mercredi 25 septembre 2013

Quelques questions à Fred Bernard concernant le beau et réjouissant Chroniques de la vigne / Conversations avec mon grand-père.


Quelques questions à Fred Bernard concernant le beau et réjouissant Chroniques de la vigne / Conversations avec mon grand-père.


  Fred Bernard avec son Chroniques de la vigne / Conversations avec mon grand-père, dont nous disons le plus grand bien ici, nous offre une bande dessinée vivante et enthousiasmante. Il y parle du monde de la vigne, mais dresse également un bel hommage à son grand-père. La qualité de l'album nous a incité à lui poser quelques questions afin de mieux connaître la genèse de l'album, mais également de faire découvrir cet auteur qui propose depuis dix ans des récits faits d'aventure, de sensualité et de goût du voyage. Nous remercions Fred Bernard qui s'est prêté avec générosité à ce questionnaire.

1- Vous avez publié votre première bande dessinée il y a 10 ans: La tendresse des crocodiles, album avec lequel vous débutiez la «saga» de la famille Picquigny. Dans cette grande «série» d'aventures à travers le monde (Afrique, Amérique, Angleterre, Inde) était déjà évoqué comme point d'ancrage le village dont votre famille est originaire: Savigny-Lès-Beaune. Aujourd'hui, à l'image de votre héroïne, vous semblez y faire une pause après moult voyages. Pouvez-vous nous dire à quand remonte ce projet des Chroniques de la vigne et comment vous le situez dans votre œuvre?

Je crois que tout ce que j'écris forme un "pack". Les chroniques de la vigne ne dérogent pas à la règle; comme dans Jeanne Picquigny, y figurent des rencontres, des soirées arrosées, des voyages, des femmes, des amis, de grandes discussions et de l'amour… Celui du vin surtout, certes. Et comme je n'ai pas beaucoup d'imagination, je colle plutôt à la réalité, à ce que je connais le mieux, aux endroits où je suis allé et que j'ai aimé, aux gens que j'ai appréciés, qui m'ont marqué… J'y mets beaucoup de moi.
J'ai songé à réaliser cet album aux éditions du Seuil, peu après La tendresse des crocodiles, il y a une dizaine d'années. Jacques Binsztok, mon éditeur, trouvait ces petites histoires intéressantes à mettre en images, mais à l'époque je tenais absolument à signer ce livre à quatre mains avec mon grand-père et ce dernier refusait de s'y mettre : "Il y a trop de livres sur le vin, qu'est-ce que tu vas leur raconter comme conneries, c'est devenu un truc de snobs…" et patati et patata… Je lui en reparlais de temps en temps, je pensais finir par le décider un jour ou l'autre…
Puis j'ai rencontré Jacques Glénat en 2009 au moment où j'écrivais Himalaya Vaudou avec Jean-Marc Rochette. Re-belote, au cours d'un dîner, il me parle de sa passion pour le vin, il me parle des Gouttes de Dieu, je lui parle de Savigny, de mon grand-père (je raconte souvent ces histoires à table, dès que je bois du vin, je pense à tout ça…), et Jacques Glénat me demande si je ne veux pas raconter ces histoires bourguignonnes pour lui. J'en reparle une énième fois à mon grand-père qui n'a pas changé d'avis…
Arrive le succès des Ignorants d'Etienne Davodeau, Jacques Glénat me relance, "c'est le moment!", je vois mon grand-père qui se rapproche des 90 ans, et je me décide enfin à le faire "sans lui". Même pas une petite préface… Il est terrible, mon Papy !

2- Vous avez souvent utilisé le noir et blanc pour vous exprimer. Deux exceptions notables : L'homme-Bonsaï avec la colorisation réussie mais classique de Delphine Chédru (responsable par ailleurs des couleurs somptueuses de la série Esteban) et Ursula vers l'amour et au-delà réalisée par vos soins. Dans ce dernier, l'utilisation originale de l'aquarelle et de rehauts de crayons de couleurs semblait accompagner parfaitement l'énergie de votre dessin. Dans Chroniques de la vigne, vous poursuivez cette exploration de l'aquarelle. Plus qu'une mise en couleur, votre dessin semble avancer de concert avec celle-ci. Dans la création d'un album, qu'est ce qui dirige votre choix d'utiliser le noir et blanc ou la couleur? Comment définiriez-vous votre approche de celle-ci?

Dans l'absolu, c'est le N&B que je préfère, tout simplement parce que le dessin est une véritable écriture. Je sais que la mienne se rapproche parfois plus de celle d'un médecin qu'à une typographie d'imprimeur, peut-être parce que j'ai étudié les sciences avant d'entrer aux Beaux-Arts. Sans doute parce que je préfère l'évocation à la précision, la poésie au réalisme. Quoi qu'il en soit, la couleur s'impose parfois. Pour L'Homme-Bonsaï, la collection Mirage se doit d'être en couleur et j'aimais celles de Delphine, je voulais tenter cette nouvelle expérience avec elle. Pour Ursula, je tenais à contre-balancer "le côté obscur des paillettes de la vie nocturne" avec un traitement un peu enfantin très coloré (crayons de couleurs, aplats d'aquarelles) pour évoquer l'enfance d'Ursula à l'orphelinat, mais aussi l'immaturité nécessaire pour considérer l'existence après 2h du matin comme la vraie vie, la seule qui vaille…
Pour les Chroniques de la vigne, j'ai travaillé le dessin exactement comme mes carnets de voyage. Il s'agit d'ailleurs d'un voyage au cœur de la Bourgogne et dans mon histoire familiale. J'ai rempli des dizaines de carnets de voyage à l'encre indélébile et à l'aquarelle, c'est très instinctif et très efficace pour entretenir le souvenir et rendre les atmosphères… En les ouvrant, je suis rassuré de voir que j'ai évolué en 25 ans… Mais en bande dessinée c'est assez laborieux, car les images s’enchaînent et doivent se ressembler un minimum, sans pour autant tomber dans le coloriage. Je crains l'ennui plus que tout, le mien, mais surtout celui de mes lecteurs…

3- Lorsqu'on lit le sous-titre de l'album, Conversations avec mon grand-père, on se remémore Art Spiegelman interrogeant son père dans Maus muni d'un magnétophone et d'un carnet et fixant des rendez-vous réguliers à celui-ci, afin de conserver le maximum de leurs entretiens. Pouvez-vous nous dire de quelle manière vous avez procédé pour votre album?

C'est très simple, j'avais tout en tête depuis toujours ou presque, pour les avoir entendues 100 fois, et répétées autant de fois. La tradition orale… J'ai fait des listes d'anecdotes et j'en ai conservé la moitié à peu près. J'interrogeais mon Papy si j'avais un doute. Je me suis d'ailleurs trompé sur une chose qui lui tient à cœur : il n'a pas été "appelé" à la guerre, mais il s'est engagé… C'est vrai que ce n'est pas la même chose.

4- Malgré son aspect «carnet», les Chroniques de la vigne me paraît un album très écrit, construit. Les choses y sont évoquées par petites touches, parfois enfantines mais dans un ordre qui invente du sens et de l'émotion. Ainsi, on alterne scènes humoristiques, anecdotes «vigneronnes», évocation pudique de votre propre histoire...tout ceci paraît extrêmement léger mais charge progressivement notre lecture. Parmi les passages les plus touchants figurent ces pleines planches qui rythment l'album et qui vous représentent votre grand-père et vous marchant au milieu des vignes. Comment avez-vous construit cet album? L'avez-vous créé d'un seul tenant ou l'avez-vous « trituré », remonté jusqu'à obtenir ce résultat à l'apparente simplicité?

Comme à mon habitude, j'ai d'abord écrit tous les textes et les dialogues, dans une oralité plus naturelle d'apparence, moins littéraire que dans Jeanne toutefois. Sur le ton de mes discussions avec mon Grand-père justement… J'ai choisi les 60 petites histoires avec Benoît Cousin, mon éditeur. Certaines étaient trop éloignées de mon grand-père ou de ses amis, ou trop "hard"…
J'ai dessiné l'ensemble dans un désordre absolu, et j'ai trié, chapitré à la toute fin, plus ou moins par thème, la guerre, l'environnement, mon enfance, les vins d'ailleurs… Mais tous ces sujets étaient perméables entre eux… Benoît m'a aussi aidé pour l'ordre final, ce n'était pas si facile…

5- Vos albums -jeunesse et bande dessinée- révèlent votre goût pour de grands écrivains épris de voyages : Jack London, Robert-Louis Stevenson, Pierre Loti, Joseph Kessel, Alexandra David-Néel... cette passion pour cette littérature trouve-t-elle chez vous des équivalents dans le monde de la bande dessinée? Cela nous amène peut-être à évoquer quelques albums/auteurs qui ont fait que Fred Bernard a eu envie de devenir (entre autres!) auteur de bande dessinée?

Ce sont en effet des auteurs et leurs livres qui m'ont poussé à voyager.
En bande dessinée, pour mon goût personnel, je mets loin devant tous les autres Hugo Pratt. Il est même "hors concours" tant il s'approche de ce que je dévore en littérature… Mais j'ai commencé, et je continue de lire avec grand bonheur Spirou, Picsou, Tintin, Cosey aussi. J'ai toujours une préférence pour les personnages qui voyagent, qui sont en quête.
Mais Pratt est le plus difficile à suivre et demande vraiment réflexion, j'adore vraiment ça.

mardi 24 septembre 2013

Taxi driver – Richard Elman – éditions Inculte – 2013 (1976)


Taxi driver – Richard Elman – éditions Inculte – 2013 (1976) 


« On fait grand cas des gens vraiment défoncés dans une ville comme New York. Je me disais que tout ce dont ma vie avait besoin c'était une sorte d'objectif, un endroit où aller. Je ne pense pas qu'on doit passer sa vie à se regarder le nombril et broyer du noir, non, on doit devenir quelqu'un comme tout le monde. »

lundi 23 septembre 2013

L'autre côté des docks - Ivy Pochoda - éditions Llana Levi – 2013.


L'autre côté des docks - Ivy Pochoda - éditions Llana Levi – 2013.

  Red Hook est un quartier isolé de New York, l'ancienne zone d'habitation des dockers. Un soir, June et Val, deux adolescentes, décident de partir sur un canot pneumatique afin d'atteindre une petite plage. L'expédition tourne ma l: Val est retrouvée inconsciente et sans mémoire de ce qui s'est passé, tandis que June a disparu. Ce fait va déclencher interrogations et défiance au sein de la population du quartier.
Si intrigue il y a, que s'est-il passé cette triste nuit et qu'est devenue June ? Le roman est avant tout fascinant par son évocation d'un quartier replié, bigarré quant à sa population et où chacun lutte pour échapper à une trop lourde pesanteur. Les personnages sont nombreux, complexes et attachants (Jonathan, Fadi, Renn, Cree, Monique, Ren...) et dressent une géographie intime de ce quartier marqué par les drames et la culpabilité.
L'autre côté des docks est un roman foisonnant, lyrique et terriblement envoûtant.

vendredi 20 septembre 2013

Les incidents de la nuit – volume 2 – David B – éditions l'Association – 2013.


Les incidents de la nuit – volume 2 – David B – éditions l'Association – 2013.


 Un nouvel album de David B est toujours un événement, qu'il y intervienne en tant que scénariste (Le capitaine écarlate, Terre de feu, Les Faux-visages...), dessinateur (Les meilleurs ennemis...), ou dessinateur/scénariste (l'Ascension du Haut-Mal, Par les chemins noirs, Le Tengû Carré...). Les incidents de la nuit appartient à cette dernière catégorie et fait suite à trois ouvrages publiés entre 1999 et 2002, regroupés l'an dernier en un volume unique chez l'Association. Ce retour éditorial et créatif au sein de cette maison dont il fut un membre fondateur est un autre prétexte pour se réjouir, tant année après année l'Association (avec et sans Jean-Christophe Menu) est parvenu à nous proposer des livres motivants, essentiels et beaux dans leur fabrication. Les incidents de la nuit, 2 est également le retour des personnages fictifs (Emile Travers, personnage au visage bandé...) et réels (Jean-Christophe, le frère...) bien connus des lecteurs de David B. L'univers historique, onirique et littéraire de l'auteur est tout entier dans cette nouvelle proposition. Tant d'inventions, de cohérences et d'éruditions, dans le récit comme dans le graphisme, ne peuvent se résumer. Un livre de David B -et ces Incidents de la nuit peut-être encore plus- peut se concevoir d'un seul tenant ou se picorer à l'envie. La plongée y est vertigineuse. Pour finir, évoquer ce passage sur la mort de Lhôm, le libraire avec lequel toute l'aventure a commencée :
«-La perte de Lhôm serait irréparable!
-Il suffit de mettre quelqu'un d'autre dans sa librairie!
-Il ne suffit pas, un libraire ne naît pas comme ça. Un librairie pousse, grandit comme un arbre. Des saisons passent, il bourgeonne, donne des fruits, perd ses feuilles. Puis il reverdit, il faut du temps du temps pour faire un libraire comme monsieur Lhôm. »

jeudi 19 septembre 2013

La revue dessinée n°1 – enquêtes, reportages et documentaires en bande dessinée - Automne 2013:


La revue dessinée n°1 – enquêtes, reportages et documentaires en bande dessinée - Automne 2013:


  La voici la revue de bande dessinée que l'on attendait avec tant d'impatience et dont nous disions le plus grand bien ici.
Force est d'admettre qu'elle se révèle à la hauteur de nos espérances. On y trouve un reportage de Stassen intitulé Belge-Congo. De cet auteur à l'implication et au style fort, il faut rappeler la nécessité de lire Deogratias (éditions Dupuis), un album exemplaire et dérangeant autour du génocide rwandais. Daniel Casanave et le trop rare David Vandermeulen nous aident à briller en société avec Savoir pour tous. Jorge Gonzalez (auteur absolument essentiel) s'associe à Olivier Bras pour nous offrir un éblouissant Allende le dernier combat. Tandis que Sylvain Lapoix et Daniel Blancou avec Les pionniers du gaz de Schiste nous offrent une leçon de limpidité en se confrontant à un sujet pourtant complexe et technique. Citer encore l'hilarant Derrière les grilles du zoo de la confirmée Marion Montaigne et un Face B consacré à Moondog par Arnaud Le Gouëfflec et Nicolas Moog. On est comblé de joie à l'idée de retrouver les chroniques de ce dernier, tant il s'était révélé un formidable passeur musical avec son My american dairy en 2009. Bien évidemment on ne peut pas détailler l'ensemble du sommaire tant il est copieux, tant par les auteurs présents que par les sujets abordés.

mercredi 18 septembre 2013

La lettre à Helga - Bergsveinn Birgisson - éditions Zulma - 2013.


La lettre à Helga - Bergsveinn Birgisson - éditions Zulma - 2013.

 
  Durant l'été, dans le Télérama daté du 17 juillet, on a pu lire un entretien passionnant accordé par Indridason, écrivain islandais maintenant bien connu des lecteurs français. Il parlait de son pays, de son histoire et de la vie rude que menaient les hommes de la génération de son père. Tout a basculé après la 2° Guerre Mondiale, quand l'exode vers la capitale Reykjavik a commencé à vider les campagnes :

« Le paysage est sauvage, fascinant mais aussi redoutable et dangereux. Le temps peut changer en quelques instants : la tempête se lever brutalement. Depuis toujours, les Islandais ont su que quand un homme quitte une ferme pour se rendre dans une autre, il n'était jamais sûr d'arriver à destination. Parfois, il arrivait totalement frigorifié et on le sauvait de justesse. Parfois, il mourait en chemin dans la tempête. Parfois, il s'écartait de la route, se perdait dans le brouillard ou la neige, et son corps n'était jamais retrouvé. »

Un roman vient d'être publié chez Zulma, après un immense succès dans les pays scandinaves et en Allemagne. Un roman qui nous fait vivre la vie de ces Islandais à la fois paysans, éleveurs, pêcheurs : La lettre à Helga. L'auteur Bergsveinn Birgisson réussit là un petit chef-d’œuvre.
Plusieurs niveaux de lecture savamment mêlés nous entraînent dans cette ultime lettre à la femme aimée. Car il s'agit avant tout d'une longue, et belle, lettre écrite à la fin de sa vie par un paysan éleveur à celle qu'il a aimée en silence : Helga.

« Bientôt ma belle, j'embarquerai pour le long voyage qui nous attend tous. Et c'est ben connu que l'on essaie d'alléger un fardeau avant de se mettre en route pour une telle expédition. »

C'est toute une longue vie qui défile, une vie accompagnée de cet amour, réduit au silence, pour Helga. En même temps, c'est l'histoire de l'Islande qui nous accompagne :

« Fallait-il que je déménage à Reykjavik pour creuser des fossés ou construire des baraques pour les Américains?(...) quitter la campagne où mes ancêtres avaient vécu depuis un millénaire pour travailler dans une ville où l'on ne voyait jamais l'aboutissement du travail de ses mains, en métayer ou serf des autres. »

Une lettre parsemée de courts témoignages sur la vie de simples gens, témoignages remplis d'humour et d'humanité rappelant les « racontars » de l'écrivain danois Jorn Riel. Tout cela écrit dans une langue sensuelle qui permet de nous faire sentir la flore, la faune les paysages de ces contrées .

« et je compris que le mal, dans cette vie, ce n'étaient pas les échardes acérées qui vous piquent et vous blessent, mais le doux appel de l'amour auquel on a fait la sourde oreille. »

mardi 17 septembre 2013

Chroniques de la vigne / Conversations avec mon grand-père - Fred Bernard - éditions Glénat – 2013.


Chroniques de la vigne / Conversations avec mon grand-père - Fred Bernard - éditions Glénat – 2013.


Depuis La Tendresse des crocodiles en 2003, nous suivons les albums de Fred Bernard. Dans ce titre, où il démarrait la généalogie de la famille Picquiny, il confirmait ses talents de conteur aperçus déjà dans ses somptueux albums jeunesse en binôme avec François Roca, mais surtout s'y révélait un véritable auteur de bande dessinée dont le style nerveux et sensuel accompagnait des aventures romanesques et scintillantes.
Aujourd'hui, Fred Bernard nous revient avec un album à forte teneur autobiographique, fait de courts chapitres extraits des entretiens avec son grand-père vigneron, mais également de réflexions et d'anecdotes personnelles.
Pour les lecteurs réguliers de Fred Bernard, cet amour pour son village, pour un certain art de vivre, mais également pour le vin était déjà fortement évoqué dans les aventures de Jeanne Picquigny. Dans L'ivresse du poulpe par exemple, on voyait l'héroïne déguster et dialoguer autour de ce nectar "1920: une grande année. Les vins de la guerre n'ont pas grand intérêt, à part 1915. les 1911 sont exceptionnels, mais nous les gardons."
Ce n'est donc qu'un retour séminal ou plutôt une parenthèse nécessaire que nous propose l'auteur, bien loin d'une quelconque stratégie pour coller à une actualité bande-dessinée-vignobles initiée depuis le succès des Ignorants de Davodeau.
Chroniques de la vigne est une évocation ludique et passionnante de ce monde du travail de la vigne qui a vu grandir Fred Bernard. Son grand-père, "l'homme aux 40 000 bouteilles", s'y révèle à la fois philosophe ("Les arbres ont bien grandi, depuis mon enfance. Les vignes non. Les vignes, c'est du bonsaï!"), historien de ses terres ("Pendant l'Occupation, il y avait un couvre feu tous les soirs dans le village...") ou humoriste enthousiaste ("Tiendrions-nous mieux l'alcool et pourquoi? Grâce à nos camps d'entraînements souterrains que l'on appelle des caves.")...
Au-delà de ces anecdotes vigneronnes, la grande force de l'album réside dans l'évocation d'un grand-père par son petit-fils. Bien souvent, nous les voyions tous deux sur un chemin, l'un suivant l'autre, regardant ensemble ces terres qui les ont vu grandir. Fred Bernard l'accompagne avec une émotion non dissimulée. Il sait que cet homme est porteur d'histoires qu'il est un des derniers à connaître, mais également qu'il contemple la vie avec des notions d'une autre époque. "Mon grand-père aime transmettre. Au premier apéritif avec mon fils il a passé son doigt dans sa coupe de crémant puis dans le bouche de bébé. C'est son baptême à lui. (J'y ai eu droit, ma mère aussi)." Ces Chroniques de la vigne sont gorgées de ces petits moments forts que l'auteur rapporte dans ces carnets -avec une joie presque enfantine dans l'utilisation de la couleur par exemple- afin de les conserver et de les transmettre.

lundi 16 septembre 2013

Paco les mains rouges (tome 1/2) – Vehlmann / Sagot – éditions Dargaud – 2013.


Paco les mains rouges (tome 1/2) – Vehlmann / Sagot – éditions Dargaud – 2013.


Depuis quelques années, on est sensible aux scénarios de Fabien Vehlmann. De Green Manor, au Marquis d'Anaon, en passant par L'île aux cent mille morts, Jolies ténèbres, Seuls ou sa reprise (enfin) ambitieuse de Spirou.
Suite à un assassinat, Paco, un jeune instituteur, est condamné à purger sa peine au bagne de Saint-Laurent en Guyane. Rien ne lui sera épargné, de l'éprouvant trajet sur le navire, période qui le verra se faire tatouer par un nommé La Bouzille, à son arrivée sous les coups, ni même ses compagnons de case. Sauf que Paco va se transformer, ne va pas se laisser faire. « J'en avais pris plein la gueule mais l'important c'est que je ne m'étais pas laissé faire. On n'allait pas me coller un surnom de gonzesse parce qu'au bagne un blaze c'est presque plus dur à enlever qu'un tatouage ». C'est ainsi qu'il va devenir Paco les mains rouges. Le scénario de Vehlmann parvient à mêler foule de renseignements quant aux rites des prisonniers, tout en laissant une grande place à la dimension romanesque du personnage. La narration nous est faite à travers une lettre écrite par Paco. Dans celle-ci, il fait preuve de recul quant à son parcours, mais également de gêne quant à l'éveil de ses sentiments. Les planches d'Eric Sagot sont admirables et parviennent à mêler beauté des espaces et sensation d'enfermement. Parfois, l'image se retire afin de laisser exploser la violence du texte. Elle n'en devient que plus forte.

vendredi 13 septembre 2013

Tyler Cross - Nury / Brüno - éditions Dargaud - 2013.


Tyler Cross - Nury / Brüno - éditions Dargaud - 2013.



Le bon polar en BD est une denrée rare. Il y a Tardi bien sûr. On peut citer Baru avec L'Autoroute du Soleil ou Pauvres zhéros. Christian De Metter nous propose lui aussi régulièrement de bons titres. D'autres bien évidemment aussi... mais pas tant que ça. Bien souvent le polar en BD souffre de sa comparaison avec son voisin littéraire.
Cet album est scénarisé par Fabien Nury. Ce dernier est sans doute le scénariste français le plus efficace et talentueux du moment. De Il était une fois en France, à L'Or et le sang, en passant par Silas Corey, il s'est imposé comme un immense raconteur d'histoires. Une sorte d'équivalent à des Goscinny, Charlier ou plus tard Cothias, Makyo... Chacune de ses propositions repose sur un nouvel enjeu, une nouvelle envie.
Tyler Cross est un polar sec, gorgé de personnages charismatiques, au décor proche d'un western. A la lecture des grands romans de Westlake, Elmore Leonard,... on avait rêvé de trouver un jour dans une bande dessinée ce malfrat terriblement individualiste, luttant pour récupérer son dû avec un sang froid à toute épreuve. Le graphisme de Brüno accompagne le récit en naviguant avec une rare aisance de la violence à la sensualité, en passant par le grotesque. Le tout est magnifié par des mises en pages à l'efficacité (et parfois même la beauté) redoutable. Avec Tyler Cross, Fabien Nury et Brûno nous donnent, l'air de rien, une grande leçon de bande dessinée.

jeudi 12 septembre 2013

Temps Noir – La revue des littératures policières, n°16 – éditions Joseph K – 2013.


Temps Noir – La revue des littératures policières, n°16 – éditions Joseph K – 2013.

  La revue Temps Noir nous propose dans son dernier numéro un dossier intitulé Dix regards sur la BD criminelle, dirigé par Pierre Charel. On y trouve des entretiens conséquents avec les auteurs eux-mêmes (Baru, Maël et Kriss, Emmanuel Moynot...), mais également des études des œuvres de Frank Miller et Alan Moore, dans leur rapport au polar. Le tout se révèle passionnant et permet à des auteurs de parler de leur travail en dehors de toute promotion d'album. Temps Noir, avec ce dossier de 36 pages, nous montre ce que pourrait être une véritable revue d'étude de bandes dessinées. Les autres articles proposés sont d'un même niveau d'exigence éditoriale, notamment La guerre d'Algérie dans le roman noir, avec une table ronde de haute tenue regroupant Dominique Manotti, Barouk Salamé...

mercredi 11 septembre 2013

Jonathan tome 16 – Celle qui fut – Cosey – éditions Lombard – 2013.


Jonathan tome 16 – Celle qui fut – Cosey – éditions Lombard – 2013.


Album après album, Cosey poursuit son chemin unique, à l'épreuve des innovations de la BD ou de la « grosse machinerie ». Bien évidemment, A la recherche de Peter Pan, Le voyage en Italie, et même la série Jonathan étaient à leur sortie des albums porteurs d'expérimentations que ce soit par leurs mises en pages, leur graphisme mais également par les thèmes des histoires. Aujourd'hui, on guette plus la parution d'un nouveau Cosey avec l'émotion assurée d'y retrouver un ami, un auteur qui a accompagné notre adolescence et qui est resté fidèle à ce qu'il nous avait offert, et ce sans démagogie ni cynisme. Ainsi, on retrouve un de ses décors fétiches (l'Inde), l'aspect éternellement rêveur de Jonathan, les mises en pages soignées et nourries d'enluminures, la référence à une culture 60's (Dylan ou les Beatles par exemple), de forts et mystérieux personnages féminins (à l'époque, on a aimé secrètement Kate, on est aujourd'hui séduit par April / Ambapaly / Lucy...)...même la liste des musiques à écouter en lisant la bd est là !
Mais attention, ne pas se tromper : Cosey est un grand auteur. Tout cela, comme jadis, fonctionne. Il suffit de regarder certaines cases de l'album pour tomber admiratif devant le trait qui s'est progressivement épuré, année après année. Des cages à oiseaux, une branche surplombant un paysage ou des ventilateurs suspendus peuvent y susciter un réel émoi graphique.

mardi 10 septembre 2013

Esteban tome 5, Le sang et la glace - Mathieu Bonhomme - éditions Dupuis – 2013.

Esteban tome 5, Le sang et la glace - Mathieu Bonhomme - éditions Dupuis – 2013.


La sortie de ce cinquième tome d'Esteban nous donne l'occasion de rappeler que cette série est une de celle qui offre un des plus grands plaisirs de lecture, et ce que l'on soit enfant ou adulte. Le dessin de Mathieu Bonhomme est d'une rare élégance, tandis que son récit est parsemé de moments de bravoure, tous prétextes à faire rêver les lecteurs que nous sommes. Il faut absolument embarquer à bord de ce baleinier et accompagner Esteban et son équipage. Une seule crainte: que la fin du cycle 1 annoncé dans ce Sang et la glace nous impose un intermède avant la suite.

vendredi 6 septembre 2013

Esprit d'hiver - Laura Kasischke - éditions Christian Bourgois – 2013.


     Esprit d'hiver - Laura Kasischke - éditions Christian Bourgois – 2013.

      
      Une seule et unique journée nous est contée dans cet éblouissant roman de Laura Kasischke, celle des fêtes, des réunions de famille et des surprises : celle du 25 décembre. Holly, Américaine, s'y réveille avec un sourd mais tenace sentiment d'angoisse et cette impression que « quelque chose » les avait suivi depuis la Russie.
    Le roman en son entier est sous-tendu par cette crainte, cette faille , qui nous laisse imaginer à chaque instant le pire. Les apparences feutrées et protectrices, accentuées par cette neige abondante et incessante qui se colle aux fenêtres, semblent pouvoir céder à tout moment et révéler une véritable tragédie. Ne pas trop raconter le livre est nécessaire tant il se vit, s'éprouve et force l'admiration. A aucun moment l'auteure ne succombe à une quelconque facilité, à une ostentation de ses effets, et fait une absolue confiance à ses qualités d'écriture. L'apparente simplicité de celle-ci dévoile progressivement toute sa force, et semble nous enivrer par ses couches successives et parfois contradictoires. Tout comme dans Une si lente obscurité de Alain Julien Rudefoucauld, paru également en cette rentrée, le final (dont on se doit de ne rien dire) vient remettre en cause tout ce qui a fait votre lecture. Loin d'être un « tour de passe-passe », la dernière page non seulement vous désarçonne, vous propose de repenser l'ensemble du texte, mais surtout elle vous bouleverse, vous déchire.

jeudi 5 septembre 2013

Les incrustacés - Rita Mercedes - éditions l'Association – 2013.


Les incrustacés - Rita Mercedes - éditions l'Association – 2013.


 Deux personnages étranges embarquent sur un bateau afin de vivre des aventures et des rencontres improbables. Sur ce postulat de départ relativement simple, Rita Mercedes nous offre une bande dessinée passionnante, motivante et graphiquement remarquable. Le récit dérive de personnages délirants en créatures marines. Le tout étant porteur d'une violence sourde que l'on sent pointer à la surface à chaque instant. Les dessins faits de multiples hachures, pouvant évoquer les métamorphoses graphiques d'un Bill Plympton ou d'un Topor,  sont d'une beauté et d'une force confondante. Au final, Les incrustacés se révèle une des propositions les plus ambitieuses (et les plus motivantes) de la maison d'édition L'Association.

mercredi 4 septembre 2013

Le transperceneige - édition intégrale - Lob et Rochette - (1984/1999/2000) et 2013 pour l'édition intégrale.


Le transperceneige - édition intégrale - Lob et Rochette - (1984/1999/2000) et 2013 pour l'édition intégrale.


  Le transperceneige est ce que l'on peut appeler, sans risque d'exagération, un "classique" de la bande dessinée. Débuté au milieu des années 70, le projet sera dans un premier temps suspendu suite au décès de l'hyper talentueux Alexis. Il renaîtra en 1983 sous le pinceau de Rochette à qui l'on doit entre autres Edmond le cochon ou plus récemment Himalaya vaudou (avec Fred Bernard au scénario). En 1999 et 2000 sortirent deux albums dans "l'univers" de ce titre inaugural. La sortie d'un film américano-sud coréen-français, réalisé par Bong Joon-ho (réalisateur du très beau -et très humide- The host) est l'occasion pour les éditions Casterman de se pencher à nouveau sur leur catalogue et de nous proposer une très belle intégrale des trois volumes de ce Transperceneige.
Le Transperceneige, c'est un monde détruit (le notre) dans lequel roule sans jamais s'arrêter un train qui contient ce qui reste d'individus. C'est médusé que l'on avance de la queue du train jusqu'à sa locomotive, passant de wagons en wagons, accompagné ente autres des personnages de Proloff et d'Adeline Belleau. Sous nos yeux se réinvente une micro-société faite de hiérarchie, d'exploitation et de lutte de pouvoirs. Rochette et Lob, puis Benjamin Legrand, nous offrent un univers sombre, tendu, dans lequel semble ne surnager aucune lueur d'espoir. Précédés d'autres albums ou séries de qualités s'appuyant sur un univers "post-cataclysmique" (on pense à Jeremiah d'Hermann ou Simon du fleuve d'Auclair ...), l'album Le Transperceneige se révèle une des œuvres les plus marquantes, belle et désespérée.

mardi 3 septembre 2013

Une si lente obscurité - Alain Julien Rudefoucauld - éditions Tristram – 2013.


Une si lente obscurité - Alain Julien Rudefoucauld - éditions Tristram – 2013.


  Alain Julien Rudefoucauld nous offre avec son nouveau roman, Une si lente obscurité, un livre peu aimable mais une véritable - et bouleversante - expérience de lecture. Peu aimable, parce que l'auteur, enfin son personnage, Monsieur Martin, nous inonde d'un flot incessant de texte d'une langue qui nous heurte, nous oblige à ralentir, nous fait penser à un parler et à une écriture disparus. Le décor est peu aimable lui aussi : Limoges et ses environs décrits avec tristesse et lassitude. Si Alain Julien Rudefoucauld sait nous parler de la France d'aujourd'hui, ici son propos est tout autre. Il semble se fondre, ne faire qu'un avec son personnage et il en accepte les excès, les absences, la roublardise et les aspérités. Le texte peut sembler d'une autre époque - en particulier à cause du phrasé daté du personnage : argot, patois...- mais a pour vocation de mieux nous faire ressentir l'inclinaison à la chute et la marginalité du personnage. Préciser encore que le final du roman, cette accélération vers l'obscurité, est remarquable et nous donne à repenser l'ensemble du texte.

lundi 2 septembre 2013

Le silence – Bruce Mutard – éditions çà et là – 2013 et Le centre de la terre – Anneli Furmark – éditions çà et là – 2013.


Le silence – Bruce Mutard – éditions çà et là – 2013 et Le centre de la terre – Anneli Furmark – éditions çà et là – 2013.

 



  Comment font les éditions çà et là pour nous offrir des albums qui comptent parmi les plus beaux et les plus intéressants de leur année de sortie? Pour rappel, La coiffe de longue vie et Mon ami Dahmer font déjà partie de ce qui est paru de plus fort et passionnant en 2013.
Le panorama continue avec la découverte de deux autres terres de production de bande dessinée : une auteure suédoise (qui nous conte une histoire se passant en Islande dans Le centre de la terre) et un auteur australien (avec un récit se déroulant en partie dans un Queensland isolé dans Le silence).

Ces deux projets en apparence dissemblables ont comme point commun de laisser une grande place aux paysages dans lesquels ils se réalisent.

Dans Le centre de la terre, nous suivons Axel, jeune Suédois de 16 ans en vacances en Islande, et surtout adolescent en conflit avec la terre entière, et particulièrement sa mère et le petit ami de celle-ci, Toralf. L'ouvrage démarre comme une chronique pertinente de l'adolescence avant de s'enfoncer dans les paysages et l'atmosphère islandais. Le graphisme y est singulier, fait de mélanges de techniques (plume, stylo, encres, crayons de couleurs...) qui contribuent à donner à ce périple un aspect envoûtant et mouvant.

A l'opposé du spectre de la bande dessinée se trouve Le silence. Choosy et Dimitri partent dans le Queensland à la recherche d'un peintre dont les toiles les fascinent mais avec peu d'indices pouvant les mener à leur créateur. Choosy travaille pour une galerie et imagine là une véritable source de profit, tandis que Dimitri est lui un peintre traversant une crise quant à la légitimité de son activité. Véritable œuvre intimiste teintée de questions existentielles, Le silence se révèle vite une quête originale traversée de rencontres et de lieux insolites. Le dessin réaliste peut dans un premier temps rebuter par excès de classicisme, surtout après la lecture du flamboyant Le centre de la terre, mais très vite les compositions au sein des cases et le découpage millimétré des planches se révèlent fascinants.

A travers ces deux possibles de la bande dessinée, les éditions çà et là nous offrent, à nouveau, deux œuvres au pouvoir de séduction et de réflexion hautement salutaires.