lundi 26 septembre 2016

L'essentiel des Gouines à suivre , 1987 - 1998 - Alison Bechdel - éditions Même pas mal - 2016.


L'essentiel des Gouines à suivre , 1987 - 1998 - Alison Bechdel - éditions Même pas mal - 2016.
 

Il faut remercier les éditions Même pas mal de nous faire découvrir aujourd'hui cette série réalisée par Alison Bechdel entre 1983 et 2008, relatant le quotidien de Mo, libraire lesbienne militante et de ses amies. Si l'entame de lecture nous laisse imaginer une suite de "strips" humoristiques autour de son personnage, très vite le livre acquiert une rare cohérence. A l'inverse des livres acclamés d'Alison Bechdel que sont Fun Home (2006, denoël graphic) ou C'est toi ma maman? (2013, Denoël Graphic), construits et pensés afin d'accéder à une perfection narrative "close", L'essentiel des Gouines à suivre parvient à utiliser le meilleur de la forme qu'est le feuilleton, en y puisant un souffle et une progression dans le récit d'une immense liberté. Le quotidien des jeunes femmes nous est conté avec une apparente simplicité, un humour constant mais la force des portraits ainsi que le propos s'enrichit page après page. Tout au long de quelques 200 pages, il sera question de la vie au quotidien, d'amour, de fidélité, de sexualité, d'homosexualité, d'homoparentalité,de mariage, de racisme, de militantisme...des sujets qui interpellent des personnages, toujours attachants, que vous croiserez tout au long de cet ouvrage mouvant. Ce que parvient à saisir Alison Bechdel, au delà de ce désir, commun à nous tous, de pouvoir mener l'existence que l'on souhaite, c'est la vie et le passage du temps. En cela, L'essentiel des Gouines à suivre est sans doute le plus beau livre d'Alison Bechdel.

vendredi 23 septembre 2016

Le suppléant - Fabrizio Puccinelli - éditions Héros-Limite - 2016 (1972) / Vessies et lanternes - Alain Chany - éditions de l'Olivier - 2016 (L'Ordre de dispersion ,1972- Le Cirque d'hiver,1979- Une sécheresse à Paris,1992).


Le suppléant - Fabrizio Puccinelli - éditions Héros-Limite - 2016 (1972) / Vessies et lanternes - Alain Chany - éditions de l'Olivier - 2016 (L'Ordre de dispersion ,1972- Le Cirque d'hiver,1979- Une sécheresse à Paris,1992).


Deux livres qui n'ont de prime abord peu de liens. L'un est italien est n'a jamais été traduit jusqu'à aujourd'hui, tandis que l'autre est français et se compose de l'ensemble de l'oeuvre d'Alain Chany datée de 1972 à 1992. Pourtant, la lecture de ces deux ouvrages éveille vite une proximité. Si tous deux privilégient le format court, ils invoquent tous deux la même nécessité de les lire avec attention, avec assiduité. Non seulement parce qu'ils ne répondent à aucun schéma narratif balisé: l'un semble se construite au fil des rencontres et des lieux, tandis que l'autre se laisse irriguer, et diriger, par sa langue. Mais aussi parce que la beauté de l'écriture qui les anime fait que l'on s'arrête souvent pour la contempler. Car oui, on la contemple, on l'observe, on la répète à haute voix tant elle procure un plaisir évident. Pour autant, elle est de part en part gorgée de sens, d'émotion, et de mélancolie. A aucun moment elle ne se contente de sa propre forme, de n'être que jeu. Avec des registres différents, Fabrizio Puccinelli nous délecte par sa simplicité et son attention au détail, tandis qu'Alain Chany embrasse la grâce et le cynisme dans un même mouvement, les deux écrivains nous offrent d'incroyables instantanés d' eux et de l'époque dans laquelle ils habitent. Sans savoir répondre de façon raisonnée à la question: qu'est-ce que l'écriture?, la lecture de ces deux ouvrages nous en aura laissé entrevoir un magnifique aperçu. 



jeudi 22 septembre 2016

Duel Graphique Blutch vs Catherine Meurisse - 17 Septembre - 2016

Comme l'ombre qui s'en va - Antonio Munoz Molina - éditions Seuil - 2016

Comme l'ombre qui s'en va - Antonio Munoz Molina - éditions Seuil - 2016

Comme l'ombre qui s'en va alterne deux récits ayant comme cadre géographique la ville de Lisbonne. Dans l'un d'eux, Antonio Munoz Molina nous narre son entrée dans l'écriture et un second où il revient sur le parcours de James Earl Ray assassin de Martin Luther King qui se cacha un temps dans cette même ville. Ni roman policier, ni ouvrage "enquête" sur un homme, le livre est avant tout un magnifique hommage à la littérature. L'auteur y décortique son amour pour cette discipline (l'écriture mais aussi la lecture) , l'analyse, la fait vibrer, afin de le rendre tangible et de lui rendre toute sa nécessité. Les passages consacrés au meurtrier en deviennent quant à eux la brillante mise en application. L'écrivain nous laisse entrevoir une psychologie fictive du personnage, transformant des faits réels en éblouissante oeuvre littéraire. Captivant, émouvant, Comme l'ombre qui s'en va est un de ces ouvrages emplis d'instants de grâce, et qui ne peut être le fruit d'un immense auteur dont la croyance en son médium reste intacte.

mardi 20 septembre 2016

Matteo a perdu son emploi - Gonçalo M. Tavares - éditions Viviane Hamy - 2016.

Matteo a perdu son emploi - Gonçalo M. Tavares - éditions Viviane Hamy - 2016.


Surprenant et divertissant, Matteo a perdu son emploi , peut se lire comme un exercice de style dans lequel on ne cesse de tenter d'en découvrir la clé. A travers la mise en scène de personnages dont l'entrée en scène se fait dans l'ordre alphabétique de leur nom, l'auteur joue à tisser des liens entre chacune des histoires qui nous est contée. Chacune faisant partie d'un grand tout, et chacune nous laissant entrevoir la possibilité d'un champ infini de lecture. A la fin de l'ouvrage l'auteur écrit: " Matteo a perdu son emploi pourrait commencer n'importe où. Ce qui ne serait pas possible (...) La hiérarchie par l'alphabet n'est donc pas un jeu d'enfant. Elle peut représenter le salut (ils ont déjà passé ma lettre), une condamnation (c'est moi!), ou encore le temps de la menace suspendu (ils n'en sont pas encore à ma lettre)." Le livre au final se présente comme un petit essai revigorant quant aux possibles de la littérature.

lundi 19 septembre 2016

Cartel - Don Wislow - éditions Seuil - 2016.

Cartel - Don Wislow - éditions Seuil - 2016.


Don Wislow nous revient avec cette suite à La griffe du chien paru en 2007. Pour le lecteur non initié, il convient de préciser que ce nouvel opus peut se lire de façon autonome. On y retrouve les personnages d'Adan Barrera et d'Art Keller, ennemis mortels, dans un Mexique dévasté par la lutte pour le pouvoir entre narco-trafiquants.
Cartel ne se résume pas à ses personnages, tant il apparaît comme un roman monde, fou, brassant histoires individuelles, explications géopolitiques... et de poignants portraits de femmes osant seules se dresser face à cette mainmise de la violence. Si le roman se révèle éprouvant à la lecture, notamment certaines scènes de tortures, il est habité d'une
même beauté, d'un même lyrisme, d'une même lassitude que son lointain cousin cinématographique qu'est L'impasse de Brian de Palma.
Quand le roman noir est à son sommet, il est de la grande littérature.

samedi 17 septembre 2016

Quelques questions à Max de Radiguès à propos de Weegee, serial photographer Max de Radiguès / Wauter Mannaert – éditions Sarbacane – 2016).


Quelques questions à Max de Radiguès à propos de Weegee, serial photographer Max de Radiguès / Wauter Mannaert – éditions Sarbacane – 2016).

Weegee, serial photographer met en scène une partie de la vie de Weegee (1899-1968), photographe connu pour ses vues des nuits de New York. Une partie de son œuvre présente des faits divers sordides avec une certaine complaisance. On pense souvent à la vue de ses clichés aux grands romans et films noirs.

La biographie en bande dessinée est un genre en vogue et ne conduit pas toujours aux albums les plus passionnants. Cependant, les récentes réussites du Glen Gould de Sandrine Revel ou le
Sur les ailes du mondes consacré à Audubon de Grolleau / Royer nous ont convaincu que dans ce torrent de publications biographiques réside d'authentiques lieux de rencontres entre auteurs. Wegee Serial photographer est de ceux là. Sans doute parce qu'il ne se sent pas obligé ne nous fournir une chronologie exhaustive de la vie du photographe. Mais aussi parce qu'il a comme parti pris de faire de la frénésie de la ville son héroïne. Bien sûr il y a de l'ambiguïté dans l'ambition de Weegee, dans sa volonté de mettre en scène les événements les plus effroyables afin d'obtenir le cliché le plus esthétique et vendeur. Au cours d'une page, une réplique de l'intéressé " C'est les gens de mon quartier qui s'entretuent... Il faut bien que quelqu'un en ait quelque chose à foutre" laisse imaginer une intention plus noble et viscérale. Entre insatisfaction chronique, goût pour le sordide, et malgré tout fulgurances poignantes, le portrait dressé par le scénariste Max de Radiguès se révèle une réussite. Quant à la mise en images offerte par Wauter Mannaert, elle parvient à la fois à rendre hommage au photographe tout en dressant une virée sensible dans ce New York désormais mythique.

C'est avec une grande générosité, et gentillesse, que Max de Radiguès, dont nous apprécions particulièrement les livres, a accepté de répondre à nos questions.


1° Comment s'est faite la rencontre avec l’œuvre et la vie de Weegee?

En 2009, j’ai fait un 24h de la bande dessinée à quatre mains avec mon ami Alec Longstreth. On s’était donné comme contrainte de faire un récit qui se passait dans le New York des années 40. On a pris pleins de livres de photos à la bibliothèque dont un de Weegee. Son travail m’a tout de suite surpris par sa violence mais aussi par son humour. J’ai reçu un an plus tard son autobiographie et j’ai tout de su que je voulais essayer d’en faire quelque chose.

2° Il existe actuellement une "mode" de la biographie en bandes dessinées. La vôtre s'en distingue, notamment en évitant la représentation exhaustive du personnage. L'autobiographie de Weegee (éditions Table ronde - 2009) offrait un matériel suffisant pour parler de son enfance, de ses différents métiers... pourquoi ce parti pris de nous conter seulement un "épisode" de la vie du photographe?

J’ai fait énormément de versions du scénario. Dans certaines, je parlais de toute sa vie en ordre chronologique, dans d’autres, j’avais intégré des flashbacks. Mais au final, j’ai décidé de prendre de la distance par rapport à tout ce que j’avais lu et d’essayer d’écrire un récit et non une biographie. Je ne suis d’ailleurs pas trop attiré par les biopics en BD, ce qui m’intéresse c’est de raconter des histoires. Je me suis donc concentré sur la partie de sa vie qui me semblait la plus riche et j’ai écrit un scénario d’après ce que j’avais lu mais sans retourner vérifier mes dires. Je voulais me réapproprier le personnage. Je précise au début du livre que c’est une fiction inspirée par la vie du photographe.

3° Weegee semble partagé entre un "amour" pour sa ville et une volonté démesurée de notoriété. De même, votre livre est à la fois un portrait de cet homme ambigu mais aussi une déambulation majestueuse -et nocturne- dans la ville. Était-ce contenu dès votre scénario initial ou la rencontre avec le graphisme de Wauter Mannaert a transformé votre projet ?



Dés le début, la ville de New York, particulièrement la nuit, était un personnage du livre. Et Wauter s’est emparé de l’ambiance du Lower East Side et de ses habitants avec brio.

4° Pouvez-vous nous expliquer comment se déroule votre travail de scénariste? Avez-vous écrit préalablement un texte très complet à destination de Wauter Mannaert ? Le récit s'est-il modifié progressivement ? Avez-vous participé à l'élaboration du découpage ?...


Comme je le disais précédemment, j’ai fait de multiples versions du scénario (16 versions ?). Au début, je faisais un découpage dessiné que je ne montrais pas à Wauter, je retapais tout à l’ordinateur pour qu’il puisse s’approprier le rythme du récit. Après quelques versions du scénarios, je ne devais plus passer par l’étape dessinée et tapais le tout directement à l’ordinateur.


Depuis une dizaine d'années vous publiez des bandes dessinées pour lesquelles vous êtes à la fois dessinateur et scénariste. A ma connaissance, Weegee est le premier livre où vous endossez uniquement le rôle de scénariste. Ce choix de ne pas réaliser la partie graphique est-il venu de votre propre intention ?

Au tout début, j’ai fait des essais de dessins pour le récit et je me suis vite rendu compte que je perdais beaucoup de la richesse de l’ambiance avec mon dessin qui est très épuré. Il s’est vite imposé à moi-même que si je voulais raconter cette histoire, je devais avoir un dessinateur qui pouvais faire justice au scénario. Wauter est en atelier avec moi et ça s’est fait très naturellement.


6° Vos ouvrages précédents apparaissent pour moi comme des sortes de cousins à ceux de Michel Rabagliati, Pascal Girard... Pouvez-vous nous parler des bandes dessinées qui ont fait que vous avez eu vous-même envie de devenir un auteur ? La bande dessinée d'Amérique du Nord a-t-elle fait partie de votre parcours ?


Une des bandes dessinées qui a été importante pour moi est Shenzen de Guy Delisle. C’est le premier livre de l’Association que j’ai lu et il m’a ouvert la porte vers la bande dessinée indépendante. Et puis, il y a eu la découverte d’auteurs bruxellois du milieu du fanzine comme David Libens. Et enfin, par son intermédiaire, la découverte de la bande dessinée indépendante américaine avec en tête de fil John Porcellino. J’ai aussi vécu 1 an dans le Vermont dans un petit village où se trouve le Center for Cartoon Studies. J’y ai fait plein de rencontres et de découvertes. J’ai d’ailleurs traduit certaines de ces découvertes à l’employé du Moi comme Alec Longstreth, Ken Dahl, Charles Forsman et Joseph Lambert.