mardi 21 mai 2013

Comment tout a commencé – Pete Fromm – éditions Gallmeister – 2013.


Comment tout a commencé – Pete Fromm – éditions Gallmeister – 2013.


Austin, quinze ans, vit avec sa soeur ainée "Ab'lene" et leurs parents au coeur du désert texan. C'est au sein de ce décor aride que la soeur entraîne son frère afin qu'il devienne LE meilleur lanceur de Base Ball. Tous deux se surnomment les FIREBALLERS. Austin se plie aux ordres d' Abilene et lui voue une admiration totale. Il sait que celle-ci est meilleure que lui (ce qu' elle s'attache d'ailleurs à lui démontrer régulièrement) mais il est aussi le témoin privilégié de l'inconstance de sa soeur et de ses dérives ponctuelles. Malgré tout, il l'admire et ne peut que prendre son parti face aux autres, ses parents y compris. Inéxorablement, Abilene entraine son frère, mais également ses parents, dans une violence sourde ou chaque assise semble se fissurer.
Pete Fromm signe un grand roman où notre attention est mobilisée à tout instant. La bipolarité avérée d'Abilene devient vite le moteur d'enjeux plus souterrains. L'aridité (dans le sens de sécheresse mais aussi d'absence d'attrait) de la ville conduit-elle aux débordements de ces enfants? Les parents a priori sans faille ne sont-ils pas des monstres d'égoïsme ?... On est irrémédiablement séduit par le charisme et l'énergie de la soeur. On est progressivement inquiet, craignant que le pire arrive. On est indulgent avec ses excès avant d'anticiper des actes plus graves encore que ceux dont elle est capable. On a envie qu'elle guérisse de ses maux, tout en craignant que la prise de lithium ne fasse disparaître ce qui fait la beauté de son personnage. Tout comme Austin, le lecteur est sans cesse interrogé, déchiré par ces ambivalences.
La grande force de Pete Fromm est de nous faire aimer ses personnages au point de ne vouloir en choisir aucun. Chacun est à son tour touchant, énergique, abattu.... Rarement on a pu lire un portrait aussi poignant de parents ébranlés par les événements, mais essayant sans cesse de tenir leur rôle : se protéger eux et leurs enfants. Le fort ancrage dans le réel voulu par l'auteur est également un des éléments inoubliables du livre. Ici, pas d'escalade vers un final époustouflant, juste une tension permanente où le pire est autant ce que l'on lit que ce que l'on craint. Ce n'est pas une lapalissade que de dire qu'il est bon de lire un roman qui a confiance en son écriture et en son pouvoir de suggestion. Comment tout a commencé ne se raconte pas, ne se limite pas à son synopsis, il nous fait vivre sans artifice avec ses personnages de chair et de sang et nous rappelle ce qu’ est aimer la littérature.

vendredi 10 mai 2013

Et tous mes amis seront des inconnus – Larry McMurtry – éditions Gallmeister – 2013 (1972).


Et tous mes amis seront des inconnus – Larry McMurtry – éditions Gallmeister – 2013 (1972).



Danny Deck s'apprête à publier son premier roman. Ce qui devrait être pour lui une consécration le conduit à une errance à travers divers états américains et de nombreuses rencontres féminines aux noms de Sally, Jenny, Jill...
Larry Mc Murtry nous livre un « road-novel » fait d'émotion, d'humour, de libération sexuelle et de quête de soi. Le roman ne se départit jamais de son humour, mais se plaît à jalonner sa route de portraits de paumés magnifiques. L'ensemble invente un monde attachant, parfois déchirant, mais toujours en mouvement. Un réjouissant roman désabusé.

«J'étais peut-être un écrivain. Si je continuais mes efforts, je pourrais être un écrivain mineur. Avec beaucoup de chance, je pourrais - par le plus grand des hasards - écrire un bon texte, à un moment de ma vie, surtout si je gardais la forme en écrivant des livres corrects pendant une vingtaine d'années. Mais je finirais sans doute par rater le coche, moi aussi. Je me sentais déjà en train de le rater. Ma vie n'était pas une vie. C'était une sorte de long voyage confus. »

jeudi 9 mai 2013

La revue dessinée épisode 1 :


La revue dessinée épisode 1 :

Malgré le foisonnement de talents dans le monde de la bande dessinée, il n'existe plus (ou peu ... Clafoutis en est un magnifique exemple) depuis de nombreuses années de véritables revues dédiées à la bande dessinée. Les rares que l'on puisse trouver en kiosque de nos jours sont plus des bandes-annonces d’ albums à paraître que de véritables terrains d'expérimentation dans lesquels les auteurs pourraient s'essayer à des projets qui ne correspondent pas à des formats « album ». En 2008, la revue XXI a apporté un nouveau souffle à la bande dessinée en incluant dans chacun de ses numéros un reportage entier et inédit réalisé par un auteur de bande dessinée. On a ainsi découvert les magnifiques reportages/ témoignages de Jacques et Pierre Ferrandez, Hippolyte, Joe Sacco, Stassen... L'autre particularité de XXI fut d'être distribuée en librairies et surfaces culturelles.
Pour autant, la revue de création, foisonnante et passionnante que l'on attendait, dédiée entièrement à la bande dessinée n'était toujours pas d'actualité.
En 2011, au festival BD d' Angoulême, est annoncée la création d'une revue nommée La Revue dessinée qui a pour objectif de « faire de l'information exigeante – du reportage, de l'enquête et du documentaire- avec le langage de la bande dessinée ».
Ce projet à l'initiative du grand Frank Bourgeron s'annonce comme un trimestriel, disponible en version papier (librairie) et numérique (tablette) à l'imposante pagination (250 pages) et dont l'ambition affichée est de proposer aux auteurs de se « prendre en main ». Car la grande force de cette revue est d'être un projet initié puis construit étape par étape par les auteurs eux-mêmes (le financement a été en partie assuré par un appel à participation auprès des éventuels lecteurs : http://fr.ulule.com/la-revue-dessinee/).
L'équipe de La Revue dessinée est composée de Frank Bourgeron , Olivier Jouvray, Kris, Virginie Ollagnier, Sylvain Ricard et David Servenay ... autant de noms qui ne peuvent qu'attiser notre envie et notre enthousiasme.
Le premier numéro annonce des participants tout aussi passionnants et exigeants les uns que les autres : Davodeau, Stassen, Marion Montaigne, Hervé Bourhis, Guillaume Trouillard, James, Nicolas Moog, Daniel Casanave, David Vandermeulen, Alain Kokor... et d'autres noms encore à venir (et pas des moindres).
Le premier numéro sort chez votre libraire (ou chez vous si vous êtes abonné) le 12 Septembre, et il s'agit probablement de l'événement revue-BD le plus enthousiasmant depuis bien longtemps (pour mémoire le magasine (A suivre) avait été créé en 1978 et n'existe plus depuis 1997).

plus d'informations ici: http://www.larevuedessinee.fr/ 

La scierie – récit anonyme présenté par Pierre Gripari – éditions Héros-Limite - 2013 (1975).



La scierie – récit anonyme présenté par Pierre Gripari – éditions Héros-Limite - 2013 (1975). 

Daté de 1953, ce récit anonyme raconte le parcours d'un jeune homme issu d'un milieu bourgeois qui, suite à l'échec de sa scolarité, doit se confronter au monde du travail. Deux ans à trimer dans des scieries, à y faire sa place, à ressentir la fatigue et la souffrance du corps.
Le texte nous est présenté comme un témoignage et non comme un roman. Pas d'intrigue ici. Des zones d'ombres laissées comme telles. Tantôt diatribe «La vie continue. En plein hiver, par tous les temps, je pars à un boulot qui me désespère, avec une bande de cons et de salauds», tantôt éloge du travail qui vous forge «Eux seuls connaissent la valeur de l'effort, parce qu'ils sont habitués à souffrir. Ils ne savent pas tous lire, mais ils sont courageux, costauds, décidés. Ce sont des forts», le texte avance, vous happe et ne cesse de révéler sa force d'écriture. Le narrateur vous fait ressentir la charge, la tension et le risque qui sommeille dans chacun de ses gestes. Le sang se mêle aux coupes de bois. Les machines et les hommes sont à la limite de la rupture à chaque instant. «Si une main pousse plus ou moins fort que l'autre, c'est la coupure ou le choc du bois en pleine gueule. Aussi quand je présente mon croisillon aux lames, j'ai les jetons.». Le texte de 140 pages n'est emplit que de ces moments forts faits d'orgueil, de souffrance et d'implication physique.

mercredi 8 mai 2013

2013, année Jacques Ferrandez : L'Hôte d'après Albert Camus – Jacques Ferrandez – éditions Gallimard (Fétiche)– 2009.




2013, année Jacques Ferrandez : L'Hôte d'après Albert Camus – Jacques Ferrandez – éditions Gallimard (Fétiche)– 2009.



 L'Etranger n'est pas la première confrontation de Jacques Ferrandez avec l'oeuvre d'Albert Camus. En 2009 était sorti L'Hôte, transcription en bande dessinée d'une nouvelle tirée de L'Exil et le Royaume. Cette courte nouvelle, publiée en 1957, met en scène trois personnages : Daru l'instituteur, Balducci le gendarme et un prisonnier arabe. Tous trois font symboles au sein de cette Algérie qui se déchire: le premier refuse de prendre parti mais participe à cette éducation française, le second applique les ordres de l'autorité coloniale tandis que le troisième reste silencieux, attendant son heure.
De ce huis clos, Jacques Ferrandez parvint à réaliser un de ses albums les plus marquants. L'album détone dans sa production par une attention portée aux choses les plus infimes. Les dialogues sont peu présents. Souvent, l'instituteur est seul ou accompagné de ce prisonnier observateur et quasi muet. L'auteur se concentre alors sur la retranscription de gestes simples : manger, lire, regarder l'extérieur... Sous le calme apparent de chacun de ces mouvements semble poindre un drame inéluctable. Ce huis clos, Ferrandez l'accompagne de magnifiques paysages à l'aquarelle se dépliant sur des doubles pages et faisant office de fond aux cases de bande dessinée. Jamais simples décors, ces panoramas séduisants semblent prêts à céder sous l'impulsion d'un bruit au loin ou d'une phrase écrite sur un tableau. L'album accède ainsi à une inédite horizontalité qui nous révèle le véritable personnage de cette histoire :  la terre, l'Algérie elle-même.

mardi 7 mai 2013

La petite famille - Loïc Dauvillier / Marc Lizano / Jean-Jacques Rouger - éditions de la Gouttière – 2013.


La petite famille - Loïc Dauvillier / Marc Lizano / Jean-Jacques Rouger - éditions de la Gouttière – 2013. 

 Les éditions de la Gouttière publient l'intégrale des trois volumes qui composent
La petite famille. Au début de l'album, les parents laissent leurs deux enfants, un frère et une sœur, chez leurs grands-parents pour qu'ils passent un court séjour à la campagne, tandis qu'ils retournent travailler. C'est cette relation entre les petits-enfants et les grands-parents qui va nous être racontée. La grand-mère les initie au jardinage et au plaisir de faire son marché. Le grand-père est bougon, peu bavard, mais partage avec eux des moments de pêche. Il ne faut pas en dire plus tant il est plaisant de découvrir cette famille. Précisons juste que la dernière partie est extrêmement émouvante et délicate. Un très bel album destiné à la jeunesse, qui ré-ouvre les souvenirs enfouis des adultes que nous sommes devenus.

mercredi 1 mai 2013

La coiffe de naissance – Alan Moore / Eddie Campbell – éditions çà et là – (1999) 2013.


La coiffe de naissance – Alan Moore / Eddie Campbell – éditions çà et là – (1999) 2013.


Eddie Campbell est généralement cité en tant que le dessinateur qui a accompagné Alan Moore dans la réalisation de la grande œuvre que fut From Hell (publié en France par les éditions Delcourt en 2000) .
Alan Moore est sans aucun doute un des plus grands auteurs de l'histoire de la bande dessinée. Stephen R. Bissette dessinateur du Swamp thing d'Alan Moore dira de ce dernier : « dans l'ensemble, (et je me compte dans le lot) rares sont ceux qui sont arrivés à réaliser le potentiel démontré par leur collaboration avec Alan ». Cette bouleversante confession révélait à la fois le réel échange qui a lieu entre les dessinateurs et le scénariste mais également le pouvoir démiurgique de ce dernier.
En tant qu'immense admirateur du travail d'Alan Moore, j'ai longtemps pensé –par ignorance- qu'Eddie Campbell faisait partie de ces auteurs qui avaient eu la chance de croiser le trajet du grand scénariste anglais. Il était l'homme d'un ouvrage : From  Hell.
En 2011, j'ai découvert, grâce aux éditions « çà et là », l'intégrale d'Alec (publié en Angleterre entre 1983 et 1986), véritable chef-d'oeuvre de la bande dessinée. Puis en 2012, je fus fasciné par Le Dramaturge (publié en 2010 en Angleterre). Force est de constater que ces deux dernières années deux des albums les plus enthousiasmants publiés en France furent l'oeuvre d'Eddie Campbell.
La coiffe de Naissance (publié en 1999 en Angleterre) est signé Eddie Campbell et Alan Moore. Cet étonnant projet nous est expliqué dans la préface d'Eddie Campbell : le texte d'Alan Moore est issu d'une « performance donnée au vieux tribunal de Newcastle le 18 Novembre 1995 (…) J'ai trouvé que c'était son plus beau texte, parcouru par une humanité et une sagesse profondes. (…) Je voulais la mettre en images, prendre le texte intégral et le transformer en bande dessinée ». La gageure était de taille tant le texte semble riche, porteur de nombreuses ramifications et écrit pour l'oralité.
L'ouvrage démarre par l'évocation de la mort de la mère de l'auteur suivie de l'ouverture des cartons entreposés dans le logement social de cette dernière. Dans un de ceux-ci, il découvre des reliques d'un temps passé : livrets d'instruction , médailles...et une coiffe de naissance, morceau de membrane qui recouvre parfois la tête des enfants. Cet élément porteur de fascination et de répulsion va se révéler l'élément déclencheur d'une plongée dans les méandres de la mémoire de l'auteur.
Cette mémoire n'est pas faite -ou peu– d'éléments anecdotiques, elle est mouvante, collective, organique. Des textes magnifiques sur ce qu'était la classe populaire anglaise «Nous sommes trop vieux pour ne pas voir leurs défaillances et trop jeunes pour comprendre ou pardonner tout à fait», s'imbriquent à des réflexions sur l'adolescence qui cède à l'âge adulte «Nous délaissons notre journal intime dans les premières semaines de mars, horrifiés par ce témoignage accablant de la platitude de nos vies», à des paroles plus incantatoires  «Les ombres cornues de nos cavernes, énigmatique procession d'un passé tournoyant toujours.» . C'est toute l'écriture d'Alan Moore qui fait corps avec son propos. Elle alterne changement de rythme ou de style en fonction des épisodes évoqués ou de l'âge du narrateur «Nous famille c'est maman et papa et mamie et perruche dans une cage et l'autre bébé et meubles qui vivent nous avec». A ce titre, le travail de traduction de Jean-Paul Jennequin est remarquable et ne peut être sous estimé. Retranscrire la rythmique du texte n'était sans doute pas chose aisée.
Face à cet imposant texte fait pour être dit, Eddie Campbell réussit la gageure de ne jamais tomber ni dans l'illustration ni dans la gratuité. Toutes les mises en pages accompagnent la diction. Aucune image n'interfère avec le propos. Tout avance de concert sans jamais être redondant. Le travail de réalisation fait de crayonnés, plume, lavis, photographies, découpages, collages, choix des caractères de texte a sans doute été énorme mais aurait pu conduire à un objet hétérogène. Il fallait une humilité face au texte pour réaliser cet objet qui jamais ne souffre d'aucune ostentation. Eddie Campbell, par cette mise en bande dessinée d'un texte d'Alan Moore, réalise un album bouleversant et entêtant.