un ou deux dans la presse et envisager ainsi une carrière différente. Je vois aujourd'hui ce parcours peu conventionnel comme une chance.

2- Ulysse – Les chants du retour prend comme point de départ les derniers chants de l'Odyssée qui voient Ulysse revenir à Ithaque après dix années de guerres suivies de dix années d'errances. On y découvre dans les premières pages un personnage perdu, dans l'impossibilité de reconnaître ses terres. «Je ne reconnais rien.» répète-t-il.

Cette ouverture parvient à surprendre le lecteur par son écart avec les récits «aventureux» attendus, et dévoile surtout une des caractéristiques de votre livre : la grande place laissée à la contemplation. Un oiseau dans le ciel, un paysage, un brouillard découpant le récif, sont d'aussi belles sources d'émerveillement que les textes qui les accompagnent. Nombre de cases en sont d'ailleurs exempts et se laissent regarder pour elles-mêmes.

Face à la quantité d'informations contenues dans le texte attribué à Homère, comment s'est opéré votre sélection ? Pouvez-vous nous expliquer ce qui a motivé vos choix graphiques, tant ceux-ci semblent fonction de vos albums ?

Le retour d'Ulysse m'intéressait pour tout un tas de raisons. Il y avait un côté Monte-Cristo, le dévoilement, la vengeance. Les dieux et le merveilleux étaient peu présents dans ce retour. Visuellement, cela permettait un autre récit, sec, humain. Et puis je connaissais les textes de Jean-Pierre Vernant et voulais insister là où lui insistait, là où lui avait vu les spécificités du monde grec, son enseignement en quelques sorte. De fil en aiguille, j'ai songé à le représenter lui, Vernant, en train de parler de l'Odyssée. Une sorte de Méta-Odyssée.
Mon style de dessin, s'il y en a un, bouge en fonction des mes hésitations et de mes errances. Pour ce grand texte, je voulais qu'il y ait quand même une dimension esthétique convenable, une beauté même discrète. J'ai beaucoup travaillé en ce sens sur l'iconographie grecque et des illustrateurs très talentueux des années 1950, qui sont eux aussi dans une sorte d'épure. Cela m'a aidé à poser mon dessin, à maîtriser une simplicité, à ne pas me disperser. Je suis sûr que cela me sera profitable pour la suite.

3- Cette limpidité dans votre narration vous permet de nous raconter à la fois le retour d'Ulysse en terre d'Ithaque, des épisodes antérieures liés à son aventure (descente aux enfers, épisode du cyclope…), mais également de mettre en scène des intervenants contemporains (Jean Pierre Vernant, Jacqueline de Romilly, Uberto Pasolini, Lawrence d'Arabie, Jean-Paul Kauffman… mais aussi Julien Blanc ou le magnifique personnage du «bibliothécaire d'Ithaque»).

Toutes ces narrations se mêlent avec une véritable grâce. Le texte est toujours de l'ordre de l'oralité, du chant, jamais dans la description. Comment avez-vous conçu ces nombreux récits? Sont-ils issus de rencontres, de lectures ? Se sont-ils inventés au fur et à mesure que vous avanciez dans le récit ou aviez-vous un plan général? On constate que souvent «la case» disparaît dans les interventions contemporaines, les distinguant ainsi aisément de récit purement homérique. Avez-vous travaillé chacun de ces «chapitres» de façon autonome puis remonté l'ensemble à posteriori ?

Il ne faut pas chercher trop d'explications à la structure d'un livre mais il y a, je l'espère, une sorte de crescendo jusqu'à la conférence finale et le rapprochement proustien -si beau, si émouvant pour moi-, fait par Vernant. Un crescendo jusqu'au poème, une sorte de final.
Tout a sa place dans ce crescendo, les commentaires sont liés aux chapitres qui suivent ou précèdent. Comme Ulysse progresse, l'explication progresse, avec des motifs qui se répètent. Et le lecteur découvre également des choses. Disons que je l'ai imaginé ainsi. Savoir et Saveur ont la même racine, parait-il.
Vous avez raison au sujet de l'oralité. Un mot à ce sujet : Vernant était un grand conteur. Certains de ses livres ont été conçus ainsi. Il racontait, c'était enregistré par un micro puis retranscrit, réécrit. J'essaye autant que possible de retrouver son oralité, comme quand il dit « Ulysse et Pénélope sont au plumard » dans sa dernière conférence. La BD permet cela, je crois.
Les interventions sont issues de lectures, bien sûr, et de rencontres. J'ai fait des démarches auprès de François Hartog qui s'est aimablement prêté à l'entrevue, m'a donné la possibilité de rencontrer Julien. Jean-Paul Kauffmann vit dans les Landes. Uberto Pasolini : j'avais fait l'affiche d'un de ses films par l'intermédiaire d'une agence et d'un hasard tortueux. Un an après, il me demande l'original, je lui offre, il m'invite à Londres. Je vais le rencontrer aux Studios de la Fox. Son bureau est rempli de livres sur Ulysse et l'art mycénien. Il tâchait de produire un film sur la fin de l'Odyssée alors que j'écrivais moi-même mon Ulysse. Il est devenu un ami.
Enfin, j'ai pu passer du temps à Ithaque grâce à une bourse de l'Institut français, et j'ai rencontré les personnes qui sont dans mon livre. Sans trop savoir ce que ça allait devenir, je leur parlais de ma BD. Les conversations allaient bon train. Ils existent tous et Othonas, le bibliothécaire, a bien prononcé cette phrase finale, face à la Céphalonie. C'est du moins ce que j'ai compris à son curieux anglais.
Quant à la forme même du livre, case ou non, il faut que ça circule. « Rien de systématique ! » conseille mon éditeur Thomas.

4- Une des grandes beautés de votre album est que vous vous écartez du récit d'aventure, de l'épopée, (même si elle y est aussi présente), pour tirer L'Odyssée vers ce qu'elle comporte d'humanité. On est touché par les retrouvailles d'Ulysse et de sa nourrice, tout comme on est bouleversé par le témoignage de Jean-Paul Kauffman revenant sur sa détention au Liban et son retour en France «Je n'étais pas frappé d'amnésie mais presque, comme Ulysse quand il est plongé dans les nuées, le jour du retour.», et ému aux larmes (et je n'exagère pas!) par les interventions de Jean-Pierre Vernant et de son petit fils Julien Blanc…

La question est à la fois simple et extrêmement ouverte : quelle était votre ambition en réalisant cet album et pourquoi?

"Se faire autre en restant le même", c'est ce que fait Ulysse. Si ma BD a un mérite, ce n'est que celui-là, c'est déjà celui-là : répéter la leçon de Vernant de façon différente par la liberté que permet la BD, répéter son interrogation du monde grec et de notre monde, en évoquant sa vie de chercheur et d'homme d'action (et parler, c'est agir) en montrant l'âge, la filiation, l'amour aussi -de façon discrète- et le compagnonnage.
Répéter ce motif dans les personnages et situations, le répéter doucement à l'oreille du lecteur. Faire sentir tout cela. En premier lieu, le sentir moi-même.

5- Lors du chapitre intitulé En haut de l'escalier, lors de votre seule intervention en tant que narrateur, vous parlez de votre plaisir enfant à vous perdre dans le «fourre-tout de la bibliothèque familiale, en haut de l'escalier», là où il y avait «le monde… la littérature d'aventure, l'encyclopédie Tout l'Univers, Tintin, Haddock, et un livre de la série Les mondes perdus intitulé La guerre de Troie. Pouvez-vous évoquer quelques-uns de vos grands souvenirs de lecteurs (passés ou plus récents) ?

Si je dois revenir à cette époque, la vie à la campagne mettait nos talents de lecteurs en éveil. Il était si agréable de rêver d'aventure par les livres. Je lisais et relisais le Bossu, des romans comme cela, pas toujours d'une très grande qualité. Puis je découvrais dans ces lectures galopantes, de vrais stylistes comme Stevenson : la littérature. Le Dumas des Mousquetaires chez qui le temps avale tout. Monte-Cristo. Les Hauts de Hurlevent est aussi un de mes grands souvenirs de collège. La puissance des paysages parlait à un rural comme moi. C'est sans doute dans cette nostalgie que j'ai fait Hermiston, et même Les Invisibles.

mardi 18 novembre 2014

Panthère – Brecht Evens – Actes Sud BD – 2014.


Panthère – Brecht Evens – Actes Sud BD – 2014.



On a découvert le travail de Brecht Evens en 2010 avec Les noceurs, récompensé du prix de l'Audace au festival d'Angoulême en 2011. Prix énigmatique, tant ses contours semblent flous, mais qui, dans le cas de cet album, avait la pertinence d'affirmer la singularité et la cohérence de l'avènement d'un nouvel auteur.

Les amateurs de bandes dessinées, curieux et à la recherche des possibilités de ce médium, ne furent pas surpris de découvrir Brecht Evens dans la collection Actes Sud BD, dirigée par Michel Parfenov et Thomas Gabison. Depuis 2005, on leur doit nombre des propositions les plus originales et motivantes : de Notes pour une histoire de guerre de Gipi, en passant par l'essentiel Les larmes d'Ezéchiel de Matthias Lehmann, aux plus récents Pelote dans la fumée de Miroslav Sekulic-Struja ou l'immense Ulysse / Les chants du retour de Jean Harambat. Autant d'albums qui ont la vertu de nous ouvrir vers une bande dessinée internationale, qui s'efforcent de nous proposer sans cesse des formes inédites, tout en étant traversés par un désir commun de nous raconter une histoire.

Au début de Panthère, la jeune Christine tente de nourrir Patchouli, son chat au corps osseux et ténu. «Maintenant je dois partir à l'école. Papa va t'emmener chez le vétérinaire et quand tu reviendras, tu seras en pleine forme». Mais à son retour, l'animal n'est plus là. Son père ne trouve pas les mots, ne sait comment lui expliquer cette absence. Christine court alors se réfugier dans sa chambre à l'étage.
Prostrée sur son lit, un curieux «TOC TOC TOC» issu de la commode vient rompre le silence. Surgissant d'un tiroir, Octave Abracadolphus Pantherius, dit Panthère, fait son apparition sur la scène : «Est-ce toi la petite fille que j'ai entendu pleurer?».

Si les deux précédents albums de Brecht Evens nous offraient un éventail de personnages et de décors luxuriants, la majorité de l'action de Panthère va se dérouler dans cet espace clos, délimité par la chambre et dont les contours vont s'inventer au fil de la discussion entre les deux personnages. Tour à tour séduisant ou inquiétant, Panthère ne cesse de changer d'apparence. D'une plasticité étonnante, il semble avoir la capacité de se métamorphoser en fonction de son propos ou des attentes de Christine. Ainsi, il devient le temps d'une case un personnage aux allures «disneyennes» pour se révéler l'instant suivant d'une sauvagerie terrifiante, pouvant lancer un «ça sent la petite fille ici», évoquant Charles Perrault, signe d'une ambivalence quant à ses intentions.

L'anxiété est là, mais le drame se joue lui hors-champ. Lorsque Bonzo, la peluche/doudou privilégiée de la petite fille, disparaît après avoir écrit sur le mur «méfie toi de pant...», le seul indice quant à sa triste destinée sera un simple «Il y a des touffes de peluche sur ta langue» adressé à l'ami Panthère.

L'extraordinaire planche où le père ouvre la porte de la chambre, créant à la fois l'effacement de l'animal de son champ visuel et révélant dans un même mouvement à quel point ce lieu est habité dans ses obscurités, est emblématique de la volonté de Brecht Evens de nous offrir un monde fantastique dont la réalité est sans cesse mise en débat.

D'une beauté visuelle inouïe, Panthère est un album à l'image de la créature qu'il met en scène : séduisant et dérangeant.

dimanche 26 octobre 2014

mardi 21 octobre 2014

Quelques questions à Max alias Nicolas Mailhac pour vous donner envie de découvrir le beau fanzine Trauma.


Quelques questions à Max alias Nicolas Mailhac pour vous donner envie de découvrir le beau fanzine Trauma.



1-Trauma est un fanzine auto-édité, dont vous êtes l'instigateur. Pouvez-vous nous expliquer ce qui vous a amené à vous lancer dans ce projet et avec quels objectifs?

A la base je suis infographiste metteur en page pour l’édition imprimée, j’avais envie de concevoir un ouvrage du début à la fin.
Ce qui m'intéresse là-dedans, c'est de parcourir complètement la chaîne graphique, c'est-à-dire du travail de mise en page jusqu'à l'impression en sérigraphie et du montage de l'ouvrage (découpe, reliure). Être autonome totalement en quelque sorte.
Mais le but principal de ce fanzine est aussi l’envie de regrouper des illustrateurs, artistes, dessinateurs de différent horizons qui ne se connaissent pas tous forcément, et c’est cela qui va créer la vraie identité de « Trauma » en fait.

2- Ce qui séduit dans Trauma, à l'inverse de nombre de fanzines (mais, est-ce réellement un fanzine?) et à l'heure ou l'impression de «livre à la demande» par le biais du numérique se propage, c'est la qualité de son tirage. Pouvez-vous nous exposer la technique employée et qu'elles en sont les spécificités?

Trauma est donc un fanzine, ou plus précisément un « graphzine » car c’est un ouvrage très graphique finalement, qui est totalement imprimé à la main en sérigraphie. Je tiens à garder l’appellation « fanzine » car le fanzine appartient au monde la micro-édition et cet ouvrage a été tiré à 58 exemplaires.
La sérigraphie est une technique d’impression que je pratique depuis 2011 et c’est une des façons d’imprimer les plus anciennes. On retrouve des traces de la sérigraphie 3000 ans avant JC.
L’intérêt de la sérigraphie est que l’on obtient un grain bien différent de l’impression numérique par exemple et c’est une technique qui laisse part à un peu d’aléatoire, c’est-à-dire que tous les tirages ne sont pas complètement identiques. C’est cela qui fait le charme de la sérigraphie.

De plus, pour ma part, la sérigraphie est une pratique artisanale puisque j’imprime manuellement en raclant l’encre déposée sur un écran qui comprend le motif à imprimer. C’est donc ce côté artisanal qui définit aussi le faible nombre d’exemplaires tirés pour cette première édition.

Mais c’est avant tout pour moi une passion que celle d’imprimer en sérigraphie.

3-Trauma est un fanzine édité en Saône et Loire. Est-ce que tous les graphistes qui y participent sont issus de cette région? Avez-vous la volonté de vous présenter comme un «collectif»? Pouvez-vous nous présenter succinctement chacun des participants (éventuellement en y incorporant les liens à leur blog ou autre)?

Essentiellement toutes les personnes qui participent au projet sont de Saône-et-Loire, mais il y a aussi une personne de Montpellier, une d’Avignon et une autre de Corrèze. La porte est grande ouverte et d’ailleurs, pour la seconde édition, il y aura un peu plus de participants.
Je ne pense pas que cela représente un collectif, pour l’instant, à voir par la suite, je ne sais pas…

Alors pour présenter un peu les différentes personnes qui participent au projet il y a :
- Violaine Brossard, qui travaille dans le collectif du « battement d’ailles » à Cornil en Corrèze et qui contribue parfois au journal « Le Lot en Action » : http://www.lelotenaction.org, http://www.lebattementdailes.org;
- Shirley Gierszewski, qui est peintre en décors dans le secteur de Tournus;
- Lucy Watts, qui travaille à l’Atelier de L’Alu à Mâcon : http://lucywatts.com, https://www.facebook.com/atelierdelalu?fref=photo;
- Yas Munasinghe, qui est artiste illustrateur basé au Creusot : http://www.yasmunasinghe.com;
- Marion Jaulin, qui est artiste peintre sur Avignon : http://www.marionjaulin.com;
- Gregory Pouillat, artiste illustrateur sur Mâcon : http://gregorypouillat.tumblr.com;
- Romain Escuriola, illustration, photographie et vidéo au sein de l’association « Black Lion » à Montpellier : http://www.blacklionsfilm.com , https://www.flickr.com/photos/akidam/;
- et Suicide Collectif est un pseudo que j’utilise pour des activités plus créatives.

4- Pouvez-vous nous parler de Trauma n°2 ou de vos prochains projets?

Trauma est donc un fanzine à thème, un peu comme tous les fanzines en fait, mais celui-ci s’articule autour d’un thème bien défini, pour le premier numéro il s’agit du « culte » et pour le second numéro, à venir avant la fin de l’année, le thème choisi est « la chose ».
Je pense garder ce mode de thème défini par un seul mot car cela laisse beaucoup de place pour l’imagination des participants, ils peuvent faire vraiment ce qu’ils veulent, c’est ça la liberté de l’autoédition.
Le numéro deux est donc à venir prochainement et puis il y aura un numéro trois, et ainsi de suite…

Pour ce qui est des projets à venir, j’attends qu’il y ait un peu de brouillard cet hiver pour recommencer à faire des photos d’arbres sans feuilles, que je sérigraphie par la suite. Une collection qui s’agrandit d’année en année…

lundi 20 octobre 2014

La lune est blanche – François et Emmanuel Lepage – éditions Futuropolis – 2014.


La lune est blanche – François et Emmanuel Lepage – éditions Futuropolis – 2014.


Depuis de nombreuses années, on suit le travail d'Emmanuel Lepage. De la belle série Névé réalisée avec Dieter, à La terre sans mal avec Anne Sibran, en passant par l'inoubliable Muchacho, chacune de ses propositions a eu comme effet de nous faire partager son amour pour les paysages et les rencontres qui composent ces différents voyages.

En 2003, l'auteur inaugurait une série de carnets de voyage avec Fragments d'un voyage (Casterman), puis le somptueux Les voyages d'Anna (Daniel Maghen, 2005), suivi du bouleversant Les fleurs de Tchnernobyl (La boîte à bulles, 2008). En 2011, dans Voyage aux îles de la désolation, Emmanuel Lepage parvient à mêler la spontanéité d'un carnet de croquis avec une narration documentée, construite, aux mises en pages soigneusement élaborées, tandis qu'il nous invitait à bord d'un navire pour une traversée privilégiée et exaltante en Terres Australes.
Dans Lepage-Une monographie (Mosquito, 2008), il confie: «Aujourd'hui, nombre de carnets de voyages sont réalisés après le séjour, souvent d'après photos (…) J'ai un peu de mal à comprendre cette démarche. C'est tellement jubilatoire de les réaliser sur place, tant au niveau des rencontres que ça suscite, que dans l'état dans lequel on est.»
C'est avec cette nouvelle manière d'appréhender la bande dessinée qu'il nous propose l'incontournable Un printemps à Tchernobyl (2012), témoignage de ce qu'est devenu Tchernobyl aujourd'hui.
Toute nouvelle parution d'Emmanuel Lepage est donc pour ses lecteurs une promesse de dépaysement, d'éblouissement, d'instruction, mais surtout d'humanité.
La lune est blanche peut être le prolongement de Voyage aux îles de la désolation. Dès les premières planches, Yves Frenot, directeur de l'Institut polaire français Paul-Emil Victor, invite l'auteur à intégrer une mission scientifique dans la base polaire Dumont d'Urville en Terre Adélie «...et j'aimerais beaucoup que tu fasses un livre là-dessus (…) ce qu'il faudrait, c'est que tu partages la vie de la base, que tu puisses évoquer les programmes scientifiques qui y sont menés, les différents corps de métier, la vie quotidienne». L'auteur décide alors d'également intégrer à cette mission son frère François Lepage, photographe. Cette nouvelle aventure, qu'il ne peut se représenter que «lyrique, démesurée, romanesque», va alors se doubler d'une quête plus introspective : «voyager avec mon frère, c'est voyager avec notre histoire». Ainsi vont se mêler avec générosité et fluidité récits des grands explorateurs passés (Jean-Baptiste Charcot, Ernest Shackleton…), informations scientifiques, quotidien avec les autres membres de la mission, découverte et émerveillement face à la nature, mais aussi confrontation avec son austérité et sa violence … et récit de l'intime comme jamais avant chez Emmanuel Lepage.
Cette adjonction du travail de photographe de François Lepage, ce projet qui n'est «possible qu'ensemble», permet non seulement d'enrichir la dramaturgie de l'album, mais invente une forme inédite. Au-delà des différences de médium, chacun des coauteurs s'attache à rendre compte de ce qu'il voit, à en proposer une forme montrable. Plus le voyage avance, plus la question de chacun semble être: comment rendre compte de cette immensité abstraite qui nous entoure? «La glace n'est pas blanche mais turquoise, outremer parfois ocre ou rouge et la mer d'un indigo profond (…) Des compositions abstraites, cinétiques, se dessinent, se construisent et éclatent autour de la coque». L'enjeu de l'aventure humaine se double alors d'une quête picturale toute aussi passionnante qui font de La lune est blanche un album à la beauté diffuse.


jeudi 16 octobre 2014

Ulysse / Les chants du retour – Jean Harambat – éditions Actes Sud BD – 2014.


Ulysse / Les chants du retour – Jean Harambat – éditions Actes Sud BD – 2014.


Le retour d'Ulysse sur l'île d'Ithaque après vingt années d'épreuves et d'errance en mer est le point de départ de cette superbe bande dessinée de Jean Harambat. Ce récit tressé avec virtuosité mêle dans un même tissu reconstruction du texte d'Homère et explicitation de celui-ci. Jean-Pierre Vernant surtout, mais aussi Jacqueline de Romilly, Lawrence d'Arabie ou le bibliothécaire d'Ithaque, deviennent ainsi des personnages, des invités, qui nous permettent de voyager dans les différentes strates de cette épopée.
Le récit d'Ulysse / Les chants du retour se déroule d'un bout à l'autre avec une grâce infinie. Nulle planche, nul dessin n'est envahi par un texte. Pourtant, la richesse est là. L'auteur y laisse vivre son propos, respirer son dessin, et nous insuffle l'irrépressible désir de nous replonger dans l'Odyssée.
Il faut remercier Jean Harambat de nous avoir offert cet album, que l'on referme de surcroît avec une réelle émotion.
Pour reprendre la conclusion de Jean-Pierre Vernant lors de sa dernière conférence au collège de France d'Aubervilliers en 2007:
«Écoutez, j’ai peut être exagéré un peu mais… On m’a dit qu’il y avait les jeunes là. Je ne vois rien, je n’ai pas les bonnes lunettes. S’il y a des jeunes, s’il faut donner une conclusion à cet interminable laïus, où je n’ai pas dit le quart de ce que j’aurais voulu, je me rappellerais que j’ai été jeune, moi aussi, ça ne compte pas beaucoup, et je vous dirais: Hé! les gars, hé! les filles, vive l’Odyssée!»

mercredi 15 octobre 2014

La loi des Sames – Lars Pettersson- éditions Série Noire/Gallimard- 2014.


La loi des Sames – Lars Pettersson- éditions Série Noire/Gallimard- 2014.



Anna Magnusson, substitut du procureur à Stokholm, est appelée par sa grand-mère afin d'aider à la défense de son cousin Nils Mattis accusé de viol à Kautokeino, en Laponie norvégienne. Cette enquête, dans laquelle sa famille ne se présentera pas toujours sous son meilleur jour, va vite se doubler d'un retour sur la culture dont elle est issue, celle des Sames, peuple vivant de l'élevage des rennes et perpétuant des traditions désormais vulnérables.
Dès l'ouverture du roman, on est à la fois intrigué par la découverte des Sames et surpris par la rudesse d'un climat qui ne cesse de s'afficher comme un ennemi potentiel. Chaque geste accompli par les protagonistes de ce roman semble être dicté par une nécessité de survie. Plus que par son intrigue, La loi des Sames révèle toute son attraction par la description minutieuse d'un peuple d'autochtones, luttant pour sa pérennité.

mardi 14 octobre 2014

Ne reste que la violence – Malcolm Mackay – éditions Liana Lévi – 2014.


Ne reste que la violence – Malcolm Mackay – éditions Liana Lévi – 2014.


Après Il faut tuer Lewis Winter et Comment tirer sa révérence, Malcolm Mackay clôt sa trilogie avec Ne reste que la violence. Ce dernier opus continue à nous faire partager le quotidien de tueur à gages de Calum Maclean dans la ville de Glasgow. Celui-ci nous était apparu dans un premier temps froid, méthodique et distancié. Sauf qu'épisode après épisode, le ton s'est emplit de gravité, des failles sont apparues dans sa cuirasse. La solitude des protagonistes de ce théâtre du crime organisé s'y est révélée de plus en plus abyssale. Ne reste que la violence fait souvent écho à l'Impasse, cet immense film de Brian De Palma, tant on devine qu'aucune rédemption ne sera offerte à ses protagonistes. On avait rêvé d'un final admirable pour cette sombre et mélancolique trilogie, Malcolm Mackay nous l'offre avec virtuosité.

«Il ne préviendra personne qu'il quitte l'appartement. C'est évident. Un homme qui est peut-être mort la veille ne prévient personne de son départ. Il disparaîtra. Pas seulement pour Young et Jamieson mais pour tout le monde. Enfin, pas tout à fait, parce que pour ça il a besoin d'un peu d'aide. Il ne peut pas y arriver seul.»

vendredi 10 octobre 2014

Deep winter – Samuel W. Gailey – éditions Gallmeister – 2014.


Deep winter – Samuel W. Gailey – éditions Gallmeister – 2014.


Dans la petite ville de Wyalusing en Pennsylvanie, un crime a lieu sur la personne de Mindy, une serveuse, dont le corps sans vie est retrouvé en présence de Danny, simple d'esprit qui ne cachait pas son affection envers la défunte. Dans cette ville où chacun se connaît, où nombreux sont ceux qui dissimulent leur faiblesse par l'absorption d'alcool et où tout individu possède une arme dans sa voiture et au moins six dans son domicile, ce meurtre devient vite prétexte à toutes les effusions.
C'est avec une écriture simple mais efficace que Samuel W. Gailey nous dresse un portrait d'une noirceur insondable de la ville de Wyalusing. Chacun des personnages y semble partagé entre le poids d'une vie gâchée et l'impossibilité d'envisager un quelconque avenir. Nombreux semblent ne pouvoir survivre que par l'assoupissement provoqué par l'alcool. C'est cette ambiance pesante et anesthésiée qui fait toute la valeur de Deep winter.

«-Wyalusing? On dirait un nom de péquenot. C'est où, putain?
-C'est à une cinquantaine de kilomètres au sud-est. Tu vois où est Wysox?
-Ouais, je connais le coin.
-Eh bien, Wysox, c'est la dernière ville équipée de lampadaires avant d'arriver à Wyalusing.
-Bon sang, dit-il encore.»

mercredi 8 octobre 2014

Love in vain / Robert Johnson 1911-1938 – Mezzo / J.M. Dupont – éditions Glénat – 2014.


Love in vain / Robert Johnson 1911-1938 – Mezzo / J.M. Dupont – éditions Glénat – 2014.



De Robert Johnson, les inconditionnels de blues et de rock connaissent la légende (son pacte avec le diable) ainsi qu'une poignée de chansons. Des Rolling Stones, en passant par Led Zeppelin ou les White Stripes, nombre de groupes ont rendu hommage à son répertoire. Les amateurs de bande dessinée connaissent également son portrait avec guitare réalisé par Robert Crumb, ainsi que sa vie, très romancée, narrée dans le manga Me and the devil blues sous la plume d'Akira Hiramoto.
Il est peu de dire qu'en nous contant à nouveau la vie du bluesman Robert Johnson, on aurait pu craindre une simple illustration d'une vie mainte fois mythifiée. Sauf que Love in vain s'appuie sur un texte sobre et efficace, et un travail d'orfèvre réalisé par son dessinateur. Si l'on pense parfois au Robert Crumb de Mister Nostalgia (remercié dans la postface), voire aux cases cosmopolites de José Munoz, Mezzo parvient à nous offrir des images à la beauté sidérante qui pour autant ne perdent jamais leur puissance narrative. On est simplement émerveillé planche après planche par la beauté de la proposition.

lundi 6 octobre 2014

Moi, assassin – Antonio Altarriba / Keko – éditions Denoël Graphic- 2014.


Moi, assassin – Antonio Altarriba / Keko – éditions Denoël Graphic- 2014.


C'est avec précaution que l'on entame la lecture de Moi, assassin, tant on avait été bouleversé par la lecture du précédent album du scénariste Antonio Altarriba L'art de voler. Dans cette œuvre réalisée avec Kim, l'auteur revenait sur son histoire familiale à travers le personnage de son père, exilé républicain qui, un jour, mit fin à ses jours en sautant par la fenêtre de sa maison de retraite. L'art de voler se révélait dès sa première lecture comme une pièce maîtresse de notre bibliothèque.
Une question restait cependant en suspend : Altarriba saurait-il être aussi convaincant en s'éloignant du récit autobiographique? On oubliera volontiers l'autocollant promotionnel «Après L'art de voler, L'ART DE TUER» appliqué sur la couverture pour se plonger dans Moi, assassin, album raconté à la première personne par un historien d'art basque Enrique Rodriguez Ramirez, dont la spécialité est l'exposition de la douleur dans la peinture occidentale : «La mort demeure le plus grand spectacle du monde». Dès les premières pages, nous comprenons que le narrateur associe à cette connaissance universitaire un goût pour sa mise en pratique. Pour Enrique Rodriguez Ramirez, «Tuer n'est pas un crime. Tuer est un art». C'est avec moult justifications esthétiques et historiques qu'il nous expose, et réalise, sa dérive meurtrière.
Cette terrifiante narration est accompagnée de planches de Keko qui parviennent à associer avec efficacité synthétisation du trait et profusion de détails signifiants.
Au final, Moi, assassin se révèle être un grand polar en bande dessinée, à la fois dérangeant et captivant, comme il en existe trop peu dans ce médium. Antonio Altarriba y confirme son immense talent et nous laisse attendre ses prochaines propositions avec enthousiasme.
Quant à la mise de côté du versant autobiographique de son œuvre, ayez la curiosité de taper «Antonio Altarriba» sur votre moteur de recherche internet, et vous y découvrirez un auteur dont le visage évoque de manière troublante les traits de Enrique Rodriguez Ramirez.


vendredi 3 octobre 2014

Chut! On a un plan - Chris Haughton - éditions Thierry Magnier - 2014.


Chut! On a un plan - Chris Haughton - éditions Thierry Magnier - 2014.


Après Un peu perdu et Oh non, George!, Chris Haughton nous revient avec Chut! On a un plan. Comme chacun des ouvrages précédents, ce nouvel opus est un régal d'humour où l'humanité transparaît à chaque planche et dont la beauté visuelle ne peut laisser indifférent.

jeudi 2 octobre 2014

Les idées noires - Franquin - éditions Fluide Glacial - 1977/1983.


Les idées noires - Franquin - éditions Fluide Glacial - 1977/1983.



Démarrées dans le Trombone illustré en 1977, puis poursuivies dans Fluide Glacial jusqu'en 1983, Les Idées noires sont un monument de la bande dessinée.

Dans Les Idées noires, Franquin s'attaque avec jubilation à la pollution, à la chasse ou aux militaires... mais n'était-ce déjà pas le cas dans les moments sublimes et inattendus de ses autres albums? On peut citer pour mémoire le professeur Sprtschk mangé par un dinosaure dans Le voyageur du Mésozoïque paru pourtant en 1960.

Pour autant, Les Idées noires sont gorgées d'un profond désespoir que Franquin parvient à rendre jubilatoire. Le graphisme y est stupéfiant de beauté mais aussi porteur d'une force quasi obsessionnelle. Franquin gratte le papier, le noircit jusqu'à saturation. Tout y est vibrant, organique et fragilisé à l'extrême. Il faut avoir eu la chance de voir des planches de Franquin en vrai pour en apprécier la sidérante maîtrise. Bien sûr, on peut préférer le graphisme stylisé, dynamique et épuré de sa première période (un sommet étant Spirou tome 8, La mauvaise tête) mais on ne peut que reconnaître la beauté inhérente à ce travail-là également.

Les gags répondent à une mécanique parfaitement orchestrée où rien n'est de trop. Tout semble facile, fluide mais surtout faisant preuve de l'immense métier du grand artiste.

Dernier coup de génie d'André Franquin, Les Idées noires ne surpassent pas les autres albums de l'auteur, autres chefs-d'œuvre absolus de la bande dessinée tels que certains Gaston (notamment Le cas Lagaffe) ou Spirou (Z comme Zorglub, Panade à Champignac, La corne du Rhinocéros et tant d'autres) mais elles nous en proposaient un versant inédit (quoique soupçonné) de l'auteur.

Dire pour finir que la plupart des "gags" présents dans cet album ont marqué le lecteur à jamais et qu'il n'est pas rare d'évoquer avec un autre lecteur une planète labyrinthe, une cartouche de marque pandan-lagl ou un caillou dans la sandale du Christ et de s'émerveiller encore de la force qu'ont pu avoir ces histoires sur notre imaginaire.

mercredi 1 octobre 2014

Orphelins de Dieu – Marc Biancarelli – éditions Actes Sud – 2014.


Orphelins de Dieu – Marc Biancarelli – éditions Actes Sud – 2014.



Vénérande, jeune paysanne de la Corse du 19°siècle, est animée par le désir de venger l'acte inhumain infligé à son frère : quatre bandits de grands chemins l'ont non seulement défiguré mais lui ont également tranché la langue afin qu'il soit muré à jamais dans le silence. Afin de mener à bout son projet, elle engage Ange Colomba, dit l'Infernu, personnage à la réputation de tueur quasi mythique. Une condition est néanmoins imposée à ce dernier : que la jeune femme l'accompagne dans son périple sanguinaire.
Avec Orphelins de Dieu, Marc Biancarelli invente une alternative au «western américain», en nous proposant un roman non seulement traversé par les grands espaces corses, mais surtout habité par des personnages charismatiques hantés par leur passé. L'Infernu s'y confie progressivement dans un dernier désir d'absolution, et évoque son parcours fait de combats, parfois d'idéologie, de déterminisme, de compromissions, et surtout de renoncements.
Par l'évocation de ces personnages ambigus, prétextant avoir un sens de l'honneur, mais désormais acculés, isolés, en fuite incessante - on pense souvent à l'immense La horde sauvage de Sam Peckinpah - Marc Biancarelli, par la force de son écriture et la manière dont il habite chacun des protagonistes de ce récit, parvient à nous offrir une inoubliable chevauchée en terre Corse.

«Bientôt les gendarmes arriveront dans ton village et il te faudra tirer un numéro. Tu es pauvre, tu les suivras, parce que tu n'auras pas le choix, et tu ne seras plus jamais un homme libre. »