dimanche 15 octobre 2017

Quelques questions à Aude Mermilliod concernant Les reflets changeants- éditions Lombard 2017.

 Quelques questions à Aude Mermilliod concernant Les reflets changeants- éditions Lombard 2017.


Dans Les reflets changeants, Aude Mermilliod invente  une narration toute en délicatesse dans laquelle tout semble irrigué par un véritable sentiment de vie. Du quotidien ordinaire, elle parvient à extraire une dramaturgie à l'intensité constante. Si l'été du pays niçois irradie le récit de sa langueur et de sa monotonie, c'est dans la captation des détails -souvent silencieux- que naissent les plus belles émotions: une ombre sur un visage,un corps s'essayant à la séduction, un paysage parcouru... Durant l'ouvrage, il sera question d'existences blessées, de rancœurs nées de la guerre d'Algérie, d'attentes déçues, d'incapacités à devenir celui qu'il faudrait être. Mais ce que parvient par dessus tout à orchestrer Aude Mermilliod, c'est le ballet incessant des corps qui semblent, à l'image de la couverture, s’évertuer à atteindre un état d'apesanteur tant espéré. Jamais l'ouvrage ne s’embarrasse d'explications ou de jugement. Les personnages y vivent au risque de s'y perdre. Les reflets changeants fait partie de ces livres rares qui vous rappellent que la beauté existe, même dans la plus apparente banalité.

C'est avec une grande générosité, et gentillesse, qu'Aude Mermilliod,  a accepté de répondre à nos questions. 


1° Vous proposez depuis quelques années un blog consacré au voyage intitulé La fille voyage. Les reflets changeants est votre première bande dessinée publiée. Pouvez-vous nous dire s’il s’agit de votre première « envie » de réalisation d’une bande dessinée ? De par son côté contraignant, solitaire, le fait de réaliser une bande dessinée peut sembler assez éloigné d’une vie de « globe-trotter ». Avez-vous pu mener de front les deux activités ?

Bonjour ! Alors non, j'avais déjà fait quelques planches avant de me lancer dans Les reflets changeants. Mais rien de bien bien sérieux, c'était plus des laboratoires personnels. Le premier vrai projet, c'est vraiment ce premier album. 
Concernant les voyages, ils en ont pris un sacré coup depuis que je suis devenue autrice à temps plein ! Ce n'est malheureusement pas possible de concilier mon mode de voyage, à savoir assez lent, et le fait de faire une bande dessinée dans un temps donné. Effectivement, on est bien plus seule face à ses planches que dans la blogosphère, où les retours et les échanges sont permanents. 

Les reflets changeants se déroule sur la Côte d’Azur, de Nice à Villars-sur-Var. A la différence de beaucoup de bandes dessinées, ce lieu géographique est représenté avec méticulosité (paysages, mais aussi rues, commerces…) sans jamais tomber dans la vision « touristique » attachée à cette région. Pour peu que l’on connaisse celle-ci, le cheminement des personnages semble totalement vraisemblable. Pouvez-vous nous expliquer ce qui vous a amené à situer votre histoire dans cet espace géographique ?

La genèse de ce livre est la fin de vie de mon grand-père, et lui et ma grand-mère vivaient à Cannes. Je me suis alors replongée dans mes souvenirs d'enfance, j'ai mélangé tout ça avec des voyages plus récents à Nice, et peut-être que mon vécu de voyageuse qui prend son temps pour regarder a fait le reste. C'était de toutes façons bien plus naturel de dessiner la Côte d'Azur que n'importe quel autre lieu, mes racines viennent de là-bas.


3° On découvre à la fin de l’ouvrage que «cette histoire est librement inspirée de la vie de mon grand-père, ce sont ses mots qui figurent dans le journal intime d’Émile». Pour autant, votre livre, nourrit de ce vécu, est une fiction dont la narration est élégamment construite. Avez-vous envisagé de proposer une autobiographie, en tout cas une véritable biographie de votre grand-père avant d’avoir recours à la fiction ? Pourquoi ce choix ?

Ce sont surtout les circonstances de la fin de vie de mon grand-père qui m'ont semblé avoir un potentiel narratif fort, mais surtout en y ajoutant des regards différents, venant d'époques différentes. Un drame ordinaire vu et vécu par trois personnes qui n'ont rien en commun. Mais mon grand-père ferait à lui seul un très bon personnage, avec de l'empathie on peut faire de chacun un héros ou un anti-héros. 

4° Une des grandes beautés de votre livre –outre de laisser le temps à la contemplation- est le travail non seulement sur la gestuelle des personnages, mais aussi –ce qui est plus rare- sur la grâce ou la pesanteur des corps. La couverture du livre en étant une élégante illustration. Avez-vous conscience de l’importance de ce fait dans votre travail ? En partagez-vous l’analyse ? Réalisez-vous nombres de croquis préparatoires –d’après modèles ou non- afin de vous accaparer vos personnages avant la réalisation proprement dite ?

Merci beaucoup de cette remarque ! Pour moi il était primordial que les personnages soient crédibles, qu'ils soient beaux dans leurs impuissances et leurs puissances. Je ne suis pas émue par les personnages dont les corps sont trop parfaits, trop jolis, il me faut un peu de rugosité. C'est par une foule de petits détails que l'émotion arrive jusqu'au lecteur, les corps sont le véhicule de tout ça.



5° Une lecture récente vous a-t-elle particulièrement séduite ?

La bande dessinée que j'ai lu récemment et qui m'a particulièrement plu est Bâtard, de Max de Radiguès. Il réussit dans ce livre à se servir de tous les éléments du film road-movie américain, mais grâce à son trait et justement aux personnages nuancés et complètement crédibles, on ne s'ennuie pas une minute, on est touchés, ça fonctionne super bien. 


vendredi 6 octobre 2017

L'inconnu - Anna Sommer - éditions Cahiers dessinés - 2017

L'inconnu - Anna Sommer - éditions Cahiers dessinés - 2017 


Une femme alerté par des pleurs découvre un bébé abandonné. Elle décide de ne pas prévenir la police et de l'élever à l'abri des regards. De ce geste inattendu, Anna Sommer parvient à développer un récit fait d'intrigue et de séduction.
Le quotidien d'Hélène est bouleversé lorsqu'un jour dans une cabine d'essayage de sa boutique de vêtements, elle découvre un nourrisson en pleurs, laissé là à l'abandon. Contre-toute attente, elle décide non seulement de conserver le bébé, mais de le cacher à son entourage en s'en occupant dans son arrière boutique. Lorsque le soir, elle rejoint son compagnon Antoine, elle ne peut se décider à lui confier ce qui est devenu son secret. Au moment où tout prétexte est l'occasion de rendre visite au nouveau né, il est hors de question de bouleverser cette relation privilégiée qui va s'installer jour après jour entre la femme et le bébé. De toute manière, Antoine ne souhaite plus être père. Il prétend même que: "dans le fond, je ne suis pas malheureux d'être resté sans enfant! Il ne nous manque rien, je trouve...au contraire" . Ce qu'omet de raconter Antoine, c'est que lui-même vit une double vie: professeur, il se plaît à consommer une relation adultère avec une de ses jeunes élèves.
Nous avions eu la joie de découvrir le travail d'Anna Sommer avec l'inaugural Remue-ménage publié par l'Association en 1992, s'en suivi d'autres publications au sein des passionnantes éditions des Cahiers dessinés depuis 2002. A chaque fois, elle associait avec talent une dissection sans fioriture des sentiments les plus intenses à un graphisme incisif et totalement maîtrisé. Il est peu de dire qu'en quelques ouvrages l'auteure nous était devenue indispensable. Avec L'inconnu , Anna Sommer nous offre une bande dessinée dont le scénario méthodiquement construit, à la violence sourde est contrebalancé par un trait bien plus arrondi qu'à son habitude. La séduction opère tout au long d'un livre qui semble se déployer sans effort, ni accroc, à l'image des cases qui s'effacent pour laisser respirer chacune des planches proposées. L'art de la mise en page mis en œuvre ici ne peut que prêter à l'admiration. Si l'auteur semble chercher la juste ligne, essayant sans cesse de réduire son intervention à l'essentiel, elle parvient à incarner totalement ses deux personnages principaux que sont Vicky et Hélène. Toutes deux s'écartent d'une morale convenue pour devenir des êtres de chair et d'émotion. La véritable prouesse du livre est là: parvenir à embrasser dans un même geste une recherche graphique exigeante et un récit totalement fascinant. 
Chronique également disponible sur Planète BD.com



mercredi 20 septembre 2017

Idéal standard - Aude Picault - éditions Dargaud- 2017

Idéal standard - Aude Picault - éditions Dargaud- 2017

 

Claire, infirmière en néonatologie, est une jeune femme indépendante et dynamique. Seule ombre à cette existence : la difficulté à rencontrer le véritable amour, celui qui lui donnera envie de s'essayer à construire un couple. La vie amoureuse de Claire n'est que suite de rencontres sans lendemain. Mais un jour, en la personne de Franck, elle s'imagine enfin accéder à ce standard de vie qu'elle a si souvent désiré. 
Si la carrière d'Aude Picault a démarré avec la publication de Moi je dès 2005, elle est un auteur qui compte depuis l'important Papa publié par l'Association en 2006. De Transat, en passant par Fanfare ou Parenthèse Patagone, nombre des parutions de l'auteur ont été dès lors source d'enthousiasme et d'émerveillement. Dans Idéal Standard, l'auteur parvient à dérouler son récit avec une fluidité peu commune. De même que les vignettes s'exemptent de cadre, la narration toute entière semble s'enchaîner avec grâce et délicatesse. Les notes colorées (jaune, rose, bleu) sont utilisées avec parcimonie et dessinent une partition qui entraîne notre lecture. Les décors succincts (parfois en pleine page) parviennent à esquisser des lieux habités, hautement sensoriels. Quant à la gestuelle des personnages, elle est emplie d'humour, mais aussi d'élégance et de sensualité, fruit des heures passées sans doute à chercher le "juste mouvement" pour des personnages que l'on devine aimés. Livre après livre, le trait d'Aude Picault s'apparente de plus en plus à une écriture. Elle en possède la rigueur et la souplesse. Son récit - chronique d'une jeune femme d'une trentaine d'années - a la clairvoyance de ne jamais se heurter à un projet trop balisé. Tout y semble pensé, réfléchi, répété, tout en conservant dynamisme et spontanéité. Souvent, Aude Picault parvient à y allier des contraires telle la mélancolie et l'humour, la fougue et la fragilité. C'est par une invention constante dans son trait et dans la conception de son scénario que l'auteur nous offre un des plus savoureux moments qu'il soit.
 
 

mardi 19 septembre 2017

Intempérie - Javi Rey - d'après le roman de Jesus Carrasco - éditions Dupuis - 2017

Intempérie - Javi Rey - d'après le roman de Jesus Carrasco - éditions Dupuis - 2017


Dans une Espagne désertique où le soleil et la lumière semblent réduire en poussière la moindre trace de vie, un jeune garçon fuit, sans but. "Il s'éloignait du village, de l'alguazil et de son père. cela lui suffisait". L'alguazil, c'est le représentant de l'ordre lancé à ses trousses entouré de ce qui semble être une meute d'hommes affamés. En chemin, l'enfant rencontrera un vieux berger, peu disert, qui le nourrira, le soignera et lui apprendra certaines règles élémentaires de survie. Malgré le risque encouru, jamais il ne cherchera à savoir le pourquoi de cette chasse à l'homme.

Si le récit prend comme décor l'Espagne rurale, il la désincarne ou plutôt il la réinvente en espace quasi abstrait, au plus près de l'os. Une terre aride, exsangue qui ne porte plus que les stigmates d'une vie passée. Les rares individus qui la peuplent sont devenus des chasseurs en proie à la plus effroyable des bestialités. L'humanité n'y est présente que par la relation qui s'établit progressivement entre le vieil homme et l'enfant. Aux corps boursouflés, amincis, contusionnés répond la délicate mais infime attention portée à la gestuelle des deux fugitifs. Mêlant avec brio la splendeur des couleurs à un graphisme d'une netteté ciselée, Intempérie nous évoque par son récit un autre grand livre de l'année, La terre des fils de Gipi. Tous deux semblent hantés par un même monde déshumanisé, sombrant dans une brutale et terrifiante violence, et dont les victimes seront nos enfants.