lundi 29 octobre 2012

Matthias Picard – Jim Curious voyage au cœur de l'océan – éditions 2024 - 2012.

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Matthias Picard – Jim Curious voyage au cœur de l'océan – éditions 2024 - 2012.


Matthias Picard a réalisé en 2011
Jeanine, un des plus beaux albums de l'Association. Aujourd'hui, il nous revient avec Jim Curious. Dans un premier temps, on est surpris : pas de texte et un dessin en noir et blanc flou destiné à la 3D. On se dit que l'album est un peu gadget : voici revenues les inénarrables lunettes 3D avec filtres rouge et bleu. A l'heure d'Avatar ou du Tintin de Spielberg en 3D, on pourrait facilement écarter cet album d'un geste plein d'a priori. Sauf que l'album que vous tenez entre les mains est une véritable expérience sensorielle. Les images réalisées avec une technique dérivée de la carte à gratter se révèlent d'une beauté inouïe, se fondant les unes dans les autres dans des compositions soigneusement pensées. Quant à la 3D, elle y est simplement extraordinaire. On se surprend à écarter ses doigts, ceux qui tiennent l'album, de peur d'empêcher un poisson de surgir.

Hilda et le troll / Hilda et le géant de la nuit / Hilda et la parade des oiseaux – Luke Pearson – éditions Nobrow - 2010/2012.

Hilda et le troll / Hilda et le géant de la nuit / Hilda et la parade des oiseaux – Luke Pearson – éditions Nobrow -
2010/2012.



Hilda est une jeune fille aux cheveux bleus qui vit avec sa mère et son animal de compagnie prénommé Twig. Dans le premier tome, on la découvrait habitant au creux des collines et découvrant lors d'une des ses nombreuses balades un Troll de Pierre à l'air inquiétant mais qui finalement se révélera attentionné. Dans le deuxième tome, elle avait fort à faire avec le peuples des Vallées Elfiques du Nord, qui les menacent d'expulsion. Dans ce nouveau tome intitulé Hilda et la parade des oiseaux, nous retrouvons nos trois protagonistes qui désormais ont déménagés et habitent dans la ville de Trolberg. Hilda regrette ses collines et leurs créatures. Et surtout sa mère ne veut pas qu'elle sorte seule ! « Tu pourrais te perdre...» lui dit elle. Ce à quoi Hilda répond : « Mais J'AIME me perdre ! ». Tout est dit du charme et de la beauté de cette série. Bien sûr, Hilda découvrira dans ce nouvel opus que cette ville lui réserve bien des surprises : une étrange parade des oiseaux se prépare, des fleurs jaillissent des fissures des trottoirs, les clochers sonnent les heures mais servent également à empêcher les trolls des alentours de s'approcher... Comme dira Hilda au sujet de ces rues qu'elle pensait dans un premier temps laides : « chaque porte est différente, avec des formes différentes, des couleurs différentes, des types de bois différents. Elles se ressemblent, c'est vrai, mais elles sont toutes uniques. » Véritable éloge de la découverte, de la rêverie, et de la curiosité, Hilda est une bande dessinée jeunesse (dès 8 ans) passionnante dont chaque planche fait preuve d'une inventivité constante et renouvelée. On a rarement été autant ému par la vision d'un troll des montagnes !

Pepe tome 1– Carlos Giménez – éditions Les échappées – 2012.

Pepe tome 1– Carlos Giménez – éditions Les échappées – 2012.



Après Paracuellos, prix du patrimoine ô combien mérité en 2012, Barrio et Les professionnels, Carlos Giménez nous revient avec Pepe, biographie de José Gonalez, auteur espagnol (1939-2009) peu connu par chez nous si ce n'est pour ses épisodes de Vampirella. Comme dans d'autres œuvres de Giménez, l'album allie la description du monde de la bande dessinée espagnole (avec la folle vie des ateliers, les commandes des magasines...) avec une évocation sous-jacente de l'Espagne de Franco. La première planche démarre par trois cartouches de textes : Barcelone. 1946. Barrio Chino, accompagnées dans une case par la clameur suivante : « Franco ! Franco ! Franco ! Vive l'Espagne ! » C'est dans ce contexte de pauvreté et de Franquisme que nous apprenons à découvrir José Gonzalez dit Pepe, jeune homme surdoué du dessin, mais se lassant vite de ses multiples talents. Comme lui dira un de ses collaborateurs d'atelier : « Essayer pour toi, c'est un jeu...Quand tout va bien ça ne t'intéresse plus... ». Comme dans d'autres albums de Giménez, ce qui surprend et enthousiasme dans l'album, c'est son apparente légèreté. Même Paracuellos, au fort contenu autobiographique, qui nous contait le quotidien d'enfants victimes de brimades et de restrictions dans un orphelinat espagnol de l'après guerre civile, parvenait à nous faire sourire. Ici, même si le sujet est moins lourd et que le personnage de Pepe semble particulièrement insouciant et sûr de lui, certaines césures viennent contredire cette apparente bonhomie. Ainsi, alors que le jeune auteur semble vivre une relation aimante avec sa mère, au détour d'une case, Truffaut, responsable de l'atelier Producciones ilustradas pour lequel travaille Pepe, demande à ce dernier s'il a parlé à sa mère de son non « appétit » pour les filles. Pepe répond « Un jour j'ai essayé de le lui dire...Je n'ai pas réussi à le faire. Tu sais ce qu'elle m'a dit ?   Plutôt mort que pédé. ». Si dans ce tome Giménez se concentre sur la dynamique des personnages, sans nulle doute que les tomes suivants en révèleront les failles.



L'enfance d'Alan – Emmanuel Guibert - éditions l'Association – 2012.

 
L'enfance d'Alan – Emmanuel Guibert - éditions l'Association – 2012.



Entre 2000 et 2008, Emmanuel Guibert proposait les trois volumes de la Guerre d'Alan. Cette œuvre prenait sa source dans les témoignages-souvenirs d'Alan Cope, soldat américain ayant participé au débarquement de Normandie, puis traversé la France, l'Allemagne et la Tchécoslovaquie. Le tout nous dressait un parcours touchant, loin des habituels témoignages sur la Seconde Guerre Mondiale. Cope montre sans cesse une distance sur les événements, un humour et une légèreté de ton. Le tout est magnifié par les graphismes tout en suggestion et en précision de Guibert, donnant ainsi naissance à une des grandes œuvres de la bande dessinée contemporaine. Un classique au même titre que l'Ascension du Haut Mal, David Boring...
Ce travail est né dans un premier temps de la rencontre d'Emmanuel Guibert avec Alan Cope, retraité à l'époque vivant sur l'île de Ré. En plus de ses souvenirs de guerre, le vétéran lui narra également sa jeunesse en Californie. Aujourd'hui, Alan Cope a disparu et Guibert le raconte à nouveau en transcrivant en bande dessinée ce nouveau pan des souvenirs d'Alan.
L'émotion à l'idée de ces retrouvailles est légitime. La crainte de l'album de trop également. Comment succéder à une telle œuvre ? Comment ne pas transformer une histoire forte en une «série» de plus ? Si les souvenirs de la Seconde Guerre Mondiale étaient un matériau infiniment romanesque, qu'en est-il d'anecdotes familiales et enfantines ?
L'enfance d'Alan se lit comme une histoire à plusieurs niveaux. Par exemple, le premier, pas le moins émouvant, raconte les retrouvailles de Guibert avec son ami disparu.
Avec son graphisme, ses magnifiques décors et ses compositions stupéfiantes d'efficacité, Guibert évoque cette Californie des années 30. Son trait dessine l'émotion d'une vieille photographie de famille tout en ne perdant jamais de vu son fil narratif. Sous un couvert extrêmement simple, minimaliste, Guibert parvient à rendre toute la complexité de ces petites choses qui composent une vie, de la grande histoire à la plus petite anecdote. Une photographie de famille n'est pas que ce qu'elle montre, elle enferme également toute une foule d'éléments pour le spectateur concerné : des personnes disparues, des objets aimés, des indices d'une époque.... Cette épaisseur relative à tout ce qui sous-tend une vie est évoquée avec une imposante maestria. Les événements s'y enchaînent avec une rare fluidité, une irrésistible grâce.
Le final est bouleversant et semble donner une clé -et surtout enrichir la Guerre d'Alan- en dressant un semblant d'explication concernant l'apparente distance d'Alan Cope vis-à-vis de ce qu'il traverse durant la Seconde Guerre Mondiale : «  ça me fait penser aussi à ma réaction devant l'énormité de la guerre. Je n'ai pas eu peur un point c'est tout. Sans doute, j'ai eu une peur intellectuelle. Je pouvais me dire chaque jour, en commençant ma journée : « c'est peut-être le dernier jour de ma vie ». Je le pensais, mais ça m'a pas vraiment fait peur parce que c'était trop énorme, trop naturel, si vous voulez ».
Emmanuel Guibert, avec L'Enfance d'Alan, nous propose un album riche, passionnant dans sa forme et son fond, aux multiples relectures possibles malgré son apparente simplicité. Un nouveau classique donc.

mardi 2 octobre 2012

Nombreux sont ceux qui ignorent – Manu Larcenet – éditions Les Rêveurs – 2012 / Blast tome 3: La tête la première – Manu Larcenet – éditions Dargaud – 2012.

 
 

Nombreux sont ceux qui ignorent – Manu Larcenet – éditions Les Rêveurs – 2012 / Blast tome 3: La tête la première – Manu Larcenet – éditions Dargaud – 2012.


La sortie conjointe de Blast tome 3 et de Nombreux sont ceux qui ignorent est l’occasion de rappeler tout le bien que l’on pense de Monsieur Larcenet ici.
On connaît le travail du grand homme depuis de nombreuses années maintenant. On se souvient avec émotion des pages hilarantes de Bill Baroud au sein de Fluide Glacial, série qui, à l’inverse de nombreux de ses compères de publication, parvenait à flirter avec l’émotion au détour d’une case. On n’oublie pas non plus la découverte de ce drôle de format qu’était L’artiste de la famille, le genre d’album que l’on dirait écrit pour soi tant il vous parle et vous remue. Et est-il nécessaire de reparler du Combat Ordinaire, série qui alterne ambition, humour et dépression ? Une série qui vous parle : dans nos mémoires, les yeux embrouillés de Marco croisant ceux des collègues de travail de son père restent indélébiles. Mais aussi Le retour à la terre qui, sous une apparence plus anodine, révèle un vrai talent dans le format court. On y a rarement autant ri. Et on a offert la série à sa compagne parce que tout ça c’est un peu nous.
Et puis en 2009, alors que l’on se demandait si la routine ne risquait pas de s’installer sans qu’elle soit encore là, arrive BLAST. Cette dernière série, sans tourner le dos aux albums précédents de Larcenet, fut un véritable choc, un tour de force. Dans le premier album, on découvre le personnage de Polza Mancini, accusé d’avoir fait « quelque chose de grave » à Carole. Le tout se déroule dans la salle d’interrogatoire d’un commissariat. L’important n’est pas ce qu’il a fait, mais comment il en est arrivé à le faire. « Rien n’est entier, sans nuance (…) Vous cherchez à simplifier mon histoire (…) On pense que tout est explicable (…) Mon histoire n’est pas mathématique! Elle se résume tout entière à la collision entre le hasard et mes obsessions… c’est pas des choses qu’on trouve sur internet! » Autant de phrases fortes qui résument l’ambiance de la série. Les planches sont magnifiques, noirs et blancs rehaussés au lavis, avec parfois l’intrusion de dessins  enfantins et colorées. Les écrits font penser à un lointain cousin de Jean Meckert… rien que ça! Véritable choc, la série l’est autant par son graphisme que par la force de ses textes. Tout comme Jacques Tardi, Larcenet réalise des dessins ahurissants de beauté mais n’oublie jamais qu’il fait de la bande dessinée : tout y sert sa narration.
C’est un an plus tard qu’est paru Peu de gens savent, autre pierre angulaire de l’œuvre de Larcenet. Dans cet album, il s’adonne au dessin libre, sans filet ni ligne directrice. L’imaginaire, l’émotion, l’humour et la folie s’y révèlent avec une densité rare. Chaque dessin va ensuite inspirer à l’auteur un texte révélant un goût pour l’absurde et la provocation totalement inédit, les deux s’enrichissant mutuellement.
Voilà ce que Monsieur Larcenet en disait sur son blog le 12 Février 2010 :
« Il y a deux ou trois ans, j’ai commencé à remplir des carnets, de manière automatique, comme une discipline de travail personnelle. Je travaillais sans réel but, sans pression, sans autre intérêt que d’animer des formes.
Puis j’ai arrêté comme j’avais commencé, du jour au lendemain, sentant très précisément que j’avais vu ce que je voulais voir et qu’il était temps de passer à autre choses.
Ce n’est que plus tard, en me replongeant dans ces carnets que l’envie d’illustrer certains de ces dessins avec un texte me sembla une évidence. Et j’ai pris un plaisir inédit à le faire. »
Aujourd’hui sort le nouvel opus intitulé Nombreux sont ceux qui ignorent. Et ce plaisir prit par l’auteur à la réalisation de l’ouvrage, il le communique également au lecteur. Une des grandes forces de l’album est de ne pas nous écraser sous sa prouesse technique -qui pourtant est bien là- en nous laissant percevoir ce qu’est un dessinateur toujours à l’affût de la surprise, de l’émerveillement, de l’envie… le tout avec une forme de modestie salutaire.
En prime arrive Blast tome 3 : La tête la première, ce 05 Octobre…On se dit qu’on est gâtés !



lundi 1 octobre 2012

Alain Bashung - Angora .


Les enfants pâles – Philippe Dupuy / Loo Hui Phang – éditions Futuropolis – 2012.


Les enfants pâles – Philippe Dupuy / Loo Hui Phang – éditions Futuropolis – 2012.



Un pays dévasté par la crise. Les usines ferment. La nourriture vint progressivement à manquer. « Pour épargner les enfants de la grande famine, les pères et les mères décidèrent de les tuer ». Peu à peu, les enfants disparurent jusqu’au jour où un certain nombre d’entre eux décidèrent de quitter la ville afin d’échapper au sort macabre auquel les condamnent leurs parents.
Dès le départ, le propos est lourd et pesant. Pourtant, par une constante mise en cause formelle tout au long de ses 430 pages, l’album se révèle enthousiasmant et fascinant. Dans sa première partie, la forme fait étrangement penser à des ouvrages de graveurs des années 20 tels que La Ville de Maaserel, Col Blanc de Giacomo Patri ou Destin de Otto Nuckel. On y retrouve la même force brute, la même confiance envers le pouvoir des images. Puis, l’album devient plus onirique: la traversée vers la forêt se révèle à la fois éprouvante quant au propos et captivante quant au graphisme.
L’album joue de sa forme apatride, glissant de pages entièrement dévoués au texte à de pleines planches de graphisme non indexées au récit, à de planches de BD plus classiques faites de cases et de phylactères. L’un ne vient jamais illustrer l’autre. Toutes les formes se complètent, se prolongent, s’alimentent.

Alix Sénator – Les aigles de sang – Valérie Mangin / Thierry Demarez – éditions Casterman – 2012.


Alix Sénator – Les aigles de sang – Valérie Mangin / Thierry Demarez – éditions Casterman – 2012.



Désormais, Alix est âgé de 54 ans et est devenu sénateur tandis qu’Enak n’est plus.
En ce temps où les séries du passé se conjuguent parfois à l’infini afin que jamais la source ne se tarisse, en ce temps de cross-over, de préquelles, de séries dérivées, de one-shot, de retour de… Alix Sénator est une vraie réussite qui gagne le pari incroyable de plonger Alix dans les canons de notre époque tout en nous donnant envie de replonger dans cette grande série.
La grande force de ce Alix 2.0 vient du fait que Valérie Mangin a compris ce qui faisait la grandeur de la série, et qui s’est peut-être perdu avec le temps. Avant de devenir la série pédagogique, prompte à illustrer les manuels d’histoire de nos cours de 5°, avant d’être une série où les spécialistes guettent la moindre erreur quant aux nombres de colonnes qui composent un temple, Alix était une grande série d’aventure, de passion et de mystère. Les albums d’Alix nous faisaient rêver avant de nous donner l’envie d’en approfondir les faits historiques. Que l’on se souvienne de La Griffe Noire, des Légions Perdues, de L’île maudite… autant de titres qui faisaient la part belle à l’imaginaire.
C’est dans cette continuité qu’a décidé de s’inscrire Valérie Mangin. L’album se sert de l’Histoire pour nous faire rêver. Tous les ingrédients sont là : aigles aux serres d’or envoyés par Jupiter, crimes, cruauté…
Le travail de Valérie Mangin fait aussi preuve d’une grande finesse quant aux liens qu’elle noue avec la série originelle. Le lecteur peut découvrir la série avec plaisir sans être appesanti par le poids de cette série aux nombreux volumes. Cependant, le lecteur fidèle sera heureux de découvrir les renvois aux albums de Jacques Martin, notamment au tombeau étrusque.

Au final, Alix Sénator réussit le plus grand défi : nous donner l’irrésistible envie de lire le prochain épisode.

Cleveland – Harvey Pekar – éditions ça et là – 2012.


Cleveland – Harvey Pekar – éditions ça et là – 2012.

Pourtant mort à 70 ans en 2010, beaucoup de lecteurs français n’ont découvert Harvey Pekar qu’en 2003 avec le film American splendor où l’on suit cet auteur au style oscillant entre Bukowski et Carver. Cleveland se présente comme un concentré du travail de Pekar. Il s’agit surtout d’un portrait de cette ville qui l’a vu naître et mourir. L’auteur y déambule, nous en raconte l’histoire, de son état d’étendue de terre à l’élection d’Obama, en passant par le krach de 1929. Une phrase simple la résume : « Aucun jeune couple aisé n’a envie d’y voir grandir ses enfants », et pourtant Pekar s’y raconte. Cette ville est sienne. Tout comme lui, elle semble être toujours au bord de l’implosion tout en étant  pleine de vie, d’envie. L’album se termine par une bouleversante dernière phrase: « J’aimerais bien voir ça ». Comme si ce grand auteur, parfois si tourmenté, se révélait soudain enclin à l’apaisement.

Le monde à l'endroit – Ron Rash – éditions Seuil – 2012.


Le monde à l'endroit – Ron Rash – éditions Seuil – 2012.

Lors d'une pêche à la truite, Travis, jeune adolescent rejeté par son père et ayant abandonné les études, découvre un champ de cannabis à l'abri des regards. Pour lui, il s'agit d'argent facilement gagné, lui permettant de payer son assurance pour la voiture. Il arrache des plants et les revend à Léonard, ex-professeur qui gagne désormais sa vie en dealant dans son mobile-home. L'action est répétée deux fois... avant que Léonard ne le mette en garde contre les représailles possibles si les propriétaires des plans le surprennent. Travis n'écoute rien et se fait surprendre par le propriétaire (Toomey) qui le séquestre et entend lui donner une leçon inoubliable.

Le monde à l'endroit est un grand roman dans la pure tradition américaine, mêlant histoire contemporaine de ces désœuvrés et histoire du sol américain qui s'est construit sur la guerre de Sécession. Travis découvre une sorte de vie de famille faite de marginaux (un peu à la Gran Torino de Clint Eastwood) où personne ne respecte totalement la loi mais où chacun essaye de survivre dans un univers noir et tendu. On est touché par Travis qui veut réussir son histoire en étudiant pour l'obtention d'un diplôme, en découvrant les sentiments grâce à Lori ... mais le poids du sol et des trahisons, comme dans le passé, est toujours là... Est-il possible de s'extraire de cette gangue ? On le souhaite tout au long de l'histoire tant ce roman tendu nous captive et nous touche. «Tu sais qu'un lieu est hanté quand il te paraît plus réel que toi».

Grand maître – Jim Harrison– éditions Flammarion – 2012.


Grand maître – Jim Harrison– éditions Flammarion – 2012.

Sunderson est un inspecteur à l'aube de sa retraite. Celle dernière arrivant, il est obsédé par le fait de résoudre une dernière mission : mettre à jour les agissements de celui qui se fait appeler Grand Maître, gourou d'une secte aux agissements peu clairs, notamment vis-à-vis de la sexualité des mineurs. Sunderson se plonge donc dans cette dernière mission, traversant les États-Unis , passant du Michigan au Nebraska, via l'Arizona. Étape après étape, on découvre un Sunderson désabusé, accro à l'alcool et au sexe.

Le personnage de Sunderson, sorte de flic au charisme indéniable, dont la vie s'étiole, victime de ses frasques et de ses obsessions, est fascinant. Un livre rugueux, fort, vulgaire et élégiaque. Le vieil animal est bien en vie.
«Tout ça ressemble à un mauvais rêve, mais c'est la réalité. Il faut que j'y mette un terme.»

L'expérience Orégon – Keith Scribner – éditions Christian Bourgois 2012


L'expérience Orégon – Keith Scribner – éditions Christian Bourgois 2012

Naomi et Scanlon quittent la côte Est pour s'installer à Douglas, petite ville de l'Orégon. Scanlon y accepte un poste d'universitaire qui, il l'espère, lui permettra de devenir titulaire. Naomi, elle, est nez, mais a perdu son odorat. Elle est également porteuse de leur enfant à venir. Roman fleuve qui va nous permettre à la fois de suivre l'histoire de ce couple en voie d'implosion, mais également la vie de cette communauté, partagée entre soumission, radicalisme politique (anarchisme, sécessionniste). Histoire à la fois d'enquête, de l'intime, également de la vie d'une communauté avec des personnages comme Sequoia ou Clay qui créent un univers fourmillant, attachant... mais toujours tendu. Un roman que l'on lit de plus en plus lentement de peur de le finir trop vite, et de quitter cette ville au bord de l'implosion.

Pike – Benjamin Whitmer – éditions Gallmeister – 2012.


Pike – Benjamin Whitmer – éditions Gallmeister – 2012.

Pike, ex-homme de main, est de retour dans sa ville natale. L’homme a changé. Il est désormais prêt à vivre de petits boulots et à ne plus s’écarter du droit chemin. Sauf que sa fille, qu’il n ‘a pas vue depuis des années, meurt des suites d’une overdose, laissant une enfant de douze ans derrière elle. S’engage alors une quête, de squats en lieux de prostitution, dans le seul but de comprendre ce qui est réellement arrivé à Sarah. Pike est un grand roman noir au style concis et acéré. Le livre de 230 pages se découpe en 75 chapitres coups de poings. L’auteur ne s’encombre pas de détails. Il avance dans une langue crue, directe, mais dont les tournures ne cessent d’imposer l’admiration. Des phrases extraites des chapitres sont indiquées en exergue de ceux-ci, et on se prend à attendre de les lire dans leur contexte afin d’en apprécier toute la force et l’humour. Un véritable florilège dont voici quelques extraits:
-Chapitre 36 ~Il a toute la panoplie de la virilité, sauf les parties importantes ~
-Chapitre  55 ~Son tabassage lui a volé le contrôle de ses entrailles~
-Chapitre 68 ~La bouche comme une tache de sang sur le blanc de sa peau~
Un gigantesque auteur de roman noir est né, entre Pélécanos et Edward Bunker. Son nom mérite autant de marquer vos esprits que celui de Pike: Benjamin Whitmer.